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    02/02/2026

    « Il m’a mis un énorme coup à la tête avec un poing américain »

    « Ils étaient cagoulés » : une étudiante de Nanterre témoigne après son agression par l’extrême droite

    Par Lilia Aoudia

    Le 30 janvier, une vingtaine de membres du syndicat d’extrême droite la Cocarde ont agressé des étudiants de l’université de Nanterre, avant d’être repoussés. Une attaque qui survient à quelques jours des élections des représentants étudiants du Crous.

    Il est 16 h 30, le vendredi 30 janvier, lorsque des militants de la Cocarde sont aperçus à la sortie du RER A, arrêt Nanterre Préfecture. Le syndicat étudiant d’extrême droite est venu tracter pour les élections du Crous à l’université de Nanterre (92). « Ils étaient 24, tous cagoulés et certains avaient des sortes de battes qui dépassaient de leurs sacs », décrit Anna du bureau national de la Fédération syndicale étudiante (FSE). Très vite, l’information tourne dans les boucles Signal des étudiants avant d’être directement relayée dans les amphithéâtres du campus. Sur le parvis de la fac, une mobilisation se met rapidement en place pour chasser le groupuscule arrivé sur place. Les étudiants scandent :

    « Pas de fachos dans nos quartiers, pas de quartiers pour les fachos. »

    Les membres de la Cocarde reculent et se replient dans la gare à quelques mètres de là. « À ce moment-là, on se dit que le travail est terminé, on se disperse un peu », raconte Marin, syndiqué FSE et mégaphone à la main, « jusqu’à ce qu’on entende une étudiante crier dans la gare ».

    Il fait partie de la cinquantaine de jeunes à se ruer dans la gare pour porter secours aux victimes, explique-t-il. Sur des vidéos qu’il a partagées à StreetPress, certains d’entre eux se font gazer. « Ça ne m’a pas juste piqué les yeux comme du gaz lacrymogène, ça m’a aussi brûlé la peau », explique Mina (1), syndiquée aux Étudiants musulmans de France (EMF). « Transexuel », « bougnoule », « beurette », auraient lancé des militants d’extrême droite, selon le récit de Mina, qui assure :

    « En arrivant, ils ont frappé un homme noir et l’ont traité de négro. »

    Après quelques minutes de flottement, un militant d’extrême droite arrache le mégaphone à Marin. « Avec la violence de l’altercation, je n’ai pas pu le tenir très longtemps et j’ai été blessé au niveau des mains. J’ai perdu un morceau de peau et pas mal de sang. » Mina est prise dans un mouvement de foule dans la gare et se cogne à l’un des murs. Elle raconte au téléphone :

    « Une personne de la Cocarde est venue devant moi et m’a mis un énorme coup au niveau de la tête avec un poing américain. »

    Le groupuscule aurait essayé de l’attirer dans un des wagons du RER A, avant qu’elle ne réussisse à s’échapper avec l’aide d’autres étudiants, selon son récit. Filmée, la scène se termine sur des « cassez-vous » et des applaudissements, alors que le train quitte le quai.

    Une « victoire antifasciste » en demi-teinte

    Sollicitée, la Cocarde Nanterre a renvoyé StreetPress vers son communiqué publié sur les réseaux sociaux. Le syndicat dénonce une « réécriture des faits » et invoque la légitime défense, en concluant par « le triomphe de l’alternative patriote face au gauchisme universitaire ». Ce n’est pas la première fois que le groupe commet des violences sur des étudiants du campus, comme le racontait StreetPress en avril 2025. Depuis sa création en 2015, le mouvement a été épinglé à de nombreuses reprises pour sa violence dans différentes universités.

    À LIRE AUSSI (en 2025) : Pour ses dix ans, la Cocarde s’offre des altercations

    La FSE se réjouit de cette « victoire antifasciste ». « Ça faisait très longtemps qu’on n’avait pas réussi à chasser la Cocarde de la fac », déclare Marin. Mais devant l’ampleur des événements, le syndicat dénonce l’absence de réaction de la direction de l’université de Nanterre, notamment des vigiles à l’entrée de la fac. Contactée, la direction de la fac n’a pour le moment pas donné suite à nos demandes d’interview. La FSE pointe également la complicité de la police, qui aurait « escorté et protégé les militants de la Cocarde jusqu’au quai du RER au lieu de protéger les étudiants » (2). Le syndicat s’inquiète aussi de la « libération de la violence raciste » et des « séquelles » que l’altercation a pu laisser sur certains étudiants blessés.

    Quand Mina se rend à l’hôpital le lendemain de l’attaque pour faire constater ses blessures, elle en ressort avec un diagnostic : une luxation de l’épaule et un traumatisme crânien. L’étudiante détaille : « Ça fait deux jours que je n’arrive pas à dormir. Le traumatisme crânien, que l’on pensait léger, altère mes sens. Frappée sur le côté droit, je ne vois qu’à moitié de cet œil et n’entends plus de cette oreille. »

    À VOIR AUSSI (en 2024) : Des fachos dans les facs ? Enquête sur le syndicat d’extrême droite La Cocarde

    Avec l’EMF, il a été décidé qu’elle se mette en retrait ces prochains jours pour sa santé et sa sécurité. Une plainte va être déposée contre l’organisation d’extrême droite, a déclaré le syndicat. « Je n’ai pas peur d’eux mais je crains l’imprévisibilité », confie Mina avant d’ajouter :

    « Ils utilisent la force et des armes. Ils peuvent revenir sur le campus cette semaine pour faire pression sur nous et déstabiliser le vote. »

    Des élections universitaires sous tension

    Dans le cadre des élections universitaires, qui ont lieu du 3 au 5 février pour élire des représentants étudiants au sein du Crous partout en France, la FSE et l’EMF s’allient ou se soutiennent dans tous les Crous où ils se présentent. Sur Instagram, la Cocarde, qui se présente à Nanterre, a réagi à la démarche en publiant un post indiquant « FSE x EMF la liste islamiste », apposant au passage le logo des Frères musulmans. Le syndicat d’extrême droite s’appuie notamment sur le rapport consacré aux « Frères musulmans et islamisme politique en France » déclassifié en mai 2025 par le gouvernement et largement médiatisé par l’ancien ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau, qui cible l’EMF comme étant une « structure frériste ». Mêmes propos sur la chaîne CNews qui, suite à la diffusion d’un reportage intitulé « universités sous influence », a organisé un débat avec Louise Montangon, responsable de l’Union nationale inter-universitaire à Bordeaux.

    À LIRE AUSSI (en 2025) : Les radicalités de l’UNI, le syndicat de la droite tradi qui prépare la fusion avec l’extrême droite

    Cette dernière y décrit la liste entre l’EMF et la FSE comme un « super cocktail entre l’islamisme et le gauchisme ». « L’agression de la Cocarde ne sort pas de nulle part. Depuis qu’on a communiqué sur nos listes communes, c’est tout un abattage médiatique raciste qui a été lancé avec des tweets et des appels à la haine », souffle Anna du FSE :

    « La Cocarde est violente depuis des années, mais c’est un boulevard qui s’offre à elle actuellement avec la fascisation de la société et l’extrême droite qui a de plus en plus voix au chapitre. »

    (1) Le prénom a été modifié.

    (2) Contactée, la préfecture de Nanterre n’avait pas encore donné suite à nos sollicitations au moment de la publication.

    Illustration de la Une par Caroline Varon.

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