Dans la nuit du 21 mars et dans la soirée du 23 mars, des activistes de gauche ont été ciblés par des militants d’extrême droite à Caen et à Nice. Dans la première, il s’agit d’un groupe de hooligans normands et bretons. Des plaintes ont été déposées
21 mars, rue Saint-Jean, Caen (14) — Il est plus d’une heure du matin quand Antoine (1) entend des « cris et des hurlements » à sa fenêtre. Il y aperçoit un attroupement au niveau du BTKC, un petit bar associatif de la ville, où un groupe d’une dizaine d’hommes envoie des pavés sur des clients du bar. « Ils avaient l’air préparés. Ils avaient des pétards, des cailloux qu’on ne trouve pas dans la rue », détaille-t-il, avant d’ajouter qu’ils « lancent des slogans comme “gloire aux nationalistes” ou “justice pour Quentin“ ». Une référence à Quentin Deranque, activiste néofasciste mort en février.
Les hooligans caennais ont attaqué le bar dans la nuit. L'un des membres identifiés a participé au C9M parisien, le grand raout annuel des néofascistes. / Crédits : DR
Des membres du groupe Caen Antifa, présents ce soir-là dans le troquet après un « carnaval antifasciste » local organisé dans l’après-midi, leur font face. « Le BTKC n’est pas notre bar habituel, donc on a été surpris qu’ils attaquent ici », indique Benjamin (1), un des militants de Caen Antifa. Ils identifient rapidement les agresseurs. Leurs habits et leurs chants font référence au Kaem Crew, une bande de hooligans qui existe depuis au moins 2020. Quelques heures plus tôt, ces hooligans étaient au stade Michel d’Ornano pour le match entre le Stade Malherbe de Caen et Orléans, renforcés par des hooligans manceaux et bretons — la section West, affiliée au groupe d’extrême droite Talion Brest. Des éléments confirmés par des photos et vidéos auxquelles StreetPress a eu accès. L’un des Brestois a d’ailleurs participé au dernier C9M, le rassemblement annuel de la mouvance néofasciste à Paris.
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Après moins d’une minute de face-à-face, les assaillants sont alpagués sur la rue adjacente par des clients du restaurant voisin, Les Quatre Bouchons. « Il y a un homme qui est arrivé bien énervé. Il commence à leur hurler dessus et à aller vers eux tout seul », rembobine Antoine, qui filme depuis sa fenêtre. Les événements suivants racontés par les deux témoins, confirmés par la vidéo d’Antoine, montrent les militants d’extrême droite cibler les badauds du restau. « Une personne a pris un projectile, du coup, la clientèle a commencé à leur courir après », retrace Benjamin, militant présent.
À Caen, un magasin de meubles a vu sa vitre être transpercée par l’un des pavés lancés par les hooligans d'extrême droite. / Crédits : DR
Pour le match du Stade Malherbe de Caen face à Orléans, les hooligans du Kaem Crew ont été renforcés par leurs alliés manceaux et des hooligans brestois de la Section West. « Une première », confie un militant antifasciste. / Crédits : DR
La bande hooligan bat en retraite face à cette coalition inattendue, avant que la police ne débarque. « [Les policiers] ont envoyé deux personnes partir vers les gens d’extrême droite, alors que c’était clairement eux le souci, et tout le reste s’est agglutiné au BTKC », note Antoine depuis son immeuble. Selon Benjamin, les agents font un contrôle d’identité chez les militants d’extrême droite mais aussi chez les clients du bar et du bouchon : « Ils nous ont dit que tout le monde allait recevoir une amende forfaitaire pour attroupement. Après, c’est peut-être des paroles en l’air car nous n’avons eu aucune info. » Des plaintes auraient été déposées par le BTKC, le patron du restaurant Les Quatre Bouchons et un magasin de meubles qui a vu sa vitre être transpercée par l’un des pavés. Contacté, le parquet de Caen n’a pas répondu à nos sollicitations.
Des coups à Nice
Une quarantaine d’heures plus tard, c’est à Nice (06) que des militants de gauche subissent aussi la violence de l’extrême droite. Ce 23 mars en fin de journée, une manifestation antifasciste organisée par la CGT Spectacle se tient au lendemain de l’élection d’Éric Ciotti à la mairie. « Pendant le rassemblement, on a repéré un groupe d’une dizaine de militants d’extrême droite en retrait, qui observaient la manifestation. On est restés sur nos gardes tout le long », raconte Maxime (1), militant de gauche, qui dit avoir reçu plusieurs coups ce soir-là.
