8 juin 2025, vers 8 h 30. Deux policiers en civil cavalent derrière une silhouette menue aux Moulins, une cité au sud-ouest de Nice (06). La course-poursuite s’achève rue Santoline. Chaïma (1) et son collègue interpellent Abdel B. (1) pour trafic de stupéfiants. L’Algérien de 16 ans vient d’être pris en flagrant délit de vente. L’ado se serait laissé menotter par les deux agents, sans résister. Mais lorsque le chef de groupe Fabrice L. et un autre agent rejoignent leurs collègues déjà sur place, les deux nouveaux se seraient mis à gifler le garçon au sol « sans motif légitime », selon la plainte de la policière qui dénonce les faits.
StreetPress a pu consulter la procédure ainsi qu’une photo du mineur isolé prise le jour des faits, la bouche en sang et le regard apeuré. Pour mettre fin aux coups de ses collègues portés au mineur Abdel B., ce jour-là, aux Moulins, Chaïma se serait interposée en prétendant qu’ils seraient filmés. La démarche aurait déplu à son chef de groupe qui décide de l’envoyer sur une autre intervention. Dans la soirée, les policiers se seraient vantés autour d’une bière d’avoir continué à « défoncer » l’adolescent sur le trajet. Et de lui avoir lavé le visage en sang avant de le présenter à l’officier de police judiciaire.
« Fonctionnement proche d’un système mafieux »
Les agents font partie de la BAC « JB », pour « Jour B », l’un des quatre groupes de la brigade anti-criminalité (BAC) de Nice. Le groupe est réputé pour son turn-over important et la relative jeunesse de ses effectifs. La fonctionnaire Chaïma, en poste de septembre 2024 à août 2025 au sein de cette équipe niçoise, dénonce les violences et d’autres actes illégaux commis par ses collègues. Elle témoigne aussi d’un climat raciste, où les expressions « bougnoules » ou « macaques » seraient courantes. Pendant près d’un an, elle aurait subi un véritable acharnement en raison de son genre et de son origine, révélé dans le second épisode de cette enquête. Le 5 février 2026, elle a porté plainte contre X auprès du tribunal judiciaire de Nice pour « harcèlement moral, discrimination, faux en écriture publique et usage de faux, violences volontaires sur mineur, atteinte à la liberté individuelle, menaces et abus d’autorité et violation de domicile par personne dépositaire de l’autorité publique ».
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Le parquet de Nice a informé StreetPress de l’ouverture d’une enquête préliminaire confiée à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN). Contactés, ni la Direction générale de la police nationale ni les responsables hiérarchiques et les agents de la BAC de Nice concernés n’ont souhaité nous répondre. Selon Maître Arié Alimi, qui défend la policière Chaïma : « La pluralité des infractions démontre un fonctionnement proche d’un système mafieux au sein de ce groupe de la Bac de Nice. »
Notre enquête en deux volets sur la BAC « JB » :
À Nice, des agents de la brigade anti-criminalité (BAC) sont accusés d’avoir tenu des propos racistes, d’avoir fait subir du harcèlement moral, des violences et divers actes illégaux par une policière passée parmi leurs rangs. Malgré la peur, elle a décidé de porter plainte. Notre journaliste a pu consulter des documents et interroger plusieurs sources qui corroborent son témoignage.
Épisode 1 : Une policière niçoise dénonce un tabassage, une perquisition illégale et des faux en écriture
Épisode 2 : « C’est bon ça la pêche aux bicots » : une équipe de la BAC de Nice accusée de racisme
Si la plaignante n’a pas souhaité s’exprimer, StreetPress a pu consulter de nombreux documents et échanger avec son avocat. Malgré une enquête administrative qui a reconnu des propos discriminatoires et poussé au départ en mars 2025 son chef de groupe — devenu délégué départemental du puissant syndicat Unité — les pratiques illégales de ses collègues n’auraient pas cessé.
Violences sur un mineur
Dans sa plainte, la brigadière-cheffe détaille d’autres infractions, dont plusieurs faux en écriture publique et l’usage de faux par personne dépositaire de l’autorité publique. Ces infractions, lorsqu’elles sont commises par un policier dans l’exercice de ses fonctions, sont des crimes passibles de quinze ans d’emprisonnement. C’est ce qu’auraient risqué les agents de la BAC à leur retour au commissariat, le 8 juin 2025, après la course-poursuite conclue dans le sang.
