27/03/2026

Récit d’une affaire où la police sort de tout cadre

Dix ans de réclusion requis : un verdict historique pour le policier qui a tué Olivio Gomes

Par Clara Monnoyeur

En octobre 2020, Olivio Gomes meurt des tirs d’un policier dans le cadre d’un refus d'obtempérer. Six ans plus tard, un procès pour « homicide volontaire », qualifié d’« exceptionnel », s’est tenu du 20 au 26 mars devant la cour d’assises de Versailles.

Un nez droit, une mâchoire carrée, des cheveux châtains coupés courts, des lunettes fines et des traits juvéniles : pour la première fois depuis six ans, Leonel Gomes met un visage sur le policier qui a tué son frère, Olivio. À la barre, Gilles G., 35 ans, a troqué son uniforme pour une chemise blanche et un costume noir. Une tenue à la hauteur de l’événement : le gardien de la paix est accusé de meurtre. Un procès pour « homicide volontaire » qualifié d’« exceptionnel » par le procureur, qui s’est déroulé devant la cour d’assises de Versailles (78) du 20 au 26 mars. Le 17 octobre 2020, l’agent de la brigade anti-criminalité (BAC) de nuit de Paris a tué Olivio Gomes, 28 ans, à Poissy (78), alors qu’il était au volant de sa voiture. Trois balles, toutes regroupées entre son bras et la région omoplate.

Sur les bancs de la salle d’audience, la famille d’Olivio pleure parfois, retient ses émotions souvent. « J’attends que justice soit rendue, je ne souhaite de mal à personne », confie d’une voix calme Kadi, l’épouse d’Olivio et mère de deux de ses trois enfants, voile noir autour de ses cheveux :

« Je ne suis pas dans un esprit de vengeance. »

Autour d’eux, des victimes de violences policières ou des familles qui ont perdu un proche lors d’une intervention sont venues en soutien. Assa Traoré, dont le frère Adama est mort dans la gendarmerie de Persan (95) en 2016 ; le producteur de musique Michel Zecler, tabassé par une brigade dans son studio à Paris (75) en 2020 ; la famille d’Abdoulaye Diaw, qui a perdu la vie dans le commissariat de Bagneux (92) en 2025 ; mais aussi les mères de Nahel Merzouk — adolescent tué par balle lors d’un contrôle routier à Nanterre (92) en 2023 — et de Cédric Chouviat — livreur et père de famille qui a répété sept fois « j’étouffe » avant de mourir en 2020. « La plupart des familles n’ont pas de procès aux assises », contextualise Leonel Gomes, le frère d’Olivio. Comme le relatait Mediapart, rares sont les agents jugés pour des tirs — mortels ou non — dans l’exercice de leurs fonctions. Il est encore plus rare que ces procès donnent lieu à une condamnation. « J’espère que notre verdict leur montrera qu’il ne faut pas baisser la tête et aller jusqu’au bout. Donner une lueur d’espoir », ajoute dans un souffle Leonel Gomes.

À la cour d'assises, sont présents le prévenu, le procureur et toute la famille en tant que partie civile. / Crédits : Nastassia Ach

À l’issue de six jours d’audience éprouvants, le policier a finalement été condamné à dix ans de prison ferme avec mandat de dépôt immédiat. Son avocat a annoncé faire appel. Récit d’une semaine de procès historique.

« Je reste persuadé qu’il y a eu des embardées »

La nuit du 17 octobre 2020 marque un tournant sanitaire et sécuritaire en France : l’entrée en vigueur du premier couvre-feu lié à la pandémie de Covid-19. Alors que les rues de huit métropoles se vident dès 21 heures — et ce jusqu’à 6 heures — la BAC 75 N patrouille à Paris. Sur le périphérique, à la hauteur de la porte Maillot, une Renault Clio blanche double la brigade aux alentours de 2 heures. Au volant, Olivio Gomes rentre de soirée avec deux amis. Les trois agents filent la voiture pour procéder à un contrôle pour excès de vitesse, disent-ils.

Dans leurs déclarations auprès de l’IGPN — la police des polices — puis aux enquêteurs de la police judiciaire, les trois agents, raccords, insistent : la Clio roule trop vite, fait des embardées et des zigzags au milieu d’un trafic dense. À l’audience les « grandes embardées » deviennent « petites », les zigzags, « des changements de voies rapides » ou un problème de maintien du volant. Une façon, peut-être, de mieux coller aux images de vidéosurveillance. Au total, sur 17 séquences, aucune ne montre un comportement dangereux de la part d’Olivio Gomes. La circulation est fluide. L’analyse du radar ne montrera aucun excès de vitesse.

