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    15 / 11 / 2019

    Témoignage de Ben, présent au Carillon le 13 novembre 2015

    « Putain, c'est comme Charlie, ça recommence »

    Par StreetPress

    Le 13 novembre 2015, Ben était au Carillon. Il sort retirer de l’argent. Alors qu’il revient en direction du bar, les terroristes s’attaquent au troquet où plusieurs de ses potes prennent un verre. Il raconte cette soirée.

    13 novembre 2015, aux environs de 20h15. Je passe chercher mon pote S. dans Paris. On va fêter le départ de M. pour une nouvelle vie. Elle a donné rendez-vous à tous ses potes au Carillon, dans le 11ème. Avec S. on a bossé ensemble dans le quartier, quelques années auparavant. Alors on se fait un kiff on repasse dans nos endroits. Ça rigole, S. est en forme.

    On arrive au Carillon. La terrasse est full up, il fait super bon pour un 13 novembre. On va passer une superbe soirée. Revoir M. et tous ses potes, ça va être cool. Je tombe sur N. et L. On est content de se retrouver. Je rentre dans le bar, il est plein à craquer. M. et sa bande sont au fond. Je salue tout le monde. J’échange deux-trois mots avec chacun. Je veux commander. Je fouille mes poches. Comme d’hab je suis à l’arrache : pas de thunes. Je sors :

    « S., c’est ou le distrib’ ?
    – Avenue Parmentier, tu ne te rappelles pas ? »

    J ‘y vais tranquille, je reviens, je repasse par la rue d’Aix. Je fais un stop devant le bar reubeu pour regarder le score du match. On a déjà marqué contre l’Allemagne, avec un but de Giroud. Truc de dingue ! Je reprends la rue Bichat, je fais 10 mètres et là… Les habitants de la rue commencent à regarder par la fenêtre et à crier « attention ça tire ! » J’entends des cris venant de la terrasse du Carillon et du Petit Cambodge. Ça me glace le sang. Je vois une voiture immobilisée au milieu de la rue. Je me dis « putain c’est comme Charlie ça recommence ».

    Un mélange d’adrénaline et d’un énorme sentiment de vulnérabilité m’envahit. Je rebrousse chemin en me disant que les mecs sont sûrement encore là et qu’il faut que je me mette à l’abri.
    Je croise J. qui sort de chez lui (que je ne connais pas encore). Je lui hurle de se planquer.

    Je commence à me glisser sous une voiture mais J. me dit : « Viens, viens ! » Il me ramène dans son appart, me planque une dizaine de minutes, le temps que je reprenne mes esprits.
    I. m’appelle :

    « – Ben ça va ? Qu’est-ce qui se passe ? On est passé en caisse. Qu’est-ce qui se passe ?
    – Je ne sais pas trop encore, une fusillade. C’est chelou, reste pas là, rentre chez toi. »

    J. me fait sortir de sa résidence par l’autre côté, Quai de Jemmapes. Nous suit un groupe de gens. L’un d’entre eux est blessé. Le quai de Jemmapes se remplit très vite de véhicule de secours. Le mec blessé s’engouffre dans l’un d’entre eux. Les pompiers le prennent vite en charge. Mon tel sonne à nouveau. C’est S. « Putain Ben, il y a un mec à côté de moi, il est mort ».

    Je ne comprends pas tout : la confusion, la tristesse, la colère, l’envie d’aller porter secours… Tout ça se mélange. Je suis impuissant, planqué derrière un camion de pompier. Je ne peux rien faire. J’appelle ma mère :

    « Maman n’allume pas la télé surtout, je vais bien. T’inquiètes pas. Je rentre très vite. »

    Mon tel resonne. C’est M. « Putain Ben, t’es où ? Ça va ? – Oui M. tout va bien on raccroche. » S. me rappelle et me donne rendez-vous croisement quai de Jemmapes, rue du Faubourg du temple, devant le Mcdo. On s’y retrouve. Je prends S. dans mes bras. Je le serre très fort. Deux policiers avec des énormes gilets par balles et des énormes fusils d’assault nous somment de reculer. Ils bouclent le quartier. On distingue au loin des draps posés au sol.

    On reprend la rue du Faubourg du temple, vers République. Un mec nous taxe une clope. Je retiens S. de lui péter la gueule. On arrive sur la place et là on tombe sur un jeune homme, prostré, blanc comme neige, sous le choc. On le rassure et on lui dit de rentrer chez lui, de ne pas rester là. Je laisse S. rentrer. Je ne mesure pas l’horreur qu’il a vécue.

    Je rentre dans ma banlieue, seul, en colère, triste, plein d’adrénaline, de rage d’avoir laissé mes potes là-bas, sans pouvoir les prendre dans mes bras, les rassurer, les aider. Dans les transports les gens sont étrangement calmes. Ça me rend dingue. Je constate, via mon tel, minute par minute, que le nombre de victimes augmente au Bataclan. J’arrive dans ma ville. Ma soeur m’appelle d’Irlande. Je la rassure. Mes potes des US, du Sud… Je rentre chez moi. Ma mère me prend dans ses bras. Elle ne m’a pas écouté : elle a allumé la télé. Je découvre les images, la vitrine du Carillon détruite. Un peu plus tard dans la nuit L. m’appelle :

    « Tu ne dors pas je suppose ? Viens à la maison je t’ai fait des crêpes et je t’ai fait chauffer du thé. »

    M. et la bande n’ont pas eu de blessures physiques. Une grande pensée pour eux qui se reconstruisent. Voilà mon témoignage [initialement publié sur Facebook]. Une grande pensée pour les victimes, leur famille, ceux qui se reconstruisent encore aujourd’hui. Une grande pensée pour les services de secours et de police qui ont fait un travail remarquable ce soir-là. Un merci éternel à J. pour m’avoir ouvert sa porte. Que la paix soit avec vous tous et toutes.

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