Pour les municipales parisiennes, Sarah Knafo, tête de liste de Reconquête, éclipse son adversaire d’extrême droite, l’eurodéputé RN Thierry Mariani. La zemmouriste mène une campagne surmédiatisée face au RN qui semble lui laisser le champ libre.
Un soir de semaine, début février, une foule se presse devant un bar du XVIe arrondissement. L’air est frais, beaucoup arborent une écharpe jaune — symbole de la campagne de l’eurodéputée Reconquête Sarah Knafo. Près d’un terrain de pelote, le bar, aux codes basques pour l’occasion, accueillant la réunion publique de la candidate d’extrême droite à la mairie de Paris fleure bon l’ambiance village : piment d’Espelette et accordéon un brin franchouillard aux murs.
Parmi les 500 personnes présentes, on retrouve des vingtenaires, petites moustaches soignées, habillés de mocassins, rivés à CNews sur leur téléphone — tout ce qui fait la sociologie des meetings d’Éric Zemmour, président de Reconquête. Mais dans cette réunion du XVIe, ils sont supplantés par les chevelures argentées de la bourgeoisie de l’Ouest parisien. Comme Marie, habitante du quartier depuis toujours, impatiente de voir arriver la candidate. « Elle ne ressemble à personne d’autre, c’est une pépite », glisse-t-elle à sa voisine. « En plus, elle est passée par la Cour des comptes [auditrice entre 2020 et 2021, ndlr]. Elle sait de quoi elle parle. »
Depuis le début de la campagne dans la capitale, dont le nouveau mode de scrutin bouscule les équilibres politiques, il serait tentant de croire que Sarah Knafo, 32 ans, est la seule candidate d’extrême droite. Pourtant, le Rassemblement national est bien de la partie, en la personne d’un autre eurodéputé : Thierry Mariani. Donné à 5 % dans les sondages contre 10 % pour sa rivale, l’eurodéputé et membre de la caste pro-russe au sein de son parti dénonce un traitement médiatique déséquilibré.
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« Mariani ? On ne le voit nulle part. Il ne passe pas sur les plateaux. Comment voter pour quelqu’un qu’on ne voit jamais ? », ricane un étudiant et militant de Reconquête. « On fait ce qu’on peut avec ce qu’on a. C’est une campagne compliquée », confesse le cadre RN au téléphone un brin résigné. Sans réel soutien financier du parti, l’équipe de Thierry Mariani aurait dépensé à peine 20.000 euros depuis qu’il s’est déclaré candidat à la mi-décembre 2025. À titre de comparaison, selon « la Tribune du Dimanche », la zemmouriste disposerait d’un budget d’environ 700.000 euros pour le premier tour.
Les ficelles du trumpisme
Depuis janvier, Sarah Knafo cherche à cultiver une image rassurante et compétente pour séduire des arrondissements traditionnellement acquis à la vieille droite francilienne — comme le XVIe arrondissement. Certaines mauvaises langues l’accusent d’avoir emprunté sa direction artistique à Zohran Mamdani, maire démocrate de New York élu en ce début d’année.
Mais sa campagne faite de coups de com, voulus ou subis, rappelle plutôt le mode de fonctionnement trumpiste. En effet, dès le lancement de son site le 8 janvier, la compagne d’Éric Zemmour cherche à avoir des contributions de ses soutiens. Des messages racistes et des appels aux meurtres sont postés sur son site, les personnes noires sont comparées à des « cafards dans les rues » — un message avec plusieurs centaines de likes. D’autres incitent à « éradiquer » les sans-papiers ou à déporter les sans-abris et les toxicomanes. Première semaine, premier scandale, mais une cible toute trouvée : l’extrême gauche. Peu importe que ce soit faux.
Dès que sa campagne s’essouffle, il lui faut repartir avec n’importe quoi. Comme lorsqu’elle lance une polémique sur X (anciennement Twitter) pour cibler des élus parisiens qui vont à Auschwitz et prennent une photo en souriant. Tour à tour, toujours pour attaquer ses adversaires, elle publie des montages générés par l’intelligence artificielle où des poubelles jonchent le sol ou une fausse agression d’une femme. Même procédé, elle publie cette fois des vidéos et des chansons générées par l’IA pour illustrer sa vision d’un Paris réenchanté. Des pratiques totalement assumées.
