Alexis D., policier, sera jugé. Le 13 avril 2023, il conduisait le véhicule sérigraphié qui a renversé trois adolescents en scooter, alors qu’ils tentaient d’échapper à un contrôle de police. Deux ans et demi après les faits, le magistrat en charge de l’instruction a décidé, selon l’ordonnance datée du 26 décembre 2025, de renvoyer le fonctionnaire devant un tribunal correctionnel pour « violence aggravée » et « faux en écriture publique ». Il risque une peine pouvant aller jusqu’à dix ans de prison et 150.000 euros d’amende.
Que s’est-il passé lors de cette course-poursuite ? Grâce aux récits de six témoins de la scène, de deux des trois victimes et de membres de leurs familles, StreetPress et Mediapart avaient, dans une enquête conjointe, remonté le fil de cette soirée dramatique. Peu avant minuit, Safyatou, 17 ans, Salif, 13 ans, et Ilan, 14 ans, circulent à scooter dans l’est parisien. Ils sont trop nombreux sur le deux-roues de location et l’un d’eux ne porte pas de casque. Lorsqu’une patrouille de police tente de les contrôler, la conductrice accélère.
Les policiers déclenchent alors une poursuite. Dans la rue de Bagnolet, dans le XXe arrondissement, plusieurs témoins assistent à tout ou à une partie de la scène. Méline, arrêtée à un feu rouge, voit le scooter rouler sans faire de zigzags, suivi de très près par une voiture de police. Elle affirme que le véhicule se porte à hauteur du scooter et qu’une portière s’ouvre en roulant dans l’intention de les déséquilibrer mais sans y parvenir. Quelques secondes plus tard, selon plusieurs témoins, la voiture de police donne un coup de volant et percute le deux-roues.
À LIRE AUSSI (en 2023) : Une course-poursuite finit en drame : la police accusée d’avoir percuté trois ados sur un scooter
Les trois adolescents sont projetés au sol. Les récits des passagers concordent avec cette version. Interrogés par StreetPress et Mediapart, Ilan et Salif ajoutent avoir été menacés avec une arme depuis la voiture, avant d’être heurtés. Ilan n’est que légèrement blessé. Salif est plus lourdement touché, blessé au foie notamment. Le pronostic vital de Safyatou est un temps engagé puis elle est placée sous coma artificiel. Elle a par la suite subi une ablation partielle de l’intestin, dont elle gardera des séquelles à vie. Interrogée, dans le cadre de l’enquête, elle affirme ne pas s’être arrêtée par peur des « représailles » et accuse un policier de lui avoir « porté un coup à la tête » alors qu’elle était au sol. Un geste qu’aucun témoin ne confirme.
Un faux en écriture
Comme StreetPress et Mediapart l’avaient raconté dans un second article, les fonctionnaires de police vont dans un premier temps tenter de dissimuler leur faute. Le 14 avril à 5 heures, les trois policiers présents dans le véhicule sont auditionnés une première fois. Ils incriminent exclusivement la conduite dangereuse du scooter, évoquant un « guidonnage » suivi d’un choc contre un potelet.
À LIRE AUSSI (en 2023) : Mensonges et aveux des policiers qui ont renversé trois jeunes en scooter
Cette version commence à se fissurer dès la rédaction du procès-verbal d’interpellation rédigé dans les heures qui suivent la collision. Deux des trois policiers refusent de le signer, évoquant des doutes sur la réalité des faits. Malgré cela, aucun rapport n’est rédigé immédiatement. Ce n’est que cinq jours plus tard, après la publication des enquêtes de StreetPress et Mediapart, que les fonctionnaires livrent des versions révisées.
La cheffe de bord reconnaît alors qu’un contact involontaire a bien eu lieu entre la voiture de police et le scooter. Le conducteur, mis en cause, concède à son tour qu’un contact est « possible », sans pouvoir en préciser les circonstances. Comme le note le magistrat instructeur dans l’ordonnance de renvoi devant un tribunal correctionnel — le document judiciaire qui conclut la phase d’enquête —, « l’expertise automobile confirme qu’il y a eu un contact entre la voiture de police et le scooter ». « Alexis D. ne pouvait ignorer qu’il édulcorait la vérité dans son procès-verbal en éludant tout contact avec le deux-roues. [Il] apparaît donc avoir intentionnellement altéré la réalité des faits, même s’il s’en défend, afin d’écarter les éventuelles responsabilités pouvant découler de son intervention. »
Le troisième policier affirme quant à lui ne se souvenir d’aucun choc, tout en reconnaissant avoir entrouvert une portière pendant la poursuite. Il explique avoir anticipé une sortie du véhicule, avant de se raviser quand il a constaté que le scooter ne s’arrêtait pas.
Un seul policier jugé
Alexis D. sera cependant le seul fonctionnaire assis sur le banc des accusés. Arié Alimi, avocat des trois victimes, avait sollicité la mise en examen des deux autres policiers pour « mise en danger de la vie d’autrui » : en respectivement braquant une arme en direction du scooter et en ouvrant la porte de la voiture, ils auraient pu les faire tomber, argumente l’avocat. Il n’a pas été suivi par le magistrat instructeur. L’avocat dénonce une instruction « toujours protectrice des policiers » :
« Ce sont des enfants qui ont été blessés et qui auraient pu être tués et pourtant l’un des policiers qui a contribué aux faits [celui qui a ouvert la portière, ndlr] n’est pas poursuivi. »
Autre source de courroux : la requalification du faux en écriture. En droit, un policier qui falsifie intentionnellement un procès-verbal peut être jugé aux assises. Le magistrat instructeur a décidé de le requalifier en délit. L’agent risque donc une sanction moins lourde. « Les juges d’instruction sont encore dans une attitude de protection corporatiste, mais ça avance », commente Arié Alimi. Et de conclure avec l’espoir que ce procès mette fin à certaines dérives policières :
« J’attends du procès que les fonctionnaires de police ne recourent plus au contact tactique, ne poursuivent plus les véhicules quand il n’y a plus de danger et protègent les enfants qu’ils doivent considérer comme tels. »
Contacté par StreetPress et Mediapart, maître Laurent-Franck Lienard, avocat du policier renvoyé devant le tribunal, n’a pas répondu à nos sollicitations.
NE MANQUEZ RIEN DE STREETPRESS,
ABONNEZ-VOUS À NOTRE NEWSLETTER