Dans le procès-verbal (PV) dicté par le chef de groupe, les violences sont omises. Il est indiqué que les blessures d’Abdel B. sont liées à sa chute au sol lors de l’interpellation. Chaïma refuse catégoriquement d’être associée à ce mensonge. Pourtant ses initiales apparaissent bien en pied du document. Un faux en écriture, dénonce-t-elle. Comme preuve de cette falsification, elle indique dans sa plainte son habitude d’utiliser systématiquement une signature qui lui est propre quand elle paraphe des documents. Jamais les premières lettres de son nom.
Perquisition illégale aux Moulins
Tabasser un garçon étranger et mentir sur un PV ne serait pas la seule liberté que ces agents se seraient octroyée dans le quartier populaire des Moulins. L’IGPN aurait été informée d’une perquisition illégale. Pour être dans les clous, la perquisition d’un domicile doit être décidée par un magistrat dans le cadre d’une instruction en cours ou sur décision d’un officier de police judiciaire ou d’un juge dans le cas d’un flagrant délit. S’il n’y a ni instruction ni flagrance mais que des policiers souhaitent s’introduire chez quelqu’un pour enquêter, cette personne doit donner son accord. Les policiers de BAC JB ne l’entendraient pas de cette oreille. Le 14 mai 2025, le chef de groupe Fabrice L., l’adepte de la « pêche aux bicôts » Nicolas F. — voir notre second article — et un troisième agent patrouillent aux Moulins. Ils ont un certain Mehdi (1) dans le viseur, un habitant qu’ils soupçonnent d’être impliqué dans un trafic de drogue. Alors, sans raison valable, sans en faire part à leur hiérarchie et sans la présence obligatoire d’un officier de police judiciaire, ils auraient pénétré de force chez cet homme d’origine algérienne.
Malgré ses protestations, ils lui auraient intimé de se mettre en caleçon, de rester dans sa douche et auraient fouillé toutes les pièces de son logement. Selon nos informations, la scène se serait déroulée devant sa fille et sa femme enceinte, en pleurs. Les trois policiers seraient repartis bredouilles en prévenant Mehdi qu’ils le « gardaient à l’œil ». Une méthode d’intimidation hors la loi, dont aucune trace écrite ne figurerait dans l’activité policière.
Fabrication de preuve
Pour répondre à la politique du chiffre de leur hiérarchie, les policiers de la BAC JB seraient aussi prêts à inventer une preuve de toutes pièces. Le 25 mai 2025, près du centre-ville, une altercation a lieu entre deux frères, l’un accuse l’autre de l’avoir menacé avec un couteau. Ne retrouvant aucune arme chez le restaurateur mis en cause, le chef de groupe Fabrice L. envoie un agent chercher le fameux couteau dans son établissement, une rue plus loin. Face au local à moitié fermé, le gardien de la paix prévient son supérieur qu’il ne trouve rien. Avide de ramener l’infraction « violence avec arme » au commissariat ce jour-là, le supérieur Fabrice L. aurait intimé au jeune policier par transmission radio, devant Chaïma, de forcer l’ouverture du local et de trouver un couvert qui pourrait faire l’affaire. Ce dernier amène un couteau à pain. Dans le PV, cette explication peu crédible : « Précisons que le local est entrouvert, le volet roulant n’étant pas baissé complètement et le couteau étant directement accessible aux piétons qui passent dans la rue. »
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Aucun des frères ne finit par porter plainte. Joint par StreetPress, le cadet, qui accusait son grand frère, admet qu’il « n’y avait pas de couteau ». Là encore, Chaïma accuse ses collègues de s’être rendus coupables de faux en écriture. Elle voit ses initiales accolées à un procès-verbal qu’elle assure ne pas avoir voulu signer. Selon elle, le policier chargé de rédiger, sous la dictée, ces PV frauduleux était la plupart du temps un agent qui n’était pas impliqué dans les actes délictueux et dont Chaïma était proche. Un tour de passe-passe qui aurait visé à protéger les policiers qui commettaient les infractions.
Placardisée
Quatre jours après avoir refusé de couvrir les violences sur le mineur Abdel B., soit le 11 juin 2025, la policière est convoquée par sa hiérarchie qui lui aurait demandé de faire un rapport pour demander à quitter le groupe, ce qu’elle aurait refusé.
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Chaïma prétend que ces derniers l’auraient ensuite menacée de transmettre eux-mêmes à la direction départementale des rapports antidatés pour justifier son éviction. Depuis, la Lilloise se bat pour faire reconnaître ses droits et les faits qu’elle dénonce. Selon son avocat Maître Arié Alimi :
« Comme c’est le cas dans la plupart des affaires où des policiers dénoncent par les voies traditionnelles les actes illégaux au sein de la police, la hiérarchie tente de les faire taire en les marginalisant et en les sanctionnant. »
(1) Le prénom a été modifié pour protéger l’identité du témoin.
Illustration de la Une par Joseph Colban.
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