En ce moment

    25/02/2026

    « Moi présidente, on fait sauter les ministères »

    2L, la rappeuse anticapitaliste

    Par Romane Lizée

    Révélée par l’émission rap « Nouvelle École », 2L impose son boom-bap. Entre slogans anarchistes et EP combatif, rencontre avec la rappeuse parisienne pour parler blocus lycéens, héritage militant et désobéissance civile.

    Café La Pêche, Montreuil (93), le 12 février — 2L a fait soft. Habituée aux tee-shirts floqués « avant les féministes posaient des bombes » ou « si Jordan [Bardella] courait aussi vite que je l’emmerde, il serait tellement loin » — une réf au rappeur Fabe —, la rappeuse débarque ce jour-là en « haut technique Decath’ à 5 euros ». Son jogging est roulé au niveau de la taille pour ne pas traîner par terre. Son agent lui fait les gros yeux. « Ça va, on est entre nous », rétorque-t-elle espiègle. Juste avant la photo, elle a quand même enfilé ses iconiques boucles d’oreille « 1312 » — pour « Acab », « all cops are bastards ».

    Le 10 février, Lola — de son vrai prénom — remplissait le New Morning, une salle parisienne de 500 places, « sold out en trois secondes ». Âgée de 23 ans, celle qui a grandi dans le XXe arrondissement de Paris s’est fait remarquer dans la saison 4 de « Nouvelle école », un télé-crochet diffusé sur Netflix fin 2025. Sa gouaille, ses textes engagés et sa passion pour le boom-bap tapent dans l’œil de son coach SDM et dans celui du public par la même occasion. Jusqu’à la finale, où là encore elle ne fait pas dans la dentelle : avec son titre « J’serai jamais un bon soldat », 2L déboule sur scène entourée de ses potes masqués et vêtus de k-ways noirs, banderole et drapeaux sombres à bout de bras. Référence non dissimulée au black bloc, mouvement anticapitaliste en tête de cortège lors des manif’.

    À LIRE AUSSI (en 2025) : Un compositeur de « Nouvelle École » accusé de violences conjugales

    « Moi présidente, on fait sauter les ministères », rappe-t-elle dans « Respire ». Quand on la branche politique, 2L débite. En caméléon, elle passe d’une soirée de soutien dans des squats de banlieue parisienne à la feutrée « boîte à questions » de Canal+. Sauf qu’en fin d’interview, au moment de l’habituel autographe sur la caméra, l’artiste gribouille : « 2L, merci bisous », discrètement accompagné d’un « mort aux vaches », symbolisé par trois points disposés en triangle. Sur France Inter, elle annonce une manif en hommage à El Hacen Diarra, sans papiers mort en janvier après une interpellation policière. Avec ses équipes, elle a donné rendez-vous à StreetPress dans la salle de concert Café La Pêche, à Montreuil, pour parler blocus lycéens, violences policières et désobéissance civile.

    https://backend.streetpress.com/sites/default/files/copie_de_copie_de_copie_de_copie_de_sans_titre_0.png

    Le nouvel EP de 2L s'appelle « Aria », une réf' à la musique classique qu'elle a apprise plus jeune au conservatoire. / Crédits : Patrice Normand

    Le Café La Pêche est une petite salle créée en 1994, qui a vu passer la Scred Connexion et la Mafia K’1 Fry. Pourquoi t’es attachée à ce lieu ?

    J’y ai fait mes premiers open mic en 2022. Ici, j’ai rencontré DJ G High Djo, avec qui je travaille aujourd’hui et Souffrance [qui a créé avec Cenza et Tony Toxik, Hall26 Records, le label de 2L, et le collectif montreuillois L’Uzine, ndlr]. C’est aussi un endroit où on permet aux gens qui font de la musique de pratiquer, sans forcément être des stars.

    Ton nouvel EP s’appelle « Aria ». Pourquoi ce titre ?

