Unes nauséabondes sur l'islam : mode d'emploi

19 Janvier 2017

par Etienne Pingaud, doctorant en sociologie à l’Ehess et au Centre de sociologie européenne (Cse) et enseignant à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines. Sa thèse porte sur la diffusion et les modalités de la pratique de l’islam dans les « cités ». Il travaille par ailleurs sur les processus de politisation, notamment à travers l’engagement associatif islamique ou le militantisme étudiant.

Prenez quelques généralités sur la « charia », oubliez le contexte, ne lisez aucune étude sociologique et vous obtiendrez une couverture comme celle de Causeur ou de Valeurs Actuelles. Le sociologue Etienne Pingaud décrypte la mécanique de ces dossiers.

Il ne faut pas répondre à la Une de Causeur sous la forme d’une joute rhétorique, mais examiner les faits. Or en la matière, Causeur vise évidemment d’autres desseins que ceux de la connaissance de la complexité de ces faits.

L’histoire de la Une de Causeur sur « La Charia au coin de la rue, toujours plus de territoires perdus » démarre finalement en 2002, quand paraît un ouvrage au titre évocateur : Les territoires perdus de la République, qui décrivent des quartiers populaires perdus pour l’acquisition des valeurs républicaines, gangrénés par une haine antisémite et une violence sexiste dont la jeunesse dite arabo-musulmane serait le véhicule.

Par les menaces et intimidations, ces caïds auraient même obligé le corps enseignant à renoncer à tous les points potentiellement polémiques des programmes d’histoire-géographie. On sait que la formule a fait florès, devenu un mode ordinaire de présentation des cités repris par nombre de ministres depuis.

Les habitants des quartiers se seraient convertis à une « culture » de l’Islam radical

Quinze ans plus tard, le coordinateur de cet ouvrage publie un nouvel opus, Une France soumise, dont Causeur entend se faire le relais dans ce numéro de janvier.

C’est toujours le même tableau, sauf que désormais le responsable de cette dérive est clairement identifié : l’Islam radical, présenté comme une sorte de « culture » à part entière à laquelle les habitants des quartiers se seraient donc convertis en masse.

Et ce serait la faute des profs, journalistes et politiques « islamo-gauchistes »

La transition qui a mené à ce leadership est difficile à saisir, et même jamais explicitée dans le détail, mais à la lecture des nombreux textes qui convergent pour dénoncer ce phénomène, on comprend qu’un certain nombre d’acteurs ont joué un rôle central : des journalistes de gauche transis par les nouvelles classes populaires, des hommes politiques lâches et clientélistes (tels des “Ali Juppé” ou “Farid Fillon”), des enseignants de ZEP rompus aux pédagogies nouvelles, auxquels s’ajoutent désormais des propagateurs zélés (et souvent cachés) de l’Islam : frères musulmans, CCIF, adeptes de Tariq Ramadan… toute cette nébuleuse convergeant dans un “islamo-gauchisme” aussi néfaste qu’enclin aux compromissions.

Charia Valeurs Actuelles
Copié-collé ? La Une de Valeurs Actuelles du 19 janvier 2017 / Crédits : Valeurs actuelles

Dans les versions les plus radicales, des quartiers de France sont mêmes considérés comme régis par des musulmans imposant leur « propre code civil », voire carrément la « Charia ».

En fait, pour Causeur, la « culture » musulmane est différente par essence

Derrière la question de l’Islam et des fantasmes qu’il nourrit se dessine une transformation de la manière de percevoir les banlieues et les questions sociales qui s’y posent : une grille de lecture identitaire s’est imposée comme largement dominante.

Le phénomène n’est pas totalement nouveau : les thématiques culturelles étaient déjà présentes dans les débats sur l’immigration des années 1970 et surtout 1980, autour des problématiques de la double culture ou de l’intégration, par exemple.

La focalisation s’est toutefois considérablement amplifiée au cours de ces dernières années, en même temps que les débats tendaient à se cristalliser sur la question de l’Islam. S’est ainsi répandue peu à peu l’idée d’une différence culturelle « par essence » entre les musulmans et le reste de la société.

Il y aurait des valeurs gauloises et des valeurs « autres »

Beaucoup de facteurs ont concouru à ce glissement : la visibilité croissante de l’Islam dans l’espace public, le contexte international, les attentats, la course à la captation de l’électorat du FN, l’accélération de la précarité…

« la visibilité croissante de l’Islam dans l’espace public, les attentats, l’accélération de la précarité… Tout cela favorise, renforce l’idée d’une différence culturelle par essence entre les valeurs françaises et les valeurs musulmanes »

Etienne Pingaud, sociologue

Au final tous ces aspects ont conduit à ériger une distinction aussi artificielle qu’efficace entre des supposées valeurs françaises, « gauloises » ou républicaines traditionnelles, et des valeurs culturelles « autres », généralement associées à l’Islam.

La force de l’argument repose en bonne partie sur son flou

La force de l’argumentation sur les « valeurs » repose en bonne partie sur son flou, puisque les valeurs en question ne sont jamais précisément définies.

Mais le problème est que cette différence est devenue une évidence pour beaucoup de gens, y compris pour des gens de très bonne volonté qui prônent et s’engagent pour le dialogue, la cohabitation ou la valorisation d’une double culture.

