13/02/2026

StreetPress a eu accès à leur boucle WhatsApp

Racisme, sexisme, mensonges assumés… Comment l’UNI Reims a préparé la venue d’un influenceur d’extrême droite

Par Aurélien Defer ,
Par Daphné Deschamps

Invitant une de ses membres à témoigner sur son quotidien de « femme noire et de droite », la section rémoise de l’UNI a multiplié les propos racistes et l’a incitée à « mentir et à grossir le trait » pour la venue de l’intervieweur Tony Pittaro.

« C’est mieux que tu sois pas trop loin de Fatma, Lucie. Ces gens-là (noirs) ont tendance à faire les poches des journalistes », écrit Thomas C. dans le groupe WhatsApp « UNI Reims 2025-2026 ». Ce message à caractère raciste a été échangé, comme d’autres, dans la boucle du syndicat étudiant d’extrême droite, l’Union nationale inter-universitaire. StreetPress a pu accéder à cette conversation alors que ses membres préparaient la venue, vendredi 13 février, de l’influenceur-intervieweur Tony Pittaro.

Le reste de la conversation de groupe en dit beaucoup sur les rouages et les propos discriminants dont est coutumier le syndicat étudiant, déjà épinglé pour des saluts nazis, des montages antisémites ou des relations avec des groupuscules néofascistes, notamment à Reims (51). En l’espace de quelques heures, on peut ainsi y lire des blagues racistes et une incitation à « mentir et grossir le trait » auprès de Tony Pittaro (1). À la manière de l’ex-soralien Vincent Lapierre qui a fait le même contenu avec des membres de la Cocarde et Némésis à Nantes (44), l’influenceur filme des interviews très souvent favorables à l’extrême droite dans l’espace public. Un format qui se multiplie chez les médias de cette mouvance, très viral. La plongée dans les messages de l’UNI de Reims montre comment ces vidéastes s’articulent avec les groupes politiques pour dépeindre les villes et leurs adversaires politiques.

À LIRE AUSSI (en 2025) : Les radicalités de l’UNI, le syndicat de la droite tradi qui prépare la fusion avec l’extrême droite

Ainsi, la responsable locale du syndicat étudiant d’extrême droite Lucie G. a envoyé des messages pour inviter, à Reims, le journaliste du média d’extrême droite « Frontières » Lino Delacroix, qui revendique une filiation avec Charlie Kirk, influenceur ultraconservateur assassiné en septembre 2025. « On fait vivre l’UNI ! On n’aura jamais eu autant de publicité en si peu de temps, c’est génial », se félicite-t-elle par message WhatsApp. « Allez la jeunesse, vous avez un coup de buzz à avoir là », renchérit Thomas C., responsable local de Génération Z, mouvement de jeunesse du parti d’Éric Zemmour, et anciennement de l’UNI.

« Être une femme noire et de droite »

« Le sujet principal [de l’interview, ndlr], c’est surtout la gangrène de gauche à la fac », écrit sur le groupe Lucie G. pour résumer la venue de Tony Pittaro à Reims. La responsable locale du syndicat souhaite que d’autres « filles » soient présentes. « Ce serait vraiment bien », écrit-elle. Thomas C. et elle enjoignent une certaine Fatma à participer à la vidéo. « Tu pourras éventuellement parler d’être une femme noire et de droite », lance Thomas C. « Parler de ce qu’on t’a dit, des insultes que t’as eues, etc. »

Des messages à caractère raciste ont été échangés dans la boucle WhatsApp du syndicat étudiant d’extrême droite, l’Union nationale inter-universitaire. / Crédits : DR


Sur l'un, on peut lire : « c’est mieux que tu sois pas trop loin de Fatma, Lucie. Ces gens-là (noirs) ont tendance à faire les poches des journalistes. » / Crédits : DR

La militante veut bien raconter qu’on lui a déjà demandé si elle était payée pour tracter à droite ou qu’on lui a, par le passé, dit que son entourage était raciste. « N’hésite pas à mentir et à grossir le trait », lui répond alors Thomas C. Quatre messages plus loin, Lucie G. valide : « Écoute c’est super. » Et écrit à Fatma, pour l’encourager, que « le mec [Tony Pittaro] me dit que ça va buzzer de ouf et ça va tellement être bien pour l’UNI ».

