Contrôles au faciès, soupçons de faux papiers ou micro-agressions : pour de nombreux Français noirs, voyager reste un défi. Hugo, Lys, Jérôme et Georges racontent leurs anecdotes et stratégies en vacances.
« Le seul dont le garde-côtes a contrôlé le passeport, c’était moi. » À la frontière entre la Croatie et la Hongrie, Hugo, 28 ans, reste stupéfait devant un agent persuadé d’être devant de faux documents. « J’ai été adopté en Éthiopie et je n’ai pas de nom à consonance africaine. Ce qui lui a vraiment posé question. » Les papiers de l’ami — « blanc », précise-t-il — avec lequel il effectue un Paris-Istanbul en auto-stop sont à peine contrôlés. Si Hugo finit par être autorisé à reprendre sa route, ce n’est pas sans un dernier test qu’il a ressenti comme « dévalorisant ». « L’agent a pris une carte de France et m’a demandé de montrer où j’habitais. » Le voyageur, pourtant aventureux et à l’aise à l’étranger, va subir des épisodes de racisme tout au long de son périple :
« Lorsque mon ami et moi étions séparés, on ne m’accueillait pas aussi bien. J’étais moins respecté. Être noir et voyageur solo, c’est une malédiction. »
Comme lui, Lys, Roobens, Georges et Jérôme (1) ont des dizaines d’anecdotes sur le racisme qu’ils ont subi pendant leurs vacances. « Au Vietnam, on m’a encerclée, touchée, prise en photo. Et c’était à Hanoï, la capitale », raconte Lys Kooistra Mehou-Loko, qui a filmé une dame se ruer sur elle pour la prendre par le bras et lui toucher les cheveux.
@girlwithapassport Most of the time, people are respectful and kind, but there are moments when others pull me around and touch me without asking. I understand it comes from excitement, but it’s exhausting always feeling like an outsider and having to demand basic respect. • • • #solotravel #travel #asia #southeastasia #vietnam #solotraveler #solofemaletraveler #blackinvietnam #travellife #backpacking #fulltimetravel #americanabroad #americantraveler #travelhacks #budgettravel #travelguide #hostellife #travelreels #foodtravel #traveladdicted #travelmore #wanderlust #foodie #explore #city #travelblogger #digitalnomad #contentcreator #itinerary yelena belova needs a hug – eliza!
La podcasteuse l’a partagé sur son compte TikTok, qui affiche plus de 11.000 abonnés. La plupart des personnes interrogées ont d’une manière ou d’une autre raconté leur expérience sur Internet.
« On m’a pris pour un migrant »
Lorsqu’elle rentre en Europe, Lys Kooistra Mehou-Loko est quasi systématiquement arrêtée à l’aéroport. « Pour moi c’est la routine. » La Française d’origine béninoise observe son mari blanc passer la douane, lorsqu’elle est criblée de questions sur son voyage. « J’arrive toujours en mode zen parce que je sais que je vais passer un mauvais quart d’heure. » Elle parle de situation « café-crème » — une expression issue du football utilisée pour désigner un dribble permettant d’éliminer rapidement, voire de manière humiliante, un joueur adverse.
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C’est le ressenti d’Hugo, parti en road-trip avec son ami. Il raconte qu’à Athènes, deux vendeurs méfiants auraient fait mine de ne pas le comprendre, avant de lui faire signe de sortir de leur boutique. « Ils ont très bien saisi mon anglais quand j’ai acheté une paire de chaussures », souffle-t-il, persuadé d’avoir été pris pour une personne sans-papiers lorsqu’il était seul. Quelques kilomètres plus loin, quand il retrouve son ami blanc, rebelote : on lui refuse l’entrée d’un magasin, alors qu’il cherche un feutre et une pancarte pour faire du stop. « Pendant ce temps-là, mon ami avait trouvé une voiture depuis vingt minutes. »
En Espagne, bis repetita ! Il est à nouveau victime de stéréotypes racistes. « De manière générale, on me demandait si j’allais rentrer chez moi au Sahara. Ou on me proposait d’aller dormir dans des squats. » Il s’était pourtant organisé : drapeau français accroché sur le sac à dos, pancarte avec son nom de créateur de contenu — Hugo Exploration sur TikTok, où il cumule 60.000 abonnés — bâtons de marche pour être assimilé à un randonneur. Mais rien n’y a fait :
« Ces comportements racistes, les regards des gens, la suspicion, ça m’a énervé. »
Son passeport comme « sésame »
Avant chaque départ, la podcasteuse Lys s’inscrit sur le registre du consulat local du pays, avant d’indiquer toutes les étapes de son itinéraire. « Mon passeport devient mon sésame, mon armure », juge-t-elle :
« [Sans passeport], personne ne croira que je suis Française. On aura plus de mal à prouver sa valeur en tant qu’être humain, tout simplement. »
