En ce moment

    18/02/2026

    Les violences révélées par StreetPress ont été classées sans suite

    Violences policières : la justice condamne celle qui filme, pas celle qui frappe

    Par Vincent Victor

    La policière avait filmé les images de vidéosurveillance montrant les violences commises par une de ses collègues dans les sous-sols du tribunal judiciaire. Le tribunal l’a condamnée mais dispensé de peine.

    On ne pouvait pas envoyer un signal plus trouble aux fonctionnaires de police qui songent à dénoncer les violences commises dans leur rang. Ce 17 février au tribunal judiciaire de Paris, la gardienne de la paix Amandine G. a été condamnée pour avoir enregistré une vidéo de violences exercées par une autre fonctionnaire dans les sous-sols du palais de justice en 2022. La policière Amandine G., depuis mutée, a toutefois été dispensée de peine — une décision en demi-teinte dans laquelle on pourrait lire l’embarras du tribunal face aux violences répétées qui se sont déroulées sous ses pieds.

    Sa collègue Sandra R., poursuivie pour recel, a été relaxée au bénéfice du doute. Les images extraites de la vidéosurveillance, révélées par StreetPress en 2023, montraient une policière en train de donner plusieurs coups de poing à un déféré alors qu’il est porté au sol par quatre membres. Les faits ont été classés sans suite.

    Multiples coups de poing au visage

    La nuit du 26 juin 2022, dans les sous-sols du tribunal judiciaire de Paris, Amandine G. enchaîne les allers-retours pour transférer les déférés — des justiciables enfermés dans l’attente d’être jugés — entre le « pointage », où est enregistré leur arrivée, et les cellules. En arrivant à l’escalier qui monte vers ces dernières, où une autre équipe est censée prendre le relais, elle entend des cris, monte les marches quatre à quatre et surprend un équipage en train de tenir un homme au sol. « Au moment où j’arrive, je vois Mathilde qui envoie une patate de forain », s’exclame Amandine G. le lendemain à sa collègue Sandra R., dans des messages audio récupérés par les enquêteurs de l’IGPN :

    « Mais quand je dis une patate de forain, elle a pris son élan. J’ai gueulé “Non ! Mais putain ! Mais t’es con ! Y a des caméras ici ! On va tous être emmerdés !”. »

    De fait, la scène a été filmée. Sur les images de vidéosurveillance, qu’Amandine G. enregistre dans la foulée avec son téléphone, la gardienne de la paix Mathilde C., équipée de gants coqués, enchaîne plusieurs coups de poing sur le déféré, toujours tenu au sol. « Tu vois qu’elle le tient et elle envoie 1-2-3-4 [coups de] poing. Au moment où j’arrive, elle enchaîne le cinquième et elle ne le met pas. Et y’en a aucun qui lui dit stop », commente Amandine G. Dans son rapport administratif, la gardienne de la paix Mathilde C. affirme que le déféré l’a mordue au pouce et qu’elle a dû porter « deux coups » pour se dégager.

    Sanctionnée d’un blâme pour d’autres violences

    Pendant neuf mois, la vidéo enregistrée par Amandine G. aurait circulé dans le service sans que personne ne la transmette à l’autorité judiciaire, installée quelques étages au-dessus. Sandra R. l’a même montrée à son lieutenant, excédée après un nouvel épisode de violences. Le 6 février 2023, Mathilde C. prive de sommeil un mineur isolé et lui inflige une claque. Des faits pour lesquels elle est sanctionnée d’un simple blâme.

    Ce n’est qu’après la publication des images par StreetPress, le 14 mars 2023, que deux enquêtes sont ouvertes. Pour la première, judiciaire, Mathilde C. bénéficie d’un classement sans suite pour « infraction insuffisamment caractérisée ». La seconde, disciplinaire, annoncée par Laurent Nunez, alors préfet de police, n’aboutit à aucune sanction. Le rapport administratif, dont StreetPress s’est procuré des extraits, note que la procédure administrative n’a « pas permis de démontrer un usage disproportionné de la force […] au regard de l’agression (morsure) que l’agent déclarait avoir subie à ce moment-là ».

