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    02 / 10 / 2019

    Un restaurateur jugé pour incitation au viol

    « Peut-on encore rire du viol ? »

    Par Cassandre Leray

    Antoine T. comparaissait devant le tribunal pour incitation au viol, suite à une plainte du Collectif féministe contre le viol. Le 24 janvier 2019, il avait écrit une « blague » sur le GHB, la « drogue du violeur », sur une ardoise devant son bar.

    Tribunal de Nanterre – « Deux ans après #MeToo, ce procès est symbolique. Peut-on encore rire du viol ? », interroge Marie-Noëlle Bas, présidente de l’association féministe Les chiennes de garde. Cheveux gris en carré, déterminée, elle est venue, comme une vingtaine d’autres femmes, soutenir le collectif féministe contre le viol (CFCV), ce mardi 1 octobre, devant le tribunal de Nanterre. Les militantes ont porté plainte en février 2019 contre un commerçant de Rueil-Malmaison (92) pour incitation au viol.

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    À l’époque, l’affaire fait grand bruit dans la presse et sur les réseaux sociaux. Antoine T., 46 ans et patron du bar Le Richelieu, a l’habitude d’afficher une pancarte devant son établissement avec « une blague », comme il le dit, partagée ensuite sur Facebook. En janvier dernier, il écrivait sur sa fameuse ardoise :

    « Mon secret séduction… Gentillesse, humour, bagout. Si ça ne marche pas ? Je me contente des premières lettres. »

    Les premières lettres ? GHB, la « drogue du violeur ». Un humour douteux et sexiste, selon le collectif féministe, qui réclame 4.000 € de dommages et intérêts.

    « Une femme sur dix a été violée dans sa vie »

    « Comment justifier des propos pareils ? », soupire une femme sur un banc, dans le public. « J’étais très choquée en voyant l’ardoise. Une femme sur dix a été violée dans sa vie », explique encore sous le coup de l’émotion Léa G.. Sur Twitter, elle a dénoncé avec d’autres femmes la pancarte. Ensemble, elles ont demandé son retrait et ont interpellé le maire de la ville. Debout à la barre, Antoine T. a du mal à se faire entendre. Le micro ne fonctionne pas, mais tout le monde tend l’oreille :

    « J’ai enlevé l’ardoise vers midi, et le maire m’a demandé d’arrêter les messages polémiques. Je n’ai jamais pensé que ça pourrait choquer… »

    Le restaurateur alterne ensuite entre deux défenses. La première : le message se voulait préventif, pour « dire aux femmes de faire attention, qu’un homme peut en cacher un autre quand il n’arrive pas à les séduire naturellement ». La seconde : c’était juste une « blague de mauvais goût » qui a pris des proportions énormes.

    8.500 euros réclamés par la défense

    Léa G., la twittos, a accepté de témoigner contre le tenancier. Une décision qui lui coûte. Au moment des faits, lorsqu’elle dénonce la blague sur les réseaux sociaux, elle se fait harceler. Depuis, elle a changé de coupe de cheveux, pour ne plus être reconnue. « Des photos d’elle ont été partagées sur Internet suite à cette histoire. Elle s’est fait harceler pendant des mois », raconte en aparté Marie-Noëlle Bas. À la barre, stressée, Léa G raconte : « Je suis particulièrement touchée par cette pancarte. J’ai été victime moi-même d’une agression sous GHB ».

    « Le CFCV n’est pas là pour déterminer si cette blague était drôle ou non », intervient ensuite Sophie Soubiran, avocate du collectif féministe. « On est ici pour savoir si le tenancier d’un établissement peut présenter le GHB comme une technique de séduction. Vous n’êtes saisis que pour des mots, mais les mots peuvent être puissants. » Dans la salle d’audience, les bancs se divisent entre les militantes féministes et les soutiens de Antoine T.. Des rires étouffés et des réflexions exaspérées s’échappent des lèvres.

    Le procureur, un des seuls hommes dans la salle, est resté discret pendant la quasi-totalité du procès. Il requiert finalement la relaxe :

    « Pour moi, c’est de l’humour, même s’il peut heurter parfois les femmes. Et quel texte punit celui qui a le mauvais goût de faire ce genre d’humour ? »

    Un discours qui satisfait Véra Goguidze, l’avocate du restaurateur. Son client demande 5.000 € de préjudice moral et 3.500 € de dommages et intérêts.

    Une plainte contre Léa G.

    Après plus de quatre heures d’audience, les membres d’associations féministes sortent dubitatives et pessimistes quant au résultat de ce procès. Elles pensent aussi à Léa G. : en janvier, l’épouse du restaurateur a déposé une plainte contre la jeune femme, suite à ses tweets. La plainte n’a jamais été retirée. La présidente des Chiennes de garde craint que cette plainte n’ait un effet négatif :

    « Les femmes ne vont plus rien oser dire ! On dénonce quelque chose et paf, une plainte nous tombe dessus. Elle était à peine majeure, elle n’a rien fait de mal ! »

    Pour Florence Montreynaud, linguiste et figure majeure du féminisme français, une chose est sûre : « Ça va faire l’Histoire. Je ne sais pas encore dans quel sens, mais c’est un moment important ». Le jugement sera rendu le 5 novembre.

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