Cette théorie de la menace culturelle sur les « valeurs » françaises fait le buzz

Tout ce qui vient accréditer l’hypothèse d’une menace culturelle sur les « valeurs » de la société française a ainsi désormais les chances de faire la Une, puisque c’est une source inépuisable de rebonds médiatiques : ça suscite des polémiques, donc des invités, des controverses, des prises de position…

« Tout ce qui vient accréditer l’hypothèse d’une menace culturelle sur les « valeurs » de la société française a désormais les chances de faire la Une »

Etienne Pingaud, sociologue

Il suffit de voir le flot de réactions après le reportage de France 2 sur le café de Sevran pour s’en rendre compte. Il est bien évident qu’aucune terrasse ne devrait par principe être exclusivement masculine, mais il est bien évident que la confiscation masculine de l’espace public est une constante qui n’est en rien spécifique à l’Islam ou significative de « valeurs musulmanes ».

La question des valeurs et des identités a ainsi supplanté celle, pourtant centrale, des conditions sociales des quartiers populaires, de l’accroissement de la précarité et du rétrécissement des perspectives.

Il existe donc un changement incontestable du regard qu’on porte sur les quartiers, lequel laisse une place croissante aux facteurs culturels.

Il ne faut pas nier le culturalisme dans les espaces populaires

Il se vérifie dans tous les domaines, y compris dans la recherche, et il suffit de regarder l’évolution de la littérature à prétention scientifique sur les quartiers pour s’en rendre compte. Il serait pour autant inconcevable de nier tout culturalisme dans les espaces populaires.

Les références à l’origine sont omniprésentes dans les quartiers. Elles sont présentes dans les conversations ordinaires et dans les manières dont les gens se désignent et se classent au quotidien. Elles sont présentes dans l’espace public, par exemple à travers de nombreux commerces qui mettent en avant une origine ou une présentation dite « ethnique ».

Elles peuvent l’être aussi à travers l’objet et les revendications de certaines associations de terrain. On peut si on le souhaite y voir la marque d’une ethnicisation ou d’une racialisation, concepts d’autant plus en vogue qu’ils sont imprécis.

On peut aussi le penser comme le reflet d’un isolement, une ségrégation sociale et spatiale de plus en plus grande dans certains quartiers, qui fait naître des isolats, des entre-soi de populations socialement précarisées et défavorisées. Evidemment les immigrants récents sont surreprésentés parmi ces habitants, logique bien connue du « dernier arrivé ».

Et l’Islam se développe sur le terrain

Il serait dans la même logique contre-productif de vouloir occulter la réalité du développement de l’Islam sur le terrain.

Les associations qui s’y réfèrent d’une manière ou d’une autre à l’Islam ont pris une importance croissante. Elles occupent aujourd’hui un périmètre important dans certains quartiers, et on peut trouver de très nombreuses activités proposées par des militants associatifs qui endossent une identification à l’Islam : cours de religion évidemment, cours d’arabe, mais aussi prise en charge des “mamans”, des enfants, organisation d’évènements, de sorties ou de colonies.

On trouve aussi des associations musulmanes qui font du soutien scolaire, de l’alphabétisation, de l’aide aux démarches administratives, et d’autres qui organisent des rencontres matrimoniales ou des séances de médiation conjugale. Elles couvrent aujourd’hui une surface sociale considérable. Pour autant, dans tous les quartiers, elles cohabitent avec d’autres associations non musulmanes, et souvent en bonne entente.

Par ailleurs ces associations peuvent être très diverses, se référer de manière très différente à l’Islam et intégrer avec des écarts considérables la dimension religieuse.

Car de plus en plus de gens se définissent comme musulmans

Ces associations ne « contrôlent » pas les quartiers et n’imposent pas un « code » de conduites soustrait au code civil.

Elles illustrent juste une réalité évidente : de plus en plus de gens se définissent comme musulmans, généralement à côté de bien d’autres identifications, quel que soit leur rapport à la pratique religieuse.

« De plus en plus de gens se définissent comme musulmans, généralement à côté de bien d’autres identifications »

Etienne Pingaud, sociologue

Causeur dénonce la « bienpensance bobo », mais sa pensée identitaire est devenu un lieu commun

La dénonciation d’une bien pensance aveugle, teintée de sociologisme « bobo » et de pédagogisme, qui par une fausse idée de la solidarité ferait le lit de l’Islam radical, est devenue un lieu commun de la pensée identitaire.

Une idéologie largement répandue dans les médias, même si Causeur adopte une posture « combattants » ostracisés et censurés.

Si seulement Causeur lisait les travaux des chercheurs de terrain…

La couverture de Causeur révèle surtout une réalité qui ne surprendra personne : les rédacteurs de Causeur ne lisent pas les chercheurs en sciences sociales. On serait bien en peine en effet de trouver le moindre ouvrage qui s’inscrive dans la caricature faite de la sociologie comme discipline de l’excuse et de la minimisation du racisme, de l’antisémitisme ou du sexisme (personne n’en niant l’existence ou la nocivité).

« Ça ne surprendra personne : les rédacteurs de Causeur ne lisent pas les chercheurs en sciences sociales »

Etienne Pingaud, sociologue

On dispose par contre au contraire de nombreuses enquêtes empiriques fouillées qui essaient de décortiquer les mécanismes complexes de la progression de l’Islam dans les quartiers, du maintien d’une partition sexuée des espaces et des activités, de la formation des bandes, de la prégnance des « trafics » ou encore du succès d’une lecture identitaire du social qui s’impose aussi aux habitants de ces espaces populaires.

Mais ces travaux ont le tort de ne pas faire des « arabo-musulmans » ou de « l’Islam » les variables causales de ces phénomènes. Ils prennent effectivement en considération de multiples facteurs, parmi lesquels les moindres ressources matérielles, sociales ou culturelles dont disposent les classes populaires.

Penser les « quartiers » en occultant tous ces facteurs, c’est ce que fait Causeur. Et c’est précisément faire preuve de cécité.

Propos recueillis par Aladine Zaïane