En ce moment

    06 / 09 / 2013

    Pour éviter la taule, l'artiste s'est réfugié à Paris

    Poutine en nuisette, Medvedev en soutif... le peintre en exil

    Par Nima Kargar

    Il y a quelques jours encore Konstantin Altounine était un peintre russe méconnu. C'est un tableau de Poutine en nuisette qui a fait basculer sa vie. Le 27 août, la police saisit ses peintures… le 28, il débarque à Paris. StreetPress l'a rencontré

    « C’est juste pour les collages. Je trouve leurs photos très bien pour ça », nous assure Konstantin Altounine, pour justifier la présence du Playboy. « C’est un magazine intellectuel ! En tout cas comparé aux autres masculins… L’ancien réd’ chef, Artemi Troitski était un très grand critique d’art ! ». En même temps, quelle idée d’aller le poser sur une table rouge écarlate qui ne pouvait qu’attirer le regard…

    Le peintre russe de 45 ans semble un peu à l’ouest depuis qu’il a fuit la Russie précipitamment. En cause, sa toile « Travesti » montrant le président russe Vladimir Poutine en nuisette et son premier ministre Dimitri Medvedev en soutif’. Exposé au « Musée du Pouvoir » – ça ne s’invente pas- à Saint-Pétersbourg, l’œuvre n’est pas du goût de tout le monde. Le 27 août, la police débarque kalachnikov en bandoulière pour fermer le musée., et les menaces de mort venant de groupies de super Poutine fusent sur les réseaux sociaux. Il prend la fuite, direction Paris.

    Aujourd’hui, il espère recevoir l’asile, pour lui, sa femme et sa fille restées en Russie. « Dire qu’il y a deux semaines, personne ne me connaissait », commente-t-il depuis son nouvel atelier, à la Maison d’Europe et d’Orient. Une salle de répétition de théâtre aux murs noirs et sans fenêtre, reconvertie dans l’urgence en atelier. Quelques spots éclairent sa prochaine toile, un portrait de François Hollande, sous le regard bienveillant duquel Konstantin nous reçoit.

    Ça ressemble à quoi, une descente de la police russe ?

    En fait j’ai eu la chance de ne pas être au musée au moment de la descente. J’y étais au lancement de l’exposition, et les quelques jours suivants, mais j’ai dû retourner à Arkhangelsk, la ville dont je viens et où je travaillais. Et c’était quand même un sacré coup de chance ! Parce que deux jours après mon départ, j’apprends cette descente de police, avec kalachnikov et compagnie… C’est le directeur du musée, Alexandre Donskoï, qui m’a appelé dans la nuit et m’a dit de courir voir les news sur internet. Si je n’avais pas quitté Saint-Pétersbourg, à l’heure qu’il est je serais soit en prison, soit à devoir pointer tous les jours au poste de police… Enfin, on a quand même perdu toutes les recettes des entrées. Les flics sont partis avec !

    Qu’est-ce que ça fait d’apprendre ça par les infos ?

    En fait, tu réfléchis pas tellement… Tu comprends juste qu’il faut ramasser tes affaires et te barrer. J’ai pris quelques vêtements et je me suis précipité à l’aéroport. Le lendemain j’étais à Paris. Rester ça veut dire passer des heures à disserter sur « qu’est-ce que l’art », « quel est le rôle d’un artiste ? », « pourquoi la liberté d’expression c’est important », etc. face à un agent de police ou à un juge. Mais bon, ça se passe rarement bien… Alors c’est pas franchement l’option qu’on choisit.

    Vous savez ce qu’est devenu Alexandre Donskoï ?

    Je l’ai eu ce matin au téléphone, il m’a dit que le musée avait rouvert, mais la plaque en fer à l’entrée a été arraché et fracassée, et il y avait un petit comité d’accueil, des fans de Poutine avec des ballons, et une banderole « Nous, c’est Poutine qu’on aime ». Il a aussi reçu des menaces de mort, mais bon, là-bas, c’est d’un banal…

    Et pourquoi Paris ?