    C’est un mot de la musique classique, ça veut dire « air » en italien. Je trouve ça rigolo de pouvoir penser le rap de manière très cadrée, comme le classique que j’ai appris au conservatoire. C’est aussi une réf’ à Arya Stark dans la série « Game of Thrones », un personnage combatif qui veut clairement niquer tout le monde. Je lui ressemble aussi physiquement.

    D’où viennent tes idées politiques ?

    Dans ma famille, on est gauchiste sur trois générations. Mon grand-père a été cuisinier durant la grève des ouvriers de la presse du « Parisien libéré » [une lutte contre la suppression de l’édition grand format du quotidien et le transfert hors de Paris d’une partie de ses impressions, qui a duré vingt-huit mois entre 1975 et 1977, ndlr]. D’ailleurs, le New Morning a été installé dans cette imprimerie une fois qu’elle a été désaffectée.

    https://backend.streetpress.com/sites/default/files/2l-14.jpg

    En dehors de la musique, 2L est aussi une militante. / Crédits : Patrice Normand

    Quand tu étais plus jeune, comment cet engagement s’exprimait-il ?

    Dès la primaire, je disais au prof : « Vous n’avez pas le droit de mettre des punitions collectives, Monsieur. » Au lycée, je faisais circuler des pétitions et je demandais qu’on banalise des journées de cours pour faire des assemblées générales. Pendant la réforme des retraites de 2019, j’étais là tous les vendredis à 6 heures pour participer aux blocus.

    L’école, c’est un peu le premier endroit où tu rencontres l’autorité et l’injustice. Moi, j’étais la timide, la bonne élève, j’étais un peu trop mignonne. Ça me donnait une sorte de crédibilité pour défendre les autres.

    Aujourd’hui, tu continues les actions militantes ?

    Quand j’ai le temps ! Au moment où on tournait « Nouvelle École » à la Gaîté Lyrique [en mars 2025 à Paris, ndlr], des mineurs non accompagnés [qui occupaient le bâtiment depuis décembre 2024, ndlr] ont été expulsés. À 6 heures, le jour de l’évacuation, je suis allée devant pour soutenir le collectif qui avait décidé de sortir dans le calme pour éviter tout conflit avec la police. Mais comme d’hab, les policiers ont sorti les jeunes par la peau du cul. Ils ont jeté leurs affaires par terre et les ont frappés. Le même jour, j’ai enchaîné sur une assemblée générale pour embrouiller le président de ma fac, Paris Cité, qui veut transformer l’université en grand établissement .

    Des étudiants ont utilisé ton titre « Jamais un bon soldat » comme slogan en manif. Qu’est-ce que t’en as pensé ?

    Franchement, quand j’ai vu des banderoles en manif avec écrit « jamais un bon soldat », je me suis dit : « Là, j’ai percé ! »

    C’est quoi pour toi être « un bon soldat » ?

    Premier degré, c’est le fait d’être envoyé à la guerre et d’obéir. D’accepter qu’on te choisisse un ennemi sans poser de question. C’est aussi se conformer aux normes, filer droit, écouter les ordres et non ta raison. Ces règles permettent à des personnalités politiques d’utiliser leur pouvoir pour servir des agendas racistes et réactionnaires.

    T’es plutôt Acab (« all cops are bastards ») dans tes sons. Est-ce que t’as déjà eu des accrochages avec la police ?

    La première fois que je me suis fait gazer j’avais 15 ans et on bloquait notre lycée, dans le XXe arrondissement. Je me souviens d’une élève qui a voulu s’asseoir sur une chaise. Le policier lui a dit de se lever mais a très vite pété un câble en la renversant et en la gazant au niveau du visage.

    En manif, les policiers provoquent. Je comprends que des gens finissent par enfiler un k-way noir pour foutre le bordel. Dans un monde idéal, où on arriverait à changer l’ordre des choses, il faudrait supprimer leur corps de métier, sinon ils ne s’arrêteront pas.