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« Je reste quand même persuadé qu’il y a eu des embardées à un moment », tente à la barre Laurent M.. Le conducteur de la voiture de police, cité en tant que témoin, se tient droit et parle fort. « On n’a pas les vidéos de tout le tronçon », embraye maître Liénard, l’avocat de Gilles G., spécialisé dans la défense de membres des forces de l’ordre. La directrice d’enquête de l’IGPN certifie pourtant dès le premier jour d’audience et sans détour, histoire de clore les débats vains :

« Aucune infraction au code de la route n’a été relevée. »

« Mesdames et Messieurs les jurés »

Le contexte de l’intervention des policiers est perpétuellement questionné. Pourquoi, la nuit de la mort d’Olivio Gomes, la Volkswagen Passat floquée « police nationale » s’est obstinée à poursuivre cette « chasse », comme l’ont appelé les trois policiers. À l’issue d’un discours de trois heures, l’avocat général s’insurge :

« ll ne se commet rien dans ce dossier. »

Le chef de bord, Harry S., situé à droite du conducteur, a essayé de passer la plaque « au fichier », comme le veut la procédure avant un contrôle et ainsi relever ou non des irrégularités. Problème : le logiciel bug. La radio ? « Pas vraiment fiable, et elle buguait aussi », répond sèchement le conducteur Laurent M., carrure trapue, toujours aussi zélé. Le téléphone ? « Ce n’est pas la procédure », rétorque-t-il au procureur, agacé, les mains accrochées à la barre, comme si elle l’aidait à tenir son récit qui, au fur et à mesure de l’interrogatoire, perd en crédibilité. « Et si ni le NÉO [logiciel, ndlr] ni la radio ne fonctionnent, on fait quoi ? On envoie un pigeon voyageur ? », ironise l’avocat général. Silence.

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Le chef de bord finit par obtenir les infos du fichier : la voiture n’est pas volée. « Mais on ne peut pas être sûr qu’elle ne vient pas de l’être. Le fichier ne se met pas à jour en temps réel », rétorque maître Liénard dans son style provocateur. La salle souffle. Si la carte grise est au nom d’une femme, celle d’Olivio Gomes, c’est un homme au volant. Un argument suffisant, selon les agents, pour continuer leur filature. Le conducteur Laurent M. va jusqu’à justifier :

« De retour d’expérience, on a beaucoup de Clio qui font du transport de stup. »

« Véhicule potentiellement à l’origine de stups », répète le chef de bord réunionnais en visio depuis l’île où il a demandé sa mutation après le drame. « Les suppositions ne sont pas illégales », réagit Laurent M., bougon. « Et puis qui nous dit qu’il n’y a pas un homme, une femme dans le coffre ? », balance Maître Liénard, avocat et réserviste de la gendarmerie, en appuyant son regard vers les jurés. Dès les premières heures de procès, il tente de les prendre à partie, jusqu’au dernier jour lors de sa plaidoirie où il déclare :

« Il y a 130 agressions au couteau par jour en France […]. Être policier est un métier dangereux. »

Quelques moues se lisent sur les visages des jurés, mais impossible de supposer qui les a convaincu durant la semaine. Car aux assises, juridiction chargée de juger les crimes, ce sont eux, citoyens tirés au sort, qui sont chargés de condamner ou non l’accusé. Un enjeu pour les parties, qui s’adressent régulièrement à « mesdames et messieurs les jurés ». Dans la salle, l’opposition entre une cour, quasi-blanche, et la famille d’Olivo et ses soutiens, en grande majorité racisés, interpelle. Maître Liénard a récusé — c’est-à-dire refuser sans justification — deux jurés non blancs. Le dernier jour, dans sa plaidoirie aux envolées lyriques, il tente de les détourner « du chemin de la condamnation » pour son client « au cœur pur », dans une cour « où l’échafaud a déjà été monté ». Maître Mbaye, l’avocat de la famille depuis le début, dans son plaidoyer, émet pour la première fois après quatre jours d’audience, sa vision du drame :

« J’ai la certitude, moi, que si Olivio Gomes n’était pas noir, il ne serait pas mort. »

