À Cayenne, les prix de l’immobilier talonnent ceux de Paris. Face à cette crise, le squat Baduel est devenu le refuge des invisibles. Entre incendies, galères de titres de séjour et solidarité, récit d'une survie quotidienne faite de tôle et de broc.
Mont Baduel, au sud-est de Cayenne, Guyane (97) — Dans le labyrinthe de maisons faites en tôle qui s’étirent le long des ruelles en terre ocre, Ruth Alexandre, une Haïtienne d’une quarantaine d’années, a installé son étal. Sandales, crème solaire, gourdes sont sommairement empilées sur une table de fortune pour être marchandés à prix d’ami. Assise devant sa porte, embrasure faite de matériaux de récup, elle explique gagner sa vie comme elle le peut. Difficile de décrocher un emploi sans titre de séjour, souffle-t-elle avant d’ajouter : « Mais j’ai mon récépissé de protection subsidiaire [qui devrait lui donner accès à des papiers, ndlr] ! » Elle attend une convocation à la préfecture pour finaliser ses démarches, comme bon nombre d’habitants du Mont Baduel.
Surnommé « squat Baduel », ce bidonville, créé il y a une dizaine d'années, s’allonge en pleine forêt sur le flanc nord d’une des collines de l’agglomération de Cayenne. / Crédits : Ronan Liétar
Ce bidonville n'a jamais cessé de se déplacer et de s'étendre sur le Mont au fil des vagues d’immigration et des tentatives de délogement des pouvoirs publics. / Crédits : Ronan Liétar
Surnommé « squat Baduel », ce bidonville fait de tôles et de bois s’allonge en pleine forêt sur le flanc nord d’une des collines de l’agglomération de Cayenne. Cet ensemble de maisons s’est créé il y a une dizaine d’années. Il n’a jamais cessé de se déplacer et de s’étendre sur le Mont au fil des vagues d’immigration et des tentatives de délogement des pouvoirs publics. Les vents, les fortes pluies, les glissements de terrain, et même les incendies, ne découragent pas la reconstruction perpétuelle de ces « logements informels » — comme ils sont appelés ici. « Où voulez-vous qu’on aille ? », interroge Ruth Alexandre. Comment pourrait-elle régler les loyers hors de prix de la capitale guyanaise, les plus chers de France au mètre carré, juste derrière Paris ?
Une des habitantes du Mont Baduel a installé son étal où elle vend, entre autres, sandales, crème solaire, gourdes à prix d'ami. / Crédits : Ronan Liétar
De tôles et de débrouille
Avec un prix moyen de 15,63 euros par mètre carré à l’achat, calculé en 2023, la Guyane fait partie des départements français où les loyers sont les plus élevés, juste derrière la région parisienne. / Crédits : Ronan Liétar
« Tout est nouveau ! », décrit Brino Vesnié en pointant du doigt les murs de sa maison. Comme les centaines d’autres aux alentours, la bâtisse précaire est constituée de larges plaques de tôles ondulées fixées à une structure de bois. De l’auto-construction organisée par les habitants, leurs voisins ou des artisans, qui récupèrent au passage un billet. Une économie tout aussi informelle s’est installée sur le Mont. Brino Vesnié, habitante du Mont Baduel, poursuit :
« La tôle comme ça coûte environ 40 euros la planche. »
« La tôle comme ça coûte environ 40 euros la planche », dit Brino Vesnié, habitante du Mont Baduel. / Crédits : Ronan Liétar
Les plus fortunés et les mieux installés ont investi dans du bois, plus solide. « J’ai un rendez-vous avec la préfecture pour mon statut en novembre. En attendant, pas de boulot, donc pas d’argent et pas de logement », confie-t-elle.
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« Il y a beaucoup de poubelles, il manque une vraie route. On vit dans un squat, quoi ! », tranche Guerlande Dorléans, qui habite à quelques encablures. Elle est arrivée à Baduel en 2019. Seule, elle a très vite copiné avec sa voisine, à qui elle lance un regard complice. En saison sèche, il fait très chaud et, durant celle des pluies, l’eau s’infiltre dans les maisons.
