À Montreuil (93), Massy (91) et Fontenay-aux-Roses (92), Mouna Benamar, Ali Soumahoro et Lamine Dia invectivent leur maire sur les réseaux sociaux. Ils ont rejoint des listes d’oppositions aux élections municipales « pour les éteindre ».
« Le maire de Montreuil proche du peuple ? » Dans une vidéo visionnée plus de 345.000 fois sur TikTok, Mouna Benamar, 25 ans, appelle Patrice Bessac (PCF) « mytho » et « parachuté », l’accuse « de foutre le dégât avec la gentrification » et de « détruire les foyers [de travailleurs, ndlr], les cités, le tissu social », avant de conclure :
« 2026, c’est ta dernière année ici, mon coco. »
Du haut de ses 14.000 followers sur TikTok, la Montreuilloise se targue d’être devenue « le cauchemar » de sa mairie depuis 2024 et le début de sa « guérilla contre Bessac ». « Patrice reste branché seulement ! Pressing na pressing, je ne vais pas m’arrêter ! » Offensive, directe, insolente, l’habitante du Haut-Montreuil s’emploie à démonter les politiques de sa ville communiste dans des vidéos courtes et percutantes sur les réseaux sociaux. « Si je ne les choque pas, ils vont continuer de nous choquer », réagit celle qui est récemment passée de la parole aux actes, en rejoignant la liste d’opposition Faire mieux pour Montreuil, soutenue par La France insoumise (LFI) et conduite par Sayna Shahryari pour les élections municipales les 15 et 22 mars.
Mouna Benamar, Montreuilloise de 25 ans engagée en politique, se targue d’être devenue depuis 2024 « le cauchemar » de sa mairie dirigée par Patrice Bessac. / Crédits : Nnoman Cadoret
« Il faut que la jeunesse populaire se soulève », insiste Ali Soumahoro, 23 ans, qui se présente sur une liste d’opposition à la mairie UDI de Massy (91), dans l’Essonne. « On a décidé qu’on ne se laisserait plus faire », abonde Lamine Dia, 26 ans, candidat à Fontenay-aux-Roses (92), dans les Hauts-de-Seine, contre une mairie UDI également. À trois, Mouna, Ali et Lamine sont une nouvelle génération de militants, francs et viraux, qui ont décidé de placer les quartiers de leurs villes au cœur des campagnes municipales. Des voix bien utiles aux différents partis, qui espèrent rallier les votes des jeunes. Ali Soumahoro tranche :
« J’ai dit à ma liste : “Si je viens, vous vous occupez des bobos gauchos, moi je m’occupe des jeunes des quartiers !“ »
Un téléphone et une formation en sciences po
« Aujourd’hui ça va être une vidéo de populiste », balance en riant Ali Soumahoro à sa bande, ce 22 février. Le thème — les amendes de stationnement — reste une préoccupation majeure pour les habitants les plus précaires de Massy, assure-t-il. « Au début, je filmais avec mon téléphone, mais en commentaires, on m’a dit que la qualité n’était pas top. » L’étudiant en droit décide d’investir 500 euros dans une caméra et un micro, bien accroché ce jour-là à son propret pull beige. Il débute l’enregistrement par son désormais classique « le maire de droite Nicolas Samsoen… » :
« C’est notre leitmotiv. Personne ne sait qu’il est de droite ! »
Ali Soumahoro, 23 ans, est candidat aux élections municipales à Massy, en Essonne. / Crédits : Nnoman Cadoret
L’élu UDI, également vice-président du département, en est à son deuxième mandat dans la ville de 50.000 habitants. Sur ses affiches de campagne, ni logo de parti ni couleur politique, montre Ali. « Le maire de droite Nicolas Samsoen me fait les poches ! », répète plusieurs fois face caméra le néocandidat. Les mains pleines de feuilles de contraventions — théâtral — il dénonce la politique sur le stationnement de la mairie. En deux prises « à la zeub ! », il introduit la mesure de sa liste Nous sommes Massy — qui se présente sous l’étiquette Union de la gauche-Écologistes — menée par Hella Kribi-Romdhane, encartée Génération·s. Deux heures plus tard, la vidéo d’une minute est bouclée et postée dans la foulée sur les réseaux sociaux.