Sortie de zone

La BAC 75 N, désignée comme la brigade d’élite, spécialisée dans la flagrance, a déjà traversé trois départements, le 75, le 95 et le 77, et se retrouve en dehors de leur zone de compétence quand ils indiquent, gyrophare et deux tons actionnés, à Olivio de s’arrêter pour procéder à un contrôle. Olivio, après avoir refusé de prendre la sortie direction le Chesnay, prend la suivante, celle qui le mène chez lui, à Poissy, pour se garer en bas de son appartement. La brigade l’a compris puisqu’elle indique par radio que le conducteur se dirige à son adresse, celle de la carte grise. À la barre, Oualid, présent à côté d’Olivio dans la voiture, explique : « Il nous a confié qu’il n’avait pas le permis, qu’il voulait rentrer et déposer la voiture chez lui pour que sa femme puisse emmener ses enfants à l’école le lendemain. » Le père de famille avait aussi consommé de l’alcool et fumé du cannabis. Ses amis, et sa famille, reconnaissent ces erreurs. « Ça ne méritait pas de mourir », lâche Oualid qui le connaît depuis dix ans.

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Le conducteur de la BAC arrête brusquement sa voiture à côté de celle d’Olivio, de sorte à bloquer la porte du conducteur « pour l’empêcher de s’échapper », explique-t-il. Le chef de bord, coincé, ne peut pas sortir et crie à son collègue de reculer. Gilles G., le troisième homme, sort seul du véhicule. Il fait le tour, se positionne devant la Clio, arme pointée vers Olivio, et crie « coupe le moteur ! ». Là encore, les versions divergent. Pour les policiers, Olivio aurait redémarré brusquement pour s’échapper, en braquant ses roues du côté de Gilles G., qui aurait tiré alors qu’il craignait pour sa vie. « La voiture a jailli, elle m’a foncé dessus. » Les jurés fixent l’agent qui, durant les cinq jours de procès, a répété à de multiples reprises : « C’était un tir réflexe », parlant d’un état de stress et de sidération, couplée à de la peur.

Au premier rang, les avocats de la famille, Maîtres Vinet et Mbaye. Au deuxième rang, la femme de la victime, le frère de la victime Leonel et son autre frère plus jeune. / Crédits : Nastassia Ach

Les survivants de la Clio, Oualid et Sami disent avoir été « percutés » par la voiture de police et placent Gilles G. sur le côté de leur voiture, hors de danger, ce que confirmeront les reconstitutions. Olivio Gomes aurait passé la première vitesse avant que les balles ne soient tirées. « Je ne saurais jamais ce qu’il voulait faire », raconte Oualid. En sortant de la voiture, Sami ramasse un coup de crosse « gratuitement » sur le crâne de la part de Laurent M. Ce dernier expliquera que la tête de Sami a « malencontreusement » rencontré le dos de l’arme qu’il n’avait pas eu le temps de ranger. « On voulait aller au bout et intercepter le véhicule en toute sécurité », déclarent le conducteur et le chef de bord. Maître Vinet, le second avocat de la famille, donne sa version, dramatique : « Olivio est mort pour une infraction C4 [excès de vitesse, ndlr] à 135 euros. » Suspension d’audience.

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Aucune autre solution ?

« Sortir son arme, la pointer en direction du conducteur, était-elle la seule solution ? », assène le procureur. Pour Gilles G., arrivé à la BAC il y a un mois avant le décès d’Olivio Gomes, aucun autre choix. « Vraiment ? », questionne le procureur. Il cite une note de mars 2024 de la Direction générale de la police nationale, rappelant qu’en cas de refus d’obtempérer il est possible de tirer en l’air, de sortir simplement son arme, ou même de laisser repartir la voiture. Dans ses réquisitions, l’avant dernier jour, l’avocat général résume :

« C’est le degré zéro du refus d’obtempérer. Les trois tirs n’ont aucune justification. »

En 2020, 26.000 refus d’obtempérer auraient été comptabilisés, soit un toutes les 22 minutes, selon un rapport sénatorial. La loi sur le refus d’obtempérer est au cœur des débats. L’article L435-1, mis en place en 2017 à la suite des attentats, élargit les conditions d’ouvertures du feu des agents de police. « 40 morts dans ce cadre depuis 2017 », lance Samia El Khalfaoui, venue en soutien. Le nombre de personnes tuées en lien avec une mission des forces de l’ordre — 52 en 2024 — aurait doublé depuis l’instauration de la loi, selon Basta Media. Elle a perdu son neveu Souheil, 19 ans, dans ces circonstances, le 4 août 2021 à Marseille. Avec son collectif Stop aux Violences d’État, elle lutte pour l’abrogation ou la révision de cet article « meurtrier » :

« Les institutions savent que cette loi tue, ils ont les statistiques et ils ne font rien. »