«Il y a beaucoup de poubelles, il manque une vraie route. On vit dans un squat, quoi ! », tranche Guerlande Dorléans qui est arrivée à Baduel en 2019. / Crédits : Ronan Liétar
Sans parler du manque d’eau potable : pour s’approvisionner, Guerlande Dorléans doit descendre en contrebas rejoindre la grande stèle en pierre sur laquelle l’inscription « source de Baduel » se devine malgré quelques lettres effacées. Après avoir rempli plusieurs bidons avec le tuyau — au débit relativement lent — elle remonte la côte avec ses litres à bout de bras. La société guyanaise des eaux a installé des bornes à côté — preuve de la banalisation de ces logements informels — qui fonctionnent avec des cartes rechargeables vendues 45 euros. Puis les 5.000 litres d’eau coûtent une dizaine d’euros. Une solution trop onéreuse pour une partie des habitants, notamment pour Malivert Stephenson.
La société guyanaise des eaux a installé des bornes à côté — preuve de la banalisation de ces logements informels — qui fonctionnent avec des cartes rechargeables vendues 45 euros. / Crédits : Ronan Liétar
Crise du logement
« Avant il y avait des Brésiliens, des Sahraouis. Maintenant, on est surtout entre Haïtiens », raconte Malivert, polo jaune et noir, en tenant entre ses mains une cage pour oiseaux. À l’intérieur se trouve sa pikolèt, une espèce de passereau de Guyane très populaire pour son chant, et qui fait l’objet de concours. Lui est arrivé en 2020. Malgré son récépissé de protection subsidiaire et un travail à la semaine, il a dû s’orienter vers l’habitat spontané. « J’habitais dans un autre quartier. Je venais à Baduel pour rendre visite à mes cousines. Mais j’ai fini par déménager pour une femme », raconte le trentenaire avec le sourire de celui qui n’en dira pas plus. Malivert a pu s’inscrire à la CAF et accéder à quelques euros d’aides par mois, mais pas assez pour quitter le Mont. Ce quartier n’est qu’une étape, espèrent ses habitants. Mais après dix ans en contrebas du quartier de Baduel, Marc Prosper est résigné :
« Trouver un autre logement est beaucoup trop cher. »
À Cayenne, le loyer médian par mois était de 778 euros en 2020, selon un rapport de l’Agence d’urbanisme et de développement de la Guyane (Audeg). Avec un prix moyen de 15,63 euros par mètre carré à l’achat, calculé en 2023, la Guyane fait partie des départements français où les loyers sont les plus élevés, juste derrière la région parisienne. Des prix qui s’expliquent, selon Samy Chevalier, chargé de l’habitat à l’Audeg, par une forte demande et un manque d’appartements disponibles :
« En 2023, une étude disait que pour combler le besoin, il faudrait construire 4.500 à 5.000 logements supplémentaires par an. On en produit environ la moitié. »
Selon lui, la rareté fait s’envoler les prix. « Mais on étudie d’autres pistes, comme le phénomène du meublé de tourisme ou le taux de logements vacants, qui peut atteindre 16 % dans le centre de Cayenne. »
« Avant il y avait des Brésiliens, des Sahraouis. Maintenant, on est surtout entre Haïtiens », raconte Malivert, arrivé en 2020, en tenant entre ses mains une cage pour oiseaux. / Crédits : Ronan Liétar
La plupart des habitants souhaiteraient plutôt faire une demande de logement social. Une entreprise tout aussi compliquée, note Samy Chevalier. Selon une étude de l’union sociale pour l’habitat, le « taux de succès » — qui permet de mesurer les chances de se voir attribuer un logement social — était en 2023 « de 14 % pour la Guyane et de 15 % au niveau national ». « Ce sont des taux plutôt faibles. Il y a des délais assez longs pour accéder à ces logements », déchiffre Samy Chevalier.