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Sur les réseaux sociaux, Ali Soumahoro publie du contenu qui parle aux jeunes de son quartier, notamment les amendes de stationnement dans sa dernière vidéo. / Crédits : Nnoman Cadoret
« On tease, on va droit au but. On utilise nos mots et nos références », contextualise Mouna Benamar, la Montreuilloise. Dans ses vidéos, elle n’hésite pas à mettre en scène, dans des montages, le maire Patrice Bessac en parachute — référence à ses origines toulousaines et à ce qu’elle estime être du « parachutage ». Elle utilise également des morceaux de rap, comme celui de Lacrim, pour annoncer une prochaine vidéo avec un playback sur « qui revient foutre la merde, t’as reconnu l’équipe ». « Il faut un peu de com, un peu de storytelling », sourit l’opposante, qui sait structurer ses vidéos de sorte à marquer les esprits.
Dans les vidéos que cette nouvelle génération de militants tournent, il est évident pour Mouna Benamar qu'« on utilise nos mots et nos références ». / Crédits : Nnoman Cadoret
Elle connaît bien les codes politiques, assure-t-elle. Avec Ali Soumahoro et Lamine Dia, elle partage deux choses : leurs références — celles d’une génération en veille perpétuelle sur les réseaux — et leurs réussites scolaires. Deux ont un master en sciences politiques en poche, le troisième termine son cursus de droit. « J’ai reçu leur éducation et leurs codes [des partis traditionnels, ndlr]. Maintenant, je les utilise pour ne plus être leur caution », expose la Montreuilloise, avant d’ajouter :
« Aucun diplôme ne pourra te donner notre authenticité. »
« On mène nos combats parce qu’on les vit »
Mouna Benamar a grandi à la Boissière, un quartier à l’extrême nord de Montreuil — ville de 110.000 habitants —, côté Seine-Saint-Denis plutôt que Paris. Enfant, elle partage un petit appartement à sept avec ses parents, ses frères, ses sœurs et sa tante handicapée. La famille est arrivée d’Algérie en 2001, l’année de sa naissance. Le père est chauffeur, la mère assistante maternelle. Elle pointe son doigt vers le huitième étage d’une des barres de la cité des Castors pour montrer son ancien logement.
Offensive, directe, insolente, l’habitante du Haut-Montreuil s’emploie à démonter les politiques de sa ville communiste pour ses 14.000 followers. / Crédits : Nnoman Cadoret
« Quand je parle de gentrification, c’est parce que je l’ai vécu. » Elle différencie le Bas-Montreuil — proche des métros de la ligne 9, largement rénovée et où les projets immobiliers sont nombreux — du Haut-Montreuil. « Les quartiers sont oubliés. Douze ans que le maire est élu, je ne l’ai jamais vu ici », estime-t-elle. Dans ses vidéos, elle parle aussi des foyers de travailleurs immigrés. La plupart des membres de sa famille ont une carte de résident, un papier valable dix ans sur le territoire français :
« On parle de notre quotidien : on mène nos combats parce qu’on les vit. »
À Fontenay-aux-Roses, commune de 24.000 habitants dans les Hauts-de-Seine, Lamine Dia assure être arrivé à la politique par le foot. « Quand j’ai su que l’avenir de mon club était en jeu, j’ai commencé à me rapprocher de l’opposition. » Devant le stade du Panorama, sur les hauteurs de sa ville, le défenseur latéral senior explique comment, en 2023, il apprend le projet de géothermie sous le seul terrain synthétique de la ville — une énergie renouvelable qui consiste à récupérer la chaleur stockée dans les nappes phréatiques. Lamine Dia se rend alors à des réunions publiques, interpelle le maire Laurent Vastel (UDI) et obtient même un rendez-vous dans son bureau — qui se révélera infructueux. Il lance la pétition « Sauvons le Panorama de Fontenay-aux-Roses », qui a récolté presque 700 signatures à ce jour. « Il [le maire] n’a pas du tout apprécié. » Le militant de 26 ans estime que « l’équipe municipale est habituée à pouvoir faire ce qu’elle veut sans qu’on lui oppose un quelconque répondant » après douze ans de mandat : « Mais cette fois, on a décidé qu’on n’allait pas se laisser faire. »
