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    14/01/2026

    « En Afrique, j’avais des bonnes. Et elles, elles obéissaient  »

    Des aides à domicile dénoncent les remarques et agressions racistes

    Par Jean-Baptiste Stoecklin

    Selon la Défenseure des droits, les aides à domicile sont surexposées au racisme. Chargées de prendre soin des personnes dépendantes, elles sont nombreuses à dénoncer les remarques aux relents racistes et xénophobes.

    « Ces Africains, il faut vraiment qu’on les éduque  !  » L’uppercut verbal reçu fait presque chanceler Catherine Camara, auxiliaire de vie de 27 ans née au Gabon. La femme qui lui fait face, âgée et dépendante, continue : «  On ne vous a pas appris à faire le ménage dans votre pays  ? Moi, j’ai vécu pendant vingt ans en Afrique, j’avais des domestiques. J’ai connu mieux.  »

    Comme Catherine Camara, près de 570.000 aides à domicile en France se rendent quotidiennement au chevet de personnes en perte d’autonomie. Ces travailleurs essentiels répondent à tous les besoins primaires que leurs « bénéficiaires » ne parviennent plus à assurer : rangement, préparation des repas, aide à la toilette, à l’habillage et aux courses. Selon le Défenseur des droits, plus d’un tiers d’entre eux ont un parent étranger et 15 % n’ont pas la nationalité française.

    À Bordeaux, depuis les dernières élections législatives de 2022, l’association d’aide à domicile AIDOMI — où travaille Catherine — enregistre une hausse annuelle de 15 % des signalements pour actes ou propos racistes. En 2024, ce bureau a reçu 65 signalements racistes, jugés graves ou complexes à traiter. « La plupart de nos bénéficiaires regardent CNews toute la journée, cela a forcément un impact sur leur vision des choses », déplore Karima Amara, élue CGT au sein d’AIDOMI. Face à l’ampleur du phénomène, Catherine et ses collègues Petty, Karima, Tatiana, Sarra et Gibeauh ont décidé de prendre la parole.

    Être traitée de « voleuse »

    En six ans, Catherine a vu une personne cacher ses bijoux à son arrivée ou bien a été accusée de vol par une autre, sans preuve. « On m’a accusé d’avoir fait disparaître une télévision. » Alors que la bénéficiaire appelle sa fille pour la décrire comme une « voleuse », Catherine garde son calme et parvient à désamorcer le conflit.

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    Quelques années plus tôt, en 2022, dans le quartier Caudéran à Bordeaux, une autre personne âgée exige qu’elle nettoie le sol de sa chambre avec un simple chiffon en guise de serpillière. Catherine refuse et réclame un manche à balai. En effet, AIDOMI proscrit cette position, susceptible de provoquer un accident du travail. La bénéficiaire aurait répliqué : «  Moi, en Afrique, j’avais plus de 20 bonnes. Et elles, elles obéissaient.  » Catherine, très contrariée, attend le soir pour effectuer un signalement auprès de son responsable qui ne la planifiera plus chez celle-ci.

    Se réveiller « la boule au ventre »

    «  Un certain nombre de bénéficiaires aisés ayant vécu dans les colonies françaises nous prennent pour des domestiques  », confirme Karima Amara, élue CGT. Particulièrement exposées, car encore très majoritaires dans la profession — 96 % —, les femmes ne sont cependant pas les seules victimes. «  J’ai l’impression de vivre des micro-agressions presque quotidiennement  », témoigne, épuisé, Gibeauh Makaya qui exerce cette profession depuis six ans.

    «  Dès mon arrivée, elle s’est prise pour ma maîtresse en me donnant des ordres. Pour elle, j’étais un colonisé  », se souvient le quadragénaire, les yeux embués. Il y a un an, alors qu’il dépoussière les buffets en bois précieux de cette famille bordelaise autrefois à la tête d’une grande entreprise, Gibeauh se voit ordonner de nettoyer des « excréments étalés sur les murs de sa chambre ». Après avoir prévenu son employeur AIDOMI, qui enregistre systématiquement les faits dans le dossier du bénéficiaire, il part rapidement.

