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    31 / 01 / 2017

    La casse de l’hôpital public pousse le personnel hospitalier vers le FN

    Par Frédéric Pierru , Sarah Lefèvre

    Les intentions de vote des soignants du secteur public s’orientent de plus en plus vers le Front national d'après une étude récente. Frédéric Pierru nous explique pourquoi.

    Les soignants sont de plus en plus tentés par le Front National. C’est ce que confirme la dernière étude du Cevipof, le centre de recherches de Sciences Po, qui porte sur les intentions de vote pour 2017. Il faut s’inquiéter de cette progression sensible du vote FN dans des catégories socioprofessionnelles dont l’éthique et les valeurs sont a priori à rebours des valeurs portées par l’extrême droite : l’empathie, l’aide, la compassion. C’est une réalité qui m’interpelle en tant que sociologue.

    Si on regarde les intentions de vote FN en fonction des catégories de soignants, on s’aperçoit que les aides-soignants, en bas de l’échelle professionnelle, sont les plus enclins à voter pour le parti d’extrême droite, à près de 50%. Donc, plus on descend dans l’échelle hiérarchique soignante et plus on vote FN. C’est intéressant parce que ça va nous amener aux conditions de travail dans les hôpitaux et à leur dégradation.

    Patrick Lehingue, professeur de science politique et auteur d’un essai sur Le Vote, inverse la proposition : on s’étonne toujours que les gens votent FN. Mais inversement, on devrait s’étonner qu’ils ne soient pas plus nombreux. On devrait s’étonner qu’il y ait autant de résistance à cette expression électorale qui résonne comme une colère ! Collectivement, le PS a fait croire que cela changerait en 2012.

    Le FN se pose en défenseur des services publics

    Quand on fait de la sociologie électorale, il faut distinguer un effet d’offre et un effet de demande politique, c’est-à-dire observer la rencontre entre une attente et une offre politique.

    Il est clair que le Front National, notamment depuis l’arrivée de Florian Philippot, a adopté une stratégie de triangulation, c’est-à-dire qu’il reste campé sur des positions xénophobes et racistes historiques, mais en même temps, il a accaparé les grands principes de défense de l’État, des services publics et des fonctionnaires, pour se distinguer des partis de gouvernement. Les Républicains ont opéré un tournant ultra-libéral, avec François Fillon. Le gouvernement de François Hollande a signé une politique de dénigrement de l’État et des fonctionnaires, au-delà des politiques publiques menées.


    « Le premier carburant du vote FN, c’est le ressentiment et plus largement le sentiment du déclassement et de la non-reconnaissance matérielle au sens financier et symbolique. »

    Frédéric Pierru, chercheur en sciences sociales et politique

    Donc, il y a un chassé-croisé politique avec d’un côté l’extrême droite qui s’accapare la défense des fonctionnaires et de l’autre, la gauche et la droite de gouvernement qui prônent un néolibéralisme historique.

    Une politique à l’envers

    La politique fonctionne à front renversé. Et j’insiste là dessus : une grande partie du vote FN se fonde sur le ressentiment et plus largement le sentiment du déclassement et de la non-reconnaissance matérielle au sens financier et symbolique. Car les partis de gouvernement ne sont pas valorisants pour la fonction publique aujourd’hui.

    Vous avez des gens à l’hôpital qui, au prix de leur propre santé, se démènent pour soigner les gens. Ajoutez à cela des problèmes d’insécurité et de violence à l’hôpital de certains usagers ou patients… Ce cocktail détonnant explique le vote FN.

    Ce ressentiment s’opère au sein de ce que Bourdieu appelait la main gauche de l’État.
    Il distinguait la main gauche et la main droite. La main droite c’est Bercy, la police, l’armée ; la main gauche : les travailleurs sociaux, les infirmières, les médecins. Cette main gauche se retrouve prise à contre-pied par l’évolution néolibérale des partis de gouvernement.