    C’est romantique ! Liberté, égalité, fraternité ! Et puis c’est la Mecque de tous les artiste, c’est tellement classique de dire ça, mais bon… Tous les businessman qui fuient la Russie vont à Londres, les artistes c’est Paris. C’est la cinquième fois que j’y viens, et comme j’ai un visa d’un an en cours de validité, la question ne s’est pas posée.

    Donc c’est mieux que Saransk ? [la ville où Depardieu a élu domicile, ndlr]

    Oui ! [rires] Mais vous savez, j’ai de l’admiration pour Gérard Depardieu… Alors, malgré tout… Sinon j’ai croisé Belmondo dans la rue, l’année dernière. Et comme j’ai pas mal de portraits de Belmondo, de Gainsborurg, de Piaf… Je lui en ai envoyés, et il m’a envoyé une lettre de remerciements, signée « Jean-Paul »…


    « I am François Hollande and I approve this portrait »

    Vous avez pu prendre des toiles, avec vous ?

    Non, Travesti et 4 autres toiles ont été confisquées, et je n’ai pas pu emmener les autres, c’est assez compliqué de faire sortir des toiles du pays, même pour une expo… Alors en catastrophe, comme ça, avec mes toiles sous le bras, c’est carrément impossible.

    Vous vous attendiez à ce que Travesti provoque une telle réaction de la part des autorités ?

    Non, absolument pas. Je m’étais même imaginé qu’ils feraient preuve d’un minimum de sens de l’humour… J’espérais une réaction des visiteurs de la galerie, pas au delà. Ça en a fait marrer quelques-uns, d’autres sont partis dans des considérations philosophiques ou politiques… Mais là ça va loin.

    Vous pensez que le pouvoir a voulu montrer les muscles avant le G20 ?

    Pour moi, c’est avant tout une réaction personnelle du député Milonov [Vitali Milonov, auteur de la loi adoptée en juin dernier réprimant la « propagande homosexuelle », qui, peint devant un drapeau arc-en-ciel, s’est dit dégoûté d’être représenté « avec un drapeau brandi par des pervers et des sodomites séropositifs », ndlr] qui s’est senti blessé.

    Je m’attendais à un minimum de sens de l’humour…

    Qu’est-ce qui vous a amené à peindre Travesti ?

    En fait, je l’ai fait il y a un moment déjà, c’était même avant cette loi de répression de la « propagande homosexuelle ». C’était après la dernière élection présidentielle, quand Poutine a de nouveau été élu président et que Dimitri Medvedev est redevenu premier ministre. Après cet échange de positions , j’ai juste voulu me moquer de leur relation, qui après toutes ces années devait être… intime… C’est juste un sujet classique de la femme devant son miroir, avec son double. Je l’avais d’ailleurs intitulé Devant le miroir, et c’est en réaction à cette loi, pour l’exposition, que Donskoï lui a donné ce titre de Travesti.

    Maintenant que vous êtes à Paris, quels sont vos projets ?

    Pour l’instant, je suis un peu noyé sous les démarches pour faire venir ma femme, et ma fille de 2 ans. J’ai à peine le temps de peindre. Alors qu’en Russie je me levais aux aurores pour avoir plus de temps pour peindre. J’avise au jour le jour, même si j’ai bien l’intention de rester à Paris, et d’y continuer ma carrière. Mon petit atelier, ma petite famille… Ça le ferait !

    Vous recevez beaucoup de commandes, depuis l’affaire ?

    Ici, pas pour le moment, je suis arrivé sans toile ni rien – heureusement qu’on me permet de peindre ici, et qu’on me fournit le nécessaire. Mais en Russie, des gens viennent voir ma femme pour savoir s’il y a moyen d’acheter telle ou telle toile. De plus en plus de gens, j’ai envie de dire.

    Ça fait monter la cote ?

    Peut-être un peu… On verra.

    Chez StreetPress, aucun milliardaire n'est aux commandes et ne nous dit quoi écrire. Nous sommes un média financé par des lecteurs, comme vous. Devenez supporter de StreetPress, maintenant.

    Je soutiens StreetPress