La manifestation se déroule dans le calme et les participants se dispersent. Mais rapidement, la tension remonte. « Un petit groupe d’amis est parti dans une direction, et on a remarqué qu’ils étaient suivis par ces militants d’extrême droite », explique un militant à StreetPress. Avec d’autres, ils décident de les suivre pour tenter de prévenir leurs camarades : « L’objectif, c’était d’éviter une agression », affirme-t-il. Ils arrivent trop tard. « Nos collègues s’étaient déjà fait frapper à coups de pied et de poing », affirme Maxime, étudiant et militant à Nice. Le groupe parvient toutefois à se regrouper et à se diriger vers l’arrêt de tram Cathédrale, dans le Vieux-Nice, « on les a raccompagnés pour qu’ils puissent rentrer chez eux en sécurité ».
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Le reste du groupe fait alors demi-tour pour retrouver des amis toujours à proximité du lieu de la première agression. En chemin, une habitante témoin de l’agression les alerte : des hommes seraient cachés dans les rues adjacentes. En repartant, ils finissent par tomber sur eux : « On les a vus enfiler des cagoules, des gants coqués », assurent-ils. Face à la menace, ils décident de chercher un refuge. « Tout était fermé dans la rue. On a fini par trouver un Subway ouvert où on s’est abrités », raconte Maxime.
Les coups pleuvent
Selon leur récit, c’est à ce moment-là que les militants d’extrême droite se déchaînent. « Je suis resté devant la porte du Subway le temps que tous mes collègues puissent rentrer. Quand j’ai voulu rentrer à mon tour, ils m’ont sauté dessus et m’ont tabassé », raconte Guillaume (1). Il dit souffrir de douleurs au ventre, aux côtes et sur tout le côté gauche du visage.
« En tentant d’extraire mon camarade, je me suis retrouvé nez à nez avec l’un d’eux », raconte Maxime. « Et là, les coups se sont mis à pleuvoir. » Au bout de longues secondes, ils parviennent à faire rentrer Guillaume dans le fast-food. « Je demande aux salariés de fermer la porte à clé. Là, ils s’acharnent sur la porte et le mobilier, nous insultent, nous menacent de mort, en répétant “on est chez nous” en boucle. »
Des faits confirmés par une courte vidéo diffusée sur X par Olivier Salerno, référent unitaire de La France insoumise dans les Alpes-Maritimes. Dans laquelle on voit des hommes habillés en noir, capuchés, lancer des insultes et du mobilier.
Interpellés puis relâchés
Alertée par une employée du Subway qui sert de refuge, la police municipale finit par arriver sur place. Mais les militants d’extrême droite ont déjà quitté les lieux. Selon le récit des victimes, les agents sollicitent alors le centre de vidéosurveillance de la ville pour tenter de les retrouver.
Toujours d’après leurs témoignages, quatre militants sont identifiés grâce aux caméras puis « interpellés » par la police municipale. Les agents reprennent ensuite contact avec les victimes pour savoir si elles souhaitent déposer plainte. « Sur le moment, avec l’adrénaline et le choc, j’ai répondu non », explique Maxime. Pareil pour Guillaume : « Je voulais d’abord reprendre mes esprits et ensuite réfléchir à ce qui était possible. »
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Les quatre personnes auraient été relâchées, toujours selon leur récit. Contacté, l’adjoint à la sécurité de la ville de Nice n’a pas donné suite à notre demande d’interview. Le service presse de la mairie nous a, de son côté, invités à renouveler notre demande après l’installation du nouveau conseil municipal issu des dernières élections.
De son côté, le parquet assure à StreetPress ne pas avoir reçu de plaintes, mais a décidé d’ouvrir une enquête le 24 mars pour « violences en réunion et participation à un groupement en vue de la commission de violences ». Toutefois selon les informations de StreetPress, Maxime a déposé plainte le lendemain des faits et Guillaume le 25 mars. Pour le moment, ils sont toujours en attente d’un rendez-vous à l’unité médico-judiciaire pour faire constater leurs blessures.
(1) Les prénoms ont été changés.
Illustration de la Une par Mila Siroit.
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