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    Pourtant, plus tôt dans la journée, un collègue de Gibeauh — blanc de peau — n’a, semble-t-il, rien signalé, selon lui. «  Chaque jour, tu te réveilles la boule au ventre, tu te demandes : qu’est-ce qui m’attend  ?  », confie celui qui était autrefois infirmier au Gabon, son pays natal. Depuis son arrivée en France il y a six ans, l’auxiliaire de vie s’oblige à prendre de la distance vis-à-vis de son nouveau métier. « On m’a déjà appelé “nègre”. » Le soir, il s’évade dans l’écriture.

    «  En tant que femmes noires, nous sommes sexualisées »

    Certaines salariées rapportent aussi des faits d’ordre sexuel. C’est le cas de Petty Manolas. Lors de sa tournée, elle se rend pour la première fois chez un ancien coach sportif, ayant enchaîné plus de sept AVC. Pensant trouver un homme alité, très diminué physiquement, elle est victime d’attouchements et de remarques déplacées. « Pendant mon intervention, il me parlait de mes fesses et de mes seins. Je lui ai demandé d’arrêter. » Petty a beau l’envoyer balader avec humour, rien n’y fait : «  Il m’a proposé de coucher avec lui contre de l’argent. Il m’a dit : “Je sais que ta famille en Afrique en a besoin.” »

    «  En tant que femmes noires, nous sommes sexualisées par certains », confirme sa collègue Tatiana Mbenge, diplômée en psychologie. Planifiée chez un homme âgé, elle reçoit, à plusieurs reprises, des boulettes de papier sur les fesses quand elle se penche pour nettoyer. Il ricane ; elle désespère.

    Lutter contre les comportements discriminatoires

    « Certains bénéficiaires n’hésitent pas à nous appeler pour préciser qu’ils préfèrent avoir un aide à domicile blanc », rapporte, attérée, Sarra Aberne. De leur côté, Catherine et ses collègues ont fini par développer leurs propres stratégies de protection avant chaque première visite : « Dès que j’ai un nouveau bénéficiaire, je regarde attentivement sa fiche de renseignement », confie-t-elle. « Sur place, si je vois des photos de famille avec des personnes racisées, ça me rassure. Je sais que j’ai plus de chances d’avoir un dialogue courtois. »

    Face à l’ampleur du phénomène, AIDOMI ouvre une enquête pour tout signalement qu’il juge « grave ». Il la mène pour contextualiser les faits et leur éventuelle récurrence. Chaque bénéficiaire identifié reçoit un appel et une lettre de l’association rappelant que les remarques racistes, sexistes ou homophobes ne sont pas tolérées. Dans certains cas, un suivi psychologique peut leur être proposé. «  Lorsqu’ils sont contactés, généralement, ils n’assument pas leurs propos  », note Sarra Aberne, responsable prévention et santé de l’association.

    En 2025, cette ancienne aide à domicile et son équipe ont décidé de s’attaquer à la racine du problème. Après plusieurs mois de travail, AIDOMI a publié une BD pédagogique à destination de ses quelques mille bénéficiaires. L’objectif est clair : prévenir tout comportement discriminatoire. Sarra, Karima et leurs collègues ont décidé de visibiliser l’ampleur grandissante du phénomène à travers une série de podcasts et une exposition photo. «  On espère pouvoir diffuser ces productions dans les résidences seniors et les EHPAD », ajoute Karima, élue CGT. Mais AIDOMI reste une exception dans le secteur de l’aide à domicile. « J’ai des collègues qui travaillent dans d’autres structures et qui n’ont pas cette chance », regrette Catherine.

    Illustration de Une par Déborah Schmitt @deborah_scht de Kiblind Agence .

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