    Sur Skyrock, dans l’émission « Planète Rap », t’as aussi lancé un « feu aux prisons ».

    Je peux comprendre que le premier réflexe soit de se dire : « Il faut qu’on se protège des criminels en les enfermant. » Mais la vérité, c’est qu’un tiers des criminels récidivent. L’isolement, ça ne résout rien. Les hôpitaux psychiatriques non plus d’ailleurs. On enferme les gens dans l’incapacité de rentrer dans le moule du travail, de l’école, des normes, quoi. On veut les cacher pour montrer que notre système tient la route mais c’est un pansement.

    Dans une vidéo publiée en décembre 2025, le compte Cerveaux non Disponibles t’as posé la question « 24 heures sans police, tu fais quoi ? » Tu as répondu : « Tu pètes quelques trucs, deux, trois lieux stratégiques. Tu fous le bordel, tu casses le matos des flics. » En réaction, la préfecture du Rhône a tenté d’interdire ton concert à Lyon, un arrêté préfectoral que la justice a finalement invalidé. Comment t’as réagi ?

    C’est un peu flippant ! Heureusement, il n’y a pas eu de dépôt de plainte. Après on m’a félicité. On m’a dit : « Ça, c’est la preuve que tu travailles bien. » Bon, on a le public qu’on mérite [elle rigole].

    Mais ça fait réfléchir sur le rôle des médias. Pour Cerveaux non disponibles, c’est juste une vidéo qui a buzzé. Alors que pour moi, ça veut dire des messages de haine, une menace de dépôt de plainte et puis ma tête qui tourne partout pensant dire un truc fun mais qui n’est pas non plus la phrase de l’année…

    Est-ce que le rap c’était mieux avant ?

    Il y a un manque d’originalité et une monotonie du discours chez pas mal de rappeurs. Des artistes recyclent des phrases qu’ils ont pompées aux 50 gars qu’ils ont écoutés avant, utilisent les mêmes tournures, les mêmes gimmicks, les mêmes chorés… Et en plus, ils revendiquent les mêmes choses que les capitalistes, qui sont en train de tous nous noyer : il faut être riche, « si tu veux tu peux »… Comprendre : si tu n’y arrives pas, t’es une merde.

    C’est hyper dépolitisant. On voit ça aussi chez les meufs adeptes de l’ego trip et de l’esprit girl boss. C’est stylé de mettre en avant une prise de confiance en soi et une réappropriation du discours dévalorisant sur les meufs, mais ça ne m’intéresse pas de vanter le fait que les femmes vont dominer tout le monde.

    Et le rap conscient ?

    C’est un peu maladroit des fois. C’est compliqué de caler des mots précis, longs et savants dans le rap. Pour faire de la bonne musique avec du rythme, il faut couper un peu. Mais, ça enlève du sens ou alors ça veut plus du tout dire la même chose. Souvent le bon rap manque de propos et le rap à propos manque de rap, tu vois. Il faut trouver la bonne balance.

    Tu dis : « J’emmerde ton style de vie les jolies montres les palaces. » A quoi ressemble ton quotidien ? Tu prends le bus et tu dors à l’Ibis en tournée ?

    En tant qu’artiste, t’es pas mal reçu, tu vis dans des conditions plus qu’agréables. Mais je garde un rapport assez simple à la vie. Je continue de boire des bières pas chères avec mes potes parce que eux aussi sont toujours pauvres. Et puis j’essaie aussi de sortir un peu habillée, parce que les gens veulent prendre des photos avec moi — même dans le métro.

    https://backend.streetpress.com/sites/default/files/2l-01_11zon.jpg

    La rappeuse 2L, 23 ans, s'est fait remarquer dans la saison 4 de « Nouvelle école », un télé-crochet sur le rap francophone. / Crédits : Patrice Normand

    NE MANQUEZ RIEN DE STREETPRESS,
    ABONNEZ-VOUS À NOTRE NEWSLETTER