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Un grand incendie en 2024
Manuel Saint-Fely, un habitant du Mont Baduel, s'est éloigné des maisons pour faire brûler des câbles électriques récupérés. / Crédits : Ronan Liétar
En se rendant à un lieu de recueillement spirituel organisé par les habitants du quartier, une odeur de brûlé monte. Une grande flamme verte consume un reste de câbles électriques, sous l’œil minutieux de Manuel Saint-Fely, un habitant du Mont Baduel. Le local s’est éloigné des maisons pour faire brûler des câbles électriques récupérés ci et là :
« Dans le feu, je peux récupérer 12 à 15 kilos de cuivre après avoir fait fondre la gaine isolante. Je le revend 4 euros le kilo à des types qui font le trajet jusqu’au Brésil et qui le revendent là-bas pour qu’il soit réutilisé. »
Cette pratique de la débrouille permet à certains de gagner leur vie. Il ratisse scrupuleusement les alentours avec une longue perche pour créer une petite tranchée et éviter ainsi que le feu ne se propage. Selon Manuel, le grand incendie de 2024 a démarré à cause d’un feu similaire, lancé trop près des maisons.
En 2024, un grand incendie a démarré à cause d'un feu lancé trop près des maisons. / Crédits : Ronan Liétar
Miraculeusement, aucune victime n’est à déplorer mais les dégâts matériels sont énormes. / Crédits : Ronan Liétar
En effet, le 27 juillet 2024, un incendie a ravagé le quartier spontané du Mont Baduel. Miraculeusement, aucune victime n’est à déplorer mais les dégâts matériels sont énormes. Sur le haut de la colline, après avoir passé le dédale de ruelles, les bâtisses auto-construites laissent brutalement place aux débris du feu. Les bruits des vivants disparaissent. Seul le crissement des pas sur les sols brisés perce le silence tandis que l’agglomération de Cayenne se déploie en contrebas. Les flammes ont détruit 80 % des logements, coûtant leur toit à 1.500 personnes.
Les flammes ont détruit 80 % des logements, coûtant leurs toits à 1.500 personnes. / Crédits : Ronan Liétar
Obligées de revenir
Oswaldo Aldea prend une gorgée de Prestige. La bière en bouteille n’a pas le même goût ici, peste-t-il. « En Haïti, elle est meilleure. » Âgé de 40 ans, bouc taillé et en marcel de sportif, il a le sourire facile. Il s’assied sur l’une des chaises de son restaurant improvisé, installé juste devant sa cuisine. Sur ses deux plaques au gaz collées à un petit évier, il prépare des spécialités haïtiennes pour ses clients. Tout autour, des carcasses de maisons brûlées ont été déblayées et de nouvelles ont été érigées. Trois jeunes garçons font la course sur un sentier de terre entre les décombres. En les regardant d’un œil, Oswaldo explique :
« Après l’incendie, certains sont allés vivre ailleurs, ce qui nous a donné un peu plus d’espace. Mais peu à peu, les gens reviennent. »
Si des solutions d’urgence ont été mises en place au moment de la catastrophe, un an et demi plus tard, plusieurs centaines de personnes sont revenues au Mont Baduel, malgré les dangers et le paysage désolé. « 11 % des constructions spontanées sont sur des zones à risques », alerte Samy Chevalier, de l’agence d’urbanisme et de développement de la Guyane. Un chiffre en augmentation ces dernières années, explique-t-il, notamment dû à la requalification de certaines zones, après la réévaluation des services publics. En 2019, la préfecture a organisé l’évacuation et la démolition, dans le même secteur, de près de 400 logements spontanés. Une opération parmi d’autres sur les dernières années. Mais le squat est inlassablement reconstruit, boosté par la misère. « Il y a aussi un agrandissement des quartiers spontanés et la raréfaction des quartiers accessibles », note le spécialiste.