À LIRE AUSSI : « Ils étaient cagoulés » : une étudiante de Nanterre témoigne après son agression par l’extrême droite

Mais la conversation ne s’arrête pas là. Thomas C., qui a, entre-temps, contacté la section rémoise du collectif fémonationaliste Némésis afin de trouver une interlocutrice supplémentaire à Tony Pittaro, se fend de sa remarque raciste sur « ces gens-là (noirs) ». Lucie G. s’esclaffe : « Ptdrrrrrrr. » Julien, un autre militant, a lancé quelques minutes plus tôt :

« Dis-lui qu’elle est chocolat à 70 %. »

« Beaucoup de scandales » déjà sortis

Julien, après un commentaire de Fatma qui disait vouloir faire un « gros barbecue », lui répond avec deux émojis morts de rire :

« On prendra tes cheveux pour allumer le feu. »

En plus des commentaires racistes envers Fatma, la conversation est émaillée de messages homophobes (« pédéraste ») ou sexistes. Thomas C., qui ironise sur le fait que les militantes de l’UNI Reims seraient « toutes moches », demande de « témoigner » auprès de Tony Pittaro « des conditions d’être une femelle à Reims ». « Oh, à la kouizine, jamais trop de changement, tu sais », lui rétorque l’une des membres.

Sur le groupe WhatsApp, les messages à caractère raciste coulent à flot. Les militants ne sont rappelés à l'ordre qu'une fois par un ancien cadre. / Crédits : DR

Les militants ne sont pas rappelés à l’ordre, à part une fois quand un ancien cadre, Alexandre L. (1) leur indique qu’il « y a beaucoup de scandales qui sont sortis sur l’UNI ces derniers temps » avec des conversations groupées « comme celle-ci » :

« Faites attention à ce que vous dites, il y a beaucoup de nouveaux et on ne sait jamais. Perso, flemme d’avoir un article donc juste faites attention à pas dire des choses qui pourraient être mal interprétées. »

Jointe par téléphone, Lucie G. s’est contentée de répondre à StreetPress : « Vous nous confirmez qu’on a une taupe dans nos rangs. » Avant de raccrocher. Elle n’a pas répondu à nos questions concernant les propos racistes des membres de sa section. De son côté, Julien affirme par SMS que « Fatma est [s]a militante, je ne vois pas en quoi j’aurais fait un commentaire raciste à son sujet. Il s’agit simplement d’humour entre amis. Vous voyez le mal où il n’y en a pas ».

Une section déjà épinglée

Comme l’UNI de manière générale, qui a pourtant été soutenue par l’ancien ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau, ce n’est pas la première fois que sa section rémoise est épinglée. StreetPress et Mediapart ont déjà documenté les relations du syndicat avec les néofascistes de Remes patriam, sollicités pour « débloquer » un campus, ainsi que les saluts nazis et les propos racistes d’un autre responsable de section. Comme le montre la conversation WhatsApp, le groupe est très lié avec les fémonationalistes de Némésis, Thomas C. a proposé directement dans des messages de « rejoindre » la section locale qui « reprend du souffle à Reims ».

Comme le montre la conversation WhatsApp, le groupe est très lié avec les fémonationalistes de Némésis. / Crédits : DR

La préparation de l’UNI Reims avec Tony Pittaro a porté ses fruits. Le programme est concocté aux petits oignons : toutes les interventions sont des propositions de l’UNI, selon le contenu de leur discussion WhatsApp. D’après une capture d’écran envoyée par l’intervieweur à Lucie G., qui la repartage dans le groupe, Fatma doit être filmée à 14 heures. L’intitulé : « Mon quotidien de jeune noire de droite. » Il n’est pas dit qu’elle évoque le racisme qu’elle subit dans sa propre section.

Un message de Thomas C., sur ce groupe WhatsApp, où selon lui « Mediapart et StreetPress ont ruiné [s]a carrière ». / Crédits : DR

(1) Contactée, Fatma n’a pas donné suite à nos questions. Sollicité par téléphone, Alexandre L. nous a indiqué ne plus être membre de l’UNI Reims « depuis un an ». Il a lu le reste de nos demandes envoyées par SMS mais n’y a pas répondu. Sollicités par téléphone, Thomas C. et Tony Pittaro n’ont pas répondu aux questions de StreetPress. En réponse à nos messages, Thomas C. a critiqué notre « journalisme à deux balles concernant des messages entre amis sur un groupe privé » et fait référence à une histoire qui implique des militantes de Némésis frappées à Lyon, sans répondre précisément à nos questions. Le délégué national de l’UNI, Rubens Strachan, nous a répondu une première fois par téléphone, mais n’a finalement pas donné suite à nos sollicitations, ni répondu à nos questions.

Illustration de la Une par Caroline Varon.