    Le PS a renforcé le délitement de l’hôpital public impulsé par la droite

    Au sein de l’hôpital, 2012 a été funeste : on nous a fait croire que la gauche qui arrivait au pouvoir pouvait rompre avec la réforme des hôpitaux engagée sous la présidence de Nicolas Sarkozy, rendant leur principe de gouvernance et de fonctionnement proche du secteur privé.

    Or, ce qui a frappé en 2012 et ensuite, c’est la continuité des politiques publiques. On a dit que l’hôpital devait maigrir et renforcer la contrainte budgétaire. Que le système n’était pas assez efficace, qu’il fallait augmenter la productivité et les cadences, etc.

    Résultat dans les hôpitaux, la tarification à l’activité a impacté les conditions de travail, notamment dans le sens d’un productivisme accru. De plus, le renforcement de la contrainte budgétaire sur l’hôpital a provoqué une pénurie de personnel aussi bien sur le nombre global que dans chaque spécialité… Quelle désillusion sur le terrain ! Et même l’élite hospitalo-universitaire a les boules.

    Travailler plus pour rester moins à l’hôpital

    Au début, le gouvernement de François Hollande a promis de lever la contrainte budgétaire et d’améliorer les conditions de travail. Une thèse, dirigée par la sociologue Dominique Méda, montre que des soignants préfèrent rester 12 heures d’affilée à l’hôpital pour concentrer au maximum leur temps de présence tant leur métier ne leur procure aucune satisfaction. Ce sont des horaires qui diminuent la santé et la vigilance, des horaires dérogatoires au droit commun ! On est à l’hôpital, avec toute l’attention qu’implique de soigner des dizaines de personnes par jour.

    Dans ce cas-là, la sociologie est déterminante. Les infirmiers et les aides soignants vivent souvent loin de leur travail. Ils préfèrent optimiser leur présence à l’hôpital, plutôt que d’avoir des journées plus courtes, meilleures pour leur santé, mais qui leur coûteraient beaucoup plus cher en termes de déplacements. Ils cherchent donc à comprimer leur temps de présence pour en baver une journée et diminuer leur temps de présence effectif à l’hôpital.

    Or tous ces gens qui font les politiques de santé vivent dans Paris intra-muros et ne se rendent pas compte de cette réalité !

    Le deuxième point, c’est que ces soignants, qui aiment leur boulot au départ, en sont venus à le détester tant ils l’exercent sous pression, dans l’urgence. C’est symptomatique d’un travail vécu comme une contrainte qui ne permet plus de vivre décemment, y compris dans les centres-villes. Ensuite, vous entendez des candidats comme Fillon qui proposent de supprimer 500.000 fonctionnaires. Vous êtes obligés de vous sentir visés !

    Mieux prendre en charge les patients avant et après l’hôpital

    Au-delà de toutes les questions électorales, si on veut diminuer la part de l’hospitalisation dans la note globale, il faut organiser la prise en charge en amont et en aval, c’est-à-dire les soins de suite et le médico-social.

    Pour mieux organiser l’amont, il faut trancher et dire que la liberté d’installation et les dépassements d’honoraires, c’est terminé ! Tout le monde doit avoir accès aux soins des cabinets de médecine, sans avoir à faire recours aux services des urgences automatiquement.

    Ensuite, dans un service d’urgence, il y a beaucoup de « bed blockers » c’est-à-dire de personnes âgées polypathologiques que l’on n’arrive pas à sortir du service, car il n’y a tout simplement pas de places dans les autres services censés les prendre en charge ensuite.

    En aval, après la prise en charge, on a un problème de maladie chronique et de vieillissement de la population. Il faut donc se doter de lits permettant d’accueillir ces personnes plus longtemps tout en leur apportant un service social. Alors dans ce cas, on fera « maigrir l’hôpital » mais on ne peut pas dire : « Réglez tous ces problèmes en amont et en aval, mais faites-le avec moins de moyens ! » C’est impossible !

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