Kesline Beaugé, 42 ans, a rebâti sa maisonnette à l'identique en y accrochant un rideau rouge en guise de porte d'entrée. / Crédits : Ronan Liétar
Après douze mois de mise à l’abri, puis d’errance, Kesline Beaugé, 42 ans, a rebâti sa maisonnette à l’identique : elle a accroché un rideau rouge en guise de porte et peint les plaques de tôle en blanc. « On m’a dit que si je voulais un logement, il fallait aller à Mana, à l’autre bout de la Guyane », grimace-t-elle en étendant son linge. La ville de 10.000 habitants se trouve à 200 kilomètres au nord en suivant le bord de mer. Quitter Cayenne ? Elle y vit depuis 2018 où elle est arrivée avec son garçon de 13 ans :
« On partage un lit deux places. »
La plupart des habitants souhaiteraient plutôt faire une demande de logement social. / Crédits : Ronan Liétar
Sous le toit, une planche plie dangereusement et l’eau s’infiltre. « Avec mon fils, j’ai le droit à une aide. Mais je me suis fait voler ma carte de séjour », soupire Kesline. « Mon frère m’aide dans mes démarches, mais mon dossier n’avance pas. »
Les bâtisses précaires sont généralement constituées de larges plaques de tôles ondulées fixées à une structure de bois. / Crédits : Ronan Liétar
Souvent les maisons sont auto-construites par les habitants, les voisins ou les artisans. / Crédits : Ronan Liétar
La crise du logement ne touche cependant pas uniquement les personnes immigrées. Selon le dernier rapport de la Fondation pour le logement, 57 % des Guyanais et Guyanaises sont mal logés. Des actions ont été mises en place, comme la création d’une police de l’urbanisme par la mairie de Cayenne, l’élaboration d’un programme local de l’habitat par la communauté d’agglomération du centre littoral de Guyane ou encore l’adoption d’un plan intercommunal de lutte contre l’habitat indigne. « À Cayenne, on note une légère baisse récente du taux d’habitat spontané. Le dernier chiffre précis est de 11 % en 2019 », note Samy Chevalier : « Par contre, on a une croissance plus récente à Matoury, en périphérie de Cayenne. »
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À Macouria, une ville située entre Cayenne et Kourou, un immense quartier spontané s’est créé au fil des années. Nommé Sablance, il accueille autant des étrangers que des travailleurs guyanais, et s’auto-organise pour gérer les déchets, l’accès à l’eau ou encore les relations avec la mairie.
Le Mont Baduel, au sud-est de Cayenne, est un labyrinthe... / Crédits : Ronan Liétar
Solidarité entre voisins
« En 2023, une étude disait que pour combler le besoin, il faudrait construire 4.500 à 5.000 logements supplémentaires par an », estime Samy Chevalier, chargé de l'habitat à l'Audeg. / Crédits : Ronan Liétar
La nuit tombe en quelques minutes sur le Mont Baduel. Les fenêtres s’allument les unes après les autres et les rues se remplissent de familles. Les températures sont plus douces une fois le soleil couché, et les discussions vont bon train. Oswaldo, le cuistot, dépose sur sa table deux assiettes de spaghettis à la haïtienne : le poulet a été cuit, haché et cuit une seconde fois. « Ma mère faisait la cuisine dans des marchés en Haïti. J’ai appris avec elle », sourit-il avant d’enchaîner sur une longue explication de la recette du riz djon djon. Parler cuisine lui plaît davantage que de penser aux futurs travaux de sa maison. Il hésite à remplacer la tôle par du bois, synonyme d’installation à long terme. Ce qui n’a rien d’enviable :
« J’ai trois enfants, je ne veux pas qu’ils restent vivre ici. »
Oswaldo explique : « Après l’incendie, certains sont allés vivre ailleurs, ce qui nous a donné un peu plus d’espace. Mais peu à peu, les gens reviennent. » / Crédits : Ronan Liétar
Comme beaucoup d’autres, il a fait sa demande de logement social lors de l’obtention de ses papiers en 2024, « juste après l’incendie ». Le restaurateur ne souhaitait pas revenir et l’incertitude lui pèse. Il a fait contre mauvaise fortune bon cœur et s’attarde sur le positif en préparant son prochain plat. « Avec les voisins, on a installé de nouveaux spots lumineux, branchés avec de longs câbles. Quand il y a un problème, tout le monde met 5 euros pour réparer. » Un air de kompa s’échappe d’une maison alentour pendant que les premières étoiles percent le ciel violet de Cayenne. Nouvelle gorgée de bière pour Oswaldo. Sur le goulot de sa bouteille se trouve la devise nationale d’Haïti : « L’union fait la force. »
Selon Oswaldo, le cuistot, il y a de la solidarité entre eux : « Quand il y a un problème, tout le monde met 5 euros pour réparer. » / Crédits : Ronan Liétar
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