À La Réunion, des gilets jaunes à « la révolution sociale »

À La Réunion, des gilets jaunes à « la révolution sociale »

L’île est bloquée depuis cinq jours

DTR | Interviews | par | 23 Novembre 2018

À La Réunion, des gilets jaunes à « la révolution sociale »

La Réunion est le département de France où la mobilisation des gilets jaunes est la plus importante. Selon Paul, chercheur engagé dans ce combat, le mouvement pourrait déboucher sur une véritable « révolution sociale ».

« À La Réunion, la taxe carburant n’est plus finalement qu’un prétexte à nos revendications », assure au téléphone Paul (1). Depuis cinq jours, ce professeur et chercheur à l’Université de La Réunion est de toutes les mobilisations, gilet jaune sur le dos, comme des centaines d’autres Réunionnais. Depuis le 17 novembre et le début du mouvement, l’île est totalement bloquée. Barrages des routes, fermetures des écoles et des administrations, pillages et échauffourées la nuit, La Réunion expérimente une profonde crise sociale. « Une révolution sociale », corrige Paul, fort impliqué dans le mouvement. Militant depuis des années, il assure que ses compatriotes vivent d’autant plus difficilement l’annonce de ces nouvelles taxes :

« 40% de la population vit sous le seuil de pauvreté ici. Un tiers des gens n’ont pas d’emploi. »

Un taux qui grimpe à 50% de chômage chez les moins de 25 ans. « Une conséquence de la politique coloniale de la France », assure le prof de 30 ans. Ce jeudi 22 novembre, la situation est telle que le gouvernement a décidé d’envoyer l’armée sur l’île.

Sous couvert d’anonymat – « je ne veux pas pénaliser mes frères et sœurs qui travaillent avec moi ; et je suis déjà précaire, impossible de trouver un poste fixe ici » – Paul explique à StreetPress comment se passe la mobilisation des gilets jaunes à La Réunion.

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Bientôt le grand soir ? / Crédits : DR.



Que se passe-t-il depuis le 17 novembre à La Réunion ?
 
Comme partout en France, tout est parti de la taxe carburant. Sur une journée, 30 barrages ont été montés pour protester contre la taxation. Ils sont remontés tous les jours depuis. Et quand un barrage est menacé, des centaines de Réunionnais affluent des autres points pour le protéger. Tout le monde est très solidaire. Les revendications sont vite parties dans tous les sens. Et la taxe s’est trouvée être l’étincelle qui a allumé la révolte. Aujourd’hui, les gens remettent en question le modèle d’organisation de La Réunion, qui pénalise la population.

En quoi ce modèle est-il pénalisant ?

D’abord, il a y a une classe moyenne qui travaille et qui a du mal à boucler les fins de mois. Quant à la jeunesse, elle n’a que le chômage comme horizon. Et les diplômes semblent inutiles. On nous vend depuis des années le modèle de méritocratie. Mais la vérité, c’est qu’il n’y a pas de travail. À tel point qu’on nous incite à quitter l’île pour en trouver. C’est d’ailleurs la seule proposition trouvée par les pouvoirs publics : la mobilité.
Quant aux quartiers populaires, les jeunes y sont dans la misère, abandonnés. Il y a un cruel manque d’éducation, énormément de jeunes sont déscolarisés. Ce sont les laissés pour compte. À La Réunion, l’ascenseur social n’existe pas.

 
Depuis cinq jours, les nuits sont marquées par des dégradations et des pillages. Que se passe-t-il ?

Il y a deux temps dans ce mouvement : les cris du mouvement social la journée et les cris de la violence le soir. La journée, il y a les barrages, organisés par une population très hétéroclite. Il y a des travailleurs, des mamans, des familles, des jeunes, des vieux. Il y a de tout. Nous sommes ensemble et nous exprimons notre détestation du système actuel.

Le soir, il y a les casseurs. Ils sont souvent jeunes. Je ne cautionne pas leurs actes, mais je les comprends. C’est un cri de désespoir. La plupart d’entre eux s’emploient d’ailleurs à casser les symboles de la surconsommation. La nuit tombée, les concessionnaires, les centre commerciaux, les institutions, les mairies brûlent. Ils partent en feu.

 

Quelle ambiance règne aujourd’hui à La Réunion ?

C’est dispersé. D’un point à un autre, l’ambiance n’est pas la même. La tension est plus vive dans les quartiers populaires. Les jeunes s’expriment et c’est plus tendu. Sur les barrages et les grands axes, c’est plus calme. S’y développe une entraide assez émouvante. Le maloya, notre musique traditionnelle, est là partout. 

Il reste les points stratégiques, comme le port. S’y concentre une forte présence policière, plus importante qu’ailleurs. Après cinq jours, ils sont sous pression. Alors c’est plus tendu dans ces coins-là.

Annick Girardin, ministre des Outre-mer, a insisté sur « la fermeté de l’État » face à la violence des gilets jaunes réunionnais. Tu en penses quoi ?

Aujourd’hui, l’armée est arrivée. Elle s’est positionnée sans intervenir. Pour le moment, il n’y a que des CRS qui interviennent. Mais ce que je vois, c’est qu’en face de nous, on a un monde politique qui ne nous entend pas. Il existe un mutisme de la classe politique, alors que le peuple est dans la rue. La seule réponse qu’ils nous envoient est la force militaire. Ça ne m’étonne pas. Ça symbolise bien la considération de la France face à La Réunion, je trouve. Ici, on a encore l’impression d’être une colonie et non un département.

Pourquoi ?

Qui est au pouvoir à La Réunion ? Ce sont les métropolitains. Les universités sont composés à 80 pour cent de métropolitains. Les institutions sont tenues par des métropolitains. Et les Réunionnais n’arrivent pas entrer dans ce système, comme les égaux des métropolitains. Il y a encore une différence entre l’homme de l’extérieur et l’homme de La Réunion. Et aujourd’hui, on veut remettre en question ce schéma. C’est un modèle à bout de souffle.

Vous en êtes où aujourd’hui ?

Encore face à une impasse. On nous parle du gel de la taxe carburant. C’est une mesurette. Un mini rétropédalage. On ne nous entend pas. La classe politique préfère envoyer l’armée plutôt que de venir nous parler. La question va bien plus loin que les taxes ou les casseurs. Les casseurs sont une conséquence. Le problème est bien plus profond et il faudra bien l’entendre un jour.


(1) Le prénom a été modifié à sa demande.


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