« Le voyageur noir occidental va certes subir des micro-agressions racistes, mais son passeport français, britannique, américain lui permettra de voyager relativement aisément dans le monde », juge Roobens Fils, fondateur de l’agence de voyage Dunia, dédiée à la découverte des pays africains. « Le voyageur noir africain, c’est le parcours du combattant. » Lui a raconté sur son blog Been around the world son séjour en solo en Hongrie. Avant son départ, des amis tentent de le décourager : « Pourquoi ? Ils ont un gouvernement d’extrême droite et une politique anti-immigration, tu vas avoir des ennuis. » Il est déjà passé par Prague, Bratislava ou Budapest, et sait donc où il met les pieds. Mais une fois arrivé dans le pays de Viktor Orbán, les enfants le montrent du doigt, amusés, quand les adultes semblent, eux, surpris. « Il y a peu de noirs dans le pays. Donc forcément, la majorité des gens vous fixent. » Le Parisien est un fêtard :
« Je ne compte plus le nombre de fois où on m’a demandé si j’étais un footballeur en vacances. »
Lorsqu’il boit un verre au comptoir, une locale lui attrape le bras pour l’attirer sur la piste de danse. « Viens, obligé tu danses bien ! », lui aurait-elle lancé. Une autre fois, une dame entame un monologue sur le hip-hop, arguant son impact positif sur la manière dont les noirs sont perçus dans le pays. « J’ai souvent entendu des “Wassup bro ?”, “Wassup homie ?”, des gens qui viennent spontanément te serrer la main, faire un check avec un grand sourire. » Lys, la podcasteuse, remarque que le fait d’être prise pour une Afro-Américaine tend à lui épargner certaines situations désagréables. Ayant passé une partie de son adolescence aux États-Unis, la trentenaire estime que son anglais parfait la sauve souvent. « Sans y penser, ça me permet d’échapper à des réactions racistes de personnes ignorantes qui ne connaissent que les noirs américains. »
« Je voulais aller à Milan, mais… »
« Si je voyage, c’est pour m’amuser », tranche Jérôme (1), 30 ans et technicien en banlieue parisienne d’origine guadeloupéenne et togolaise. L’Europe de l’Est, ce n’est pas pour lui, assure-t-il sans détour. Les destinations réputées « racistes » sont exclues d’office. « Je ne me vois pas aller dans un pays où je ne peux pas marcher tranquillement dans la rue. » Même stratégie pour Georges Montredon, dont la liste noire comprend des régions de France :
« Il y a cinq ans, je suis allé dans un restaurant en Bretagne. Je crois qu’ils n’avaient jamais vu de noirs de leur vie. »
Le Parisien d’origine martiniquaise de 44 ans ne compte ni mettre les pieds en Corse ni au Pays basque. C’est niet. Une feuille de route simple, tant qu’il n’y a aucun affect avec la destination : Georges rêvait de Milan. « Probablement à cause du foot. » Mais pendant des années, il s’interdit d’y voyager. « Chaque personne noire qui y allait me disait : “N’y va pas ! Il y a de gros problèmes de racisme”. » Alors il s’est censuré. En 2022, il passe le pas, mais prend quelques précautions : il choisit de réserver un hôtel plutôt qu’un Airbnb : « J’avais tellement peur qu’on me mette à la porte. Finalement, tout s’est très bien passé. J’y suis retourné cinq fois depuis ! »
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Partager son expérience
Roobens s’est rendu compte que le sujet du racisme en voyage était porteur : lorsqu’il raconte ses mésaventures en Europe de l’Est, le trafic sur son blog explose. Il reçoit toujours les mêmes questions : « Comment sont accueillies les personnes noires dans tel pays ? As-tu constaté des comportements racistes ? » En 2020, il écrit « Être noir et voyager » qu’il a publié en auto-édition. Un an plus tard, il lance le groupe Facebook « Voyageurs noirs » — composé de 800 membres — qu’il pense tel un « safe space ».
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Sur Facebook comme sur d’autres réseaux comme TikTok, Instagram ou YouTube, les témoignages foisonnent sous des mots-clés viraux : #travelingwhileblack, #blacktravel, #blackpacker, #safecountries, #blacksafespace… Y sont échangés des conseils pour éviter les situations gênantes et humiliantes. « Franchement l’Asie est un continent tellement enrichissant et ultra secure. Tu peux y aller les yeux fermés », lit-on sous une vidéo YouTube. Dans les commentaires relatant une expérience raciste vécue en Croatie, une internaute répond : « C’est fou comme les expériences sont différentes d’une personne à une autre. J’y suis partie l’été dernier et j’ai adoré. J’avais peur du racisme et finalement ils étaient tous sympas avec moi. »
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Des récits qui influencent directement les choix de destinations, et peuvent parfois amener à se mettre des barrières. La preuve, malgré les a priori négatifs que Jérôme a pu avoir sur le Japon, notamment à cause de témoignages partagés en ligne, lorsqu’il s’y rend pour la première fois pour le travail, l’expérience se passe bien. « Pas de mauvais regard, pas de gens qui me parlent mal. » Ce qui lui a donné davantage de sérénité pour s’envoler vers de nouvelles destinations en Asie.
Illustration de la Une par Yann Bastard.