Maître Liénard, l’avocat du policier, s’est d’ailleurs toujours déclaré hostile à toute modification de cette loi, selon « Le Monde ». Il se disait aussi farouchement opposé à la « présomption de légitime défense » pour les forces de l’ordre, portée par certains syndicats et relayés par Marine Le Pen ou Valérie Pécresse pendant la campagne présidentielle. Pourtant, à l’audience, il assure :

« Gilles G. a fait exactement ce qu’on lui a appris. Ce n’est pas un cowboy, ce n’est pas un chien fou. »

« Je pense que j’aurais aussi ouvert le feu à sa place », lance le chef de bord réunionnais Harry S.. Laurent M. assure utiliser toujours les mêmes techniques dans la BAC de Meaux (77), où il est désormais, et ose une explication personnelle : « Si monsieur Gomes est mort, c’est à cause de son comportement. » Des cris retentissent dans la salle remplie quasi-uniquement de proches de la victime. Des personnes sortent.

Le Président Didier Safar et les deux assesseurs. / Crédits : Nastassia Ach

Un policier réservé et fan d’armes

Gilles G. n’a pas l’aplomb de son collègue. Le premier jour, il chuchote d’une voix basse : « Je suis désolé, jamais je n’ai voulu tuer qui que ce soit. C’est beaucoup de chagrin pour tout le monde. » Le troisième jour, il dit avoir été bouleversé par le témoignage de Kadi, l’épouse d’Olivio. Celui qui est décrit comme discret et dont les réponses sont laconiques, dévoile une autre personnalité au fil des journées d’audience. Gilles G., connu pour être plutôt mauvais élève — il finit dans les trente derniers à l’école de police — se montre agacé face aux questions du juge, usant même parfois d’un ton insolent. « C’est un homme fragile », pense l’avocat général. Lui qui rêvait d’intégrer la BAC, après des expériences peu plaisantes, comme sa mission au CRA, reconnaît, après quatre jours d’audiences, d’interventions d’experts et de reconstitutions, avoir commis des « erreurs », avant que Maître Liénard ne le reprenne. Un pas en avant, deux en arrière.

À la barre, le procureur et un collègue. / Crédits : Nastassia Ach

Le fils de gendarme, élevé par sa mère, a été placé en garde à vue deux jours après la mort d’Olivio. Dans son téléphone, la photo d’un carnet avec des conseils sur quoi dire en cas de pépin est retrouvée. S’y trouvait par exemple : « Dire que je ne voulais pas le tuer. » Gilles G. supprime aussi la discussion Telegram « refus d’optemp », dont il est administrateur et sur lequel il a tenu au courant ses collègues de la BAC d’Île-de-France de leur action. Durant sa mise en examen, le policier, fan d’armes, qui en possède cinq, est décrit comme un excellent tireur. Il continue de se rendre au stand de tir, passion commune avec son avocat, où il est licencié depuis deux ans, malgré son interdiction de porter une arme. Autour de lui, très peu de soutien, à part sa compagne. Son père, gendarme à la retraite et gardien d’immeuble qu’il considère comme un héros, s’est déplacé les deux derniers jours.

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« ll y a, dans ce dossier, la faillite d’une institution dans la réflexion, la formation, le recrutement », insiste l’avocat général. Gilles G., ancien cadet de la République — un dispositif d’accès à la police nationale destiné aux jeunes qui n’ont souvent pas de diplômes ou qui ont échoué aux concours classiques — est rentré par la « petite porte ». Lors de son dernier interrogatoire, il reconnaît que son deuxième tir, celui qui a été mortel à Olivio transperçant les poumons et l’aorte, n’était pas nécessaire. Il n’était pas en situation de légitime défense et d’autres options étaient possibles, a-t-il admis à la barre pour la première fois.

Le 27 mars, aux alentours de 16 h 30, dans une salle pleine à craquer, le policier a finalement été condamné à dix ans de réclusion criminelle, à l’interdiction de porter ou de détenir une arme. À cette annonce, le public crie et applaudit avant d’être repris par le président qui explique que « la cour a été convaincue de la culpabilité du crime de meurtre ». Leonel Gomes, le frère, ferme les yeux ; la femme de Gilles B. pleure. Les jurés ont décidé de suivre les réquisitions du procureur qui réclamait dix ans de réclusion criminelle, mandat de dépôt immédiat ou différé, interdiction de détenir ou de porter une arme pendant quinze ans et une interdiction de travailler dans le domaine de la sécurité pendant dix ans.

Les menottes sont passées autour des poignets de Gilles B., envoyé en prison avec un mandat de dépôt immédiat — la norme pour une peine de dix ans. Maître Liénard, son avocat, annonce qu’ils feront appel dans un délai de dix jours.

Illustrations pendant l’audience par Nastassia Ach.