    À LIRE AUSSI (en 2024) : Au tribunal des violences policières, « ce qui n’est pas filmé n’existe pas au dossier »

    La machine judiciaire s’enclenche également contre Amandine G., lorsque l’autrice des coups porte plainte contre elle pour diffamation et « diffusion d’images relatives à la commission d’une atteinte volontaire à l’intégrité de la personne ». En interne, les syndicats s’en mêlent et un groupe composé du compagnon policier de Mathilde C., de son supérieur hiérarchique et de « deux-trois » collègues de cette dernière met la pression à Amandine G. pour connaître l’identité de la taupe auprès de StreetPress. Il n’a pourtant « été trouvé aucune trace de transmission à d’autres personnes », relève la juge assesseure. La policière, « mise de côté toutes les nuits » par ses collègues, doit demander à changer de service, avant d’être mutée au commissariat de Vincennes (94).

    « Plus envie de dénoncer »

    À la barre, ce 13 janvier, Amandine G. explique avoir pour sa part « juste cherché à [se] protéger », craignant qu’on lui reproche de ne pas être intervenue. Poursuivie pour détournement de fichier et violation du secret professionnel, le parquet lui reproche d’avoir accédé aux caméras et de les avoir filmées alors qu’elle n’y était pas habilitée, au lieu de rédiger un rapport administratif. Une voie sans issue, selon Amandine G. :

    « J’en ai parlé à la hiérarchie. Ça ne sert à rien. Quand on fait des rapports, ils ne sont pas transmis. »

    La même difficulté est avancée par Sandra R., qui évoque l’exemple d’un rapport sur un autre fait de violence laissé à l’abandon dans les tiroirs d’un brigadier-chef : « Ça ne donne plus envie de dénoncer quoi que ce soit. » Dès 2017, le supérieur direct de Sandra R., Amar Benmohamed, avait tenté de rapporter par la voie hiérarchique des « centaines de cas de maltraitance et de racisme », qui ont duré pendant trois ans dans les dépôts de l’ancien tribunal de l’île de la Cité, puis du nouveau palais de justice.

    À LIRE AUSSI (en 2020) : Un policier révèle des centaines de cas de maltraitance et de racisme dans les cellules du tribunal de Paris

    En dénonçant publiquement les faits dans StreetPress en 2020, le policier, reconnu « lanceur d’alerte », s’est attiré les foudres de l’administration qui lui a infligé trois sanctions disciplinaires, « toutes annulées par la justice ». La dernière sanction lui reprochait même d’avoir « témoigné devant l’Assemblée nationale » lors d’une mission d’évaluation à huis clos sur le statut des lanceurs d’alerte.

    « Vous avez toutes les possibilités de les relaxer »

    La substitut du procureur, Quitterie Cesari, semble presque désolée de « ne pas pouvoir requérir la relaxe » devant un délit, selon elle, « parfaitement caractérisé ». Considérant que « l’audience suffit » aux deux policières, le ministère public requiert toutefois une dispense de peine :

    « Ce qu’elles ont fait peut s’entendre humainement parlant. Il y a un débat général pour que des violences ne soient pas commises et qu’il y a une responsabilité du parquet de s’en prévenir. »

    Mais la décision, d’apparence clémente, emporterait avec elle « la culpabilité », inacceptable pour l’avocat des deux policières, maître Arié Alimi, qui fustige « la criminalisation des policiers dénonçant » les violences. Sur ses conseils, elles ont refusé la comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité, dite « plaider-coupable », proposée par le parquet. Dans une plaidoirie particulièrement technique, l’avocat cherche à offrir — à un tribunal qu’il espère hésitant — « toutes les possibilités de relaxer en droit pur ». État de nécessité, droit de la défense… maître Alimi passe en revue les différents « faits justificatifs » qui autorisaient, selon lui, les deux fonctionnaires à agir, et conclut :

    « Si vous considérez que cette situation est injuste, on ne doit pas permettre que des policiers qui constatent des violences en dessous de vos pieds aient peur de les dénoncer ou de les arrêter. »

    Contacté par StreetPress à la suite du jugement, Arié Alimi a indiqué pour ses clientes être malgré tout « satisfait » de la décision, considérant que « le tribunal a pris conscience de l’instrumentalisation de la justice pénale par le parquet aux seules fins d’intimider les lanceurs d’alerte dans la police et d’invisibiliser les maltraitances commises notamment au dépôt du palais de justice de Paris ».

    La photographie mise en Une a été prise par Yann Castanier au tribunal de Paris en 2020.

    NE MANQUEZ RIEN DE STREETPRESS,
    ABONNEZ-VOUS À NOTRE NEWSLETTER