« La Caution est beaucoup plus street que de nombreux rappeurs actuels »

« La Caution est beaucoup plus street que de nombreux rappeurs actuels »

Dans le docu «Un jour peut-être», Romain Quirot et Antoine Jaunin font la nécro du «rap alternatif»

Dans le Klub | Interviews | par | 6 Février 2014

« La Caution est beaucoup plus street que de nombreux rappeurs actuels »

Svinkels, Klub des loosers, TTC, La Caution… Le documentaire « Un jour peut-être » donne la parole aux artisans de l'âge d'or du rap alternatif made in France. « L'histoire est assez forte et n'avait jamais été racontée » pointent les réals.

Comment est né ce projet de documentaire sur le rap alternatif ?

Romain Quirot : Je suis réalisateur à la base mais je fais principalement de la pub et des clips. C’était un milieu qui m’intéressait à fond et j’avais envie depuis longtemps de faire un documentaire. Je sentais qu’il y avait un truc à faire avec le rap alternatif, j’avais déjà en tête les protagonistes, l’histoire était assez forte et elle n’avait jamais été racontée. Je me suis dit qu’il fallait que j’en parle autour de moi et donc j’ai été voir Antoine, qui est journaliste.

Antoine Jaunin : Je n’étais pas du tout fan de ce mouvement-là, je le connaissais vraiment pas du tout. J’avais juste été marqué à l’époque par les Svinkels que j’avais au Furia Festival en 2004 où ils s’étaient fait huer par un public qui ne s’attendait pas à voir du rap. Quand Romain m’a parlé du projet, je venais de monter à Paris et je n’avais jamais travaillé dans l’audiovisuel alors c’était une aventure.

Romain Quirot : Et ce n’est pas anodin pour moi d’avoir demandé à Antoine car je suis un grand fan de rap, que ce soit mainstream ou alternatif, et je voulais un regard très neutre sur le sujet.

Pourquoi avoir choisi le titre « Un jour peut-être » pour votre documentaire ?

Antoine Jaunin : « Un jour peut-être » est le titre d’une mixtape de Kerozen, un label crée par Mouloud Achour et La Caution. C’est un disque qui a un peu marqué le départ de ce rap différent. Ils allaient piocher dans des sonorités et des textes différents pour cette époque.

RQ : C’est une mixtape un peu bordélique, pas très cohérente, mais ils avaient besoin à ce moment-là de montrer que ce rap-là existait. Je trouve qu’aujourd’hui ce titre est encore valable et j’aimais cette forme de poésie un peu street. C’est aussi la question à laquelle on avait envie de trouver des réponses dans le documentaire.

Justement, quelle histoire vous vouliez raconter au travers du film ?

RQ : Au moment où on commence le documentaire, ce mouvement est un peu dans le creux. On n’en entend plus beaucoup parler et les groupes se sont séparés. J’avais en tête de raconter l’histoire d’une bande de mecs utopiques. Inconsciemment ils voulaient changer le rap et ils l’ont fait tous ensemble. Finalement malgré une grosse énergie, le truc n’a pas vraiment pris et ça reste un succès relatif. L’idée c’était un peu le Titanic : le bateau part, tout le monde est content mais ils finissent par couler cinq cent mètres plus loin.

AJ : On s’est dit dès le début qu’on ne voulait pas s’adresser à des connaisseurs mais plutôt à des gens qui ont des stéréotypes sur le rap. On ne voulait pas faire un travail de fan mais plutôt montrer qu’à une époque des personnes ont essayé de proposer quelque chose de différent. Aujourd’hui avec le manque de réussite commerciale, beaucoup ont de l’amertume mais l’étiquette de poètes maudits ne déplaît pas à tous je pense. Kerouac disait : « nos chansons gagnent en puissance à mesure que la route se fait plus noire et plus sauvage ».

RQ : On n’avait pas envie de quelque chose qui aurait commencé avec des tags partout, une esthétique hip-hop et des phrases chocs. On voulait poser un regard différent sur des mecs qui avaient fait quelque chose de différent. En France on a encore un rapport spécial avec le rap. Ça vend un max mais ça reste encore l’élève qu’on met au fond de la classe parce qu’on ne l’assume pas trop. C’est l’enfant bâtard.

Jeu-concours

Alors vous avez le droit d’écouter Maître Gims si ça vous chante (quoique…), mais sachez juste que ce n’est pas vraiment de “ce” rap français dont nous parlons ici.

«Un jour peut-être, une autre histoire du rap français» raconte plutôt l’histoire de… l’autre rap français (bien vu), celui dont les figures de proue s’appellent La Caution, les Svinkels, Triptik, ou Fuzati, bien que les liens entre chacun d’entre eux ne soient pas si évidents que ça.