Lamine Dia, 26 ans, est candidat à Fontenay-aux-Roses, dans les Hauts-de-Seine, contre Laurent Vastel, un maire UDI. / Crédits : Nnoman Cadoret
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Comme ses camarades, Lamine a pris son téléphone et, assis contre le mur blanc de sa chambre, a retracé son parcours et a interpellé le maire. Il comptabilise 48.6 k vues sur « Je deviens le pire ennemi sur terre du maire », vidéo publiée sur son TikTok. L’élu aurait annoncé en conseil municipal porter plainte contre le micro-influenceur, sans que ce dernier n’ait plus d’informations. « Quand tu es un jeune noir qui essaie de se battre pour ce en quoi tu crois, on essaie de t’éteindre avec des procédures judiciaires ! », réagit-il en vidéo avant de lancer :
« Ils ne vont pas m’éteindre, ils ne vont pas me faire taire […] mon objectif, ce sont les élections, et on va les éteindre ! »
Il assure être arrivé à la politique par le foot car l'avenir de son club était en jeu et, en cas de victoire, il aimerait que la région rénove le terrain de foot. / Crédits : Nnoman Cadoret
En bonne position sur les listes
Ce samedi 21 février au matin, Lamine a lâché son téléphone pour rejoindre son équipe sur le marché de Fontenay-aux-Roses pour tracter. « Ah mais tu as vu mes vidéos ? C’est incroyable ! », lance-t-il tout sourire à un vingtenaire qui l’a reconnu. « TikTok c’est fou quand même ! » « Lamine a une force de frappe que nous n’avons pas. Le message est adapté et permet de sensibiliser les jeunes », glisse sa tête de liste, Gilles Mergy, adjoint de l’ancien maire socialiste Pascal Buchet, élu de 1994 à 2014. Le candidat à la mairie a proposé à Lamine Dia la septième place sur sa liste L’élan citoyen pour Fontenay. « J’ai une chance d’être élu », souffle le concerné, qui ne lâche pas de vue son objectif : « Si on gagne, j’aimerais pousser Vallée Sud Grand Paris à rénover le terrain de foot. »
Lamine et son équipe ont tracté sur le marché de Fontenay-aux-Roses ce 21 février au matin. / Crédits : Nnoman Cadoret
« On a décidé qu’on ne se laisserait plus faire », lance Lamine Dia, candidat à Fontenay-aux-Roses (92), commune de 24.000 habitants dans les Hauts-de-Seine. / Crédits : Nnoman Cadoret
À Massy, Ali Soumahoro est quatrième de sa liste. « C’est ma ville, c’est mon quotidien. C’est plus qu’un combat politique. » L’étudiant voudrait mobiliser et pousser les quartiers à s’ériger en bastion contre l’extrême droite. « C’est à nous de nous bouger. » Il voudrait, aussi, mobiliser le plus grand nombre pour parer à l’abstention : « Mon père ne vote pas. Mon propre frère ne compte pas aller voter. »
Tous sont des voix bien utiles aux différents partis, qui espèrent rallier les votes des jeunes. / Crédits : Nnoman Cadoret
« Être visible, c’est ouvrir des portes pour d’autres. Je voudrais décomplexer le fait de participer à la politique et aux débats », explique Mouna Benamar, qui est cinquième de sa liste. « Si tu me mets devant, c’est que mes idées comptent. Si tu me mets derrière, tu mets un paquet de gens derrière avec moi ! » La Montreuilloise, la plus frontale du trio, ne fait pas relire ses vidéos — contrairement à Ali, attentif aux répercussions légales, confie-t-il. La néocandidate n’est pas encartée LFI, tient-elle à préciser — bien que le parti mélenchoniste soit la crémerie la plus proche de ses opinions politiques. Elle y voit la condition à sa liberté de parole. « Je n’ai pas peur du politiquement correct parce que je n’ai pas d’agenda politique », ajoute-t-elle. Ce qu’elle voudrait dans l’immédiat, c’est un débat avec le maire. Elle a posté une énième vidéo humoristique sur le silence de Patrice Bessac sur le sujet :
« Je fanfaronne, mais pour le moment il ne me donne pas de pain puisqu’il ne me donne pas l’heure ! »
Contactés, les maires de Montreuil, de Fontenay-aux-Roses et de Massy n’ont à ce jour pas donné suite à nos demandes d’interviews.
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