Le docu de Romain Quirot, Antoine Jaunin et François Recordier sera projeté en avant-première à la Bellevilloise le jeudi 13 février, juste avant un live des artistes du film… et StreetPress vous y invite ! Il suffit de participer ici.

Bonne chance !

Le rap, ça reste encore l’élève qu’on met au fond de la classe parce qu’on ne l’assume pas trop

La notion de rap alternatif est floue, pour vous c’est quoi et où est-ce que vous avez posé les limites ?

RQ : Nous on s’en fout un peu de ce terme d’autant que la majorité de ces artistes le rejette. Eux ils se sentent vraiment hip-hop. On voulait raconter une histoire donc on avait besoin de personnages forts et d’avoir un ensemble cohérent. C’est un parti-pris et il fallait l’assumer. James Delleck nous a dit que pour lui « bizarre » était la pire des insultes. Ils ont souvent été vus comme des petits blancs qui rappaient blague. Pourtant ils avaient une culture musicale, dans le hip-hop et ailleurs, énorme. En ce sens, ils sont très proches du mouvement surréaliste. Des mecs en rupture qui veulent le revendiquer avec des ego énormes et qui réfléchissent le truc. Mais ils se sont aussi tués là-dedans. Un peu comme les surréalistes sur la fin, avec André Breton qui cassait les couilles à tout le monde. Les mecs ne sont pas morts mais l’énergie de l’époque, quand cette scène avait l’espoir de pouvoir changer les choses, est morte.

Ça n’a pas été trop dur de rassembler tous ces artistes qui sont connus pour parler rarement ?

RQ : Avec Tekilatex par exemple, ça s’est très bien passé. Il a été un peu l’exception chelou mais on l’a un peu piégé en lui proposant une interview sur son label Sound Pellegrino. Après une heure d’interview, la carapace s’est ouverte et il a joué le jeu. James Delleck a aussi été super cool sur le projet. Certains nous ont fait beaucoup galérer alors heureusement qu’on n’était pas pressés. C’est aussi pour ça qu’on a mis autant de temps pour faire ce film ! Certains ne sont pas là alors qu’ils sont légitimes.

Dans votre film, on retrouve des rappeurs de la nouvelle scène, comme 1995. Comment on fait le lien entre eux et le Klub des Loosers par exemple ?

AJ : On a vu cette scène émerger en 2011 et les mecs qu’on filmait, qui sont maintenant des quadragénaires, étaient enthousiastes vis-à-vis de cette génération. Ils retrouvent dans cette nouvelle scène la fraîcheur et l’énergie de leur début. Mêmes si les rappeurs de la nouvelle scène ne se revendiquent pas de cet héritage, ils profitent de l’influence de ces mecs qui ont brisé les règles.

RQ : Dans tous les mouvements c’est comme ça, tu tues la génération d’avant pour te construire, quitte à regarder vers une génération encore plus ancienne. La nouvelle scène recherche une crédibilité street que la scène alternative n’a pas. Ce qui est débile parce que La Caution est, à mon avis, beaucoup plus street que de nombreux rappeurs actuels. Trop souvent, le rap s’inspire du rap et ça crée un cercle vicieux.

AJ : Il y a tout de même beaucoup de connexions qui se font entre ces anciens et la nouvelle scène. Il y a eu de nombreuses collaborations, ils n’hésitent pas à rapper ensemble.

Tekilatex, on l’a un peu piégé en lui proposant une interview sur son label Sound Pellegrino
Dans tous les mouvements c’est comme ça, tu tues la génération d’avant pour te construire

Comment on finance un film sur le rap français aujourd’hui ?

RQ : C’est un sujet sensible. A l’époque je travaillais dans une boîte de production et j’avais dans mon contrat le droit d’utiliser le matos pour mes projets perso. On faisait nos images sur notre temps libre. Mais j’ai quitté cette boîte et on s’est retrouvés à la rue avec des heures et des heures d’images qu’on ne pouvait pas monter. Ça a été un moment difficile pour nous, il y a eu une grosse baisse d’énergie fin 2012.

Qu’est-ce qui vous a motivé de nouveau, alors ?

RQ : On a décidé de faire un teaser et une page Facebook pour voir si le projet prenait. Et ça a pris tout de suite, on a eu 40.000 vues en 10 jours sur la vidéo, pour un documentaire c’est quand même pas mal, et sur Facebook, on a vite atteint les 4.000 fans. Ça nous a clairement relancés. La chance qu’on ait eu, c’est de faire ça en indé complet, entre potes. Puis on a la chance d’avoir rencontré Yann Girard de Cotone Productions. On est arrivés avec nos heures de rushes, sans aucun droit à l’image de signé, un véritable bordel mais il a cru au projet. Le film était presque fini mais c’est grâce à lui qu’il est arrivé à la vie.


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