En revanche, dans les cafés, là où ont lieu ses meetings, les outrances zemmouriennes disparaissent. Sarah Knafo refuse que l’on hue Anne Hidalgo, l’actuelle maire de Paris étiquetée au PS. Sa campagne serait, dit-elle, « celle de la ville heureuse et de l’amour ». Face à l’auditoire bourgeois, elle ajuste son programme à son public et vante la fermeture des centres d’accueil pour demandeurs d’asile et la fin des subventions « aux associations politisées ». Mais l’eurodéputée Reconquête appuie surtout sur la « gabegie » budgétaire de la Ville de Paris. Elle promet dix milliards d’euros d’économies, la division par deux des effectifs municipaux et de la taxe foncière. À la fin de ce meeting dans le XVIe arrondissement, le public se presse autour de la candidate qui passe plus d’une heure à faire des selfies et à échanger avec ses fans ravis. Une membre de l’équipe de campagne assure :
« Les gens aiment l’image que nous renvoyons. Le pep’s de Sarah. Nous avons une excellente dynamique, surtout sur les réseaux. »
La bataille médiatique
Elle est bien aidée par la machine médiatique. Pour Thierry Mariani, invisibilisé, l’exposition de Sarah Knafo est inversement proportionnelle au poids de leurs partis respectifs. La tête de liste lepéniste n’a pas forcément tort de se plaindre. En janvier, le média Arrêt sur Images comptabilisait douze passages médiatiques pour elle, contre seulement deux pour Mariani. Un recours devant l’Arcom serait à l’étude pour contester l’équité de traitement. Thierry Mariani s’irrite :
« Je n’ai jamais vu ça. Ça me rappelle la campagne de propagande pour Macron en 2017. Les journalistes semblent avoir perdu mon numéro. »
L’eurodéputé RN s’étonne qu’une candidate d’un parti sans élus ait bénéficié du 20 heures de TF1 pour annoncer sa candidature. « On fabrique un candidat comme ça. À l’époque, elle était derrière nous dans les sondages. » À 67 ans, ce vétéran de la politique française, qui a commencé sa carrière au Rassemblement pour la République, assume être de la vieille école « où on compte plus sur le programme que sur la communication ». Pas de vidéo IA ou de tenue colorée pour lui. Au risque de paraître un peu désuet, peut-être. Il préfère attaquer les propositions « farfelues » de sa rivale : « Les lampadaires connectés, couvrir les voies sur berges pour 60 millions alors que ça coûterait dix fois plus cher. Et que c’est une zone classée. Rien n’est sérieux dans ce qu’elle propose mais ce n’est pas grave. Les journalistes discutent et on passe à autre chose. »
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Sans permanence et désargenté, Thierry Mariani tient ses conférences de presse dans un café jouxtant La Gaîté Lyrique, dans le IIIe arrondissement de Paris. La patronne des lieux, Elia, figure sur les listes RN. Une de ses seules « prises » face à Knafo. La tenante du troquet a été médiatisée en 2025 grâce au parti d’Éric Zemmour pour avoir dénoncé l’occupation de La Gaîté Lyrique par des mineurs isolés étrangers du collectif des jeunes du parc de Belleville, qui nuisait à son affaire. Longtemps courtisé par Reconquête, elle a finalement choisi l’autre extrême droite :
« Eux sont trop extrêmes. Le RN me correspond mieux. »
Sarah in Paris
Peu importe pour Sarah Knafo, qui vient d’enrôler l’ancienne rappeuse Koxie. Sur le terrain, la candidate quadrille l’Ouest parisien, où Éric Zemmour avait frôlé les 15 % dans certains arrondissements lors de la dernière élection présidentielle.
Le moindre événement devient une opportunité de communication. Le Stade Français reçoit le Stade Toulousain ? Elle est là. Elle embrasse Max Guazzini, ancien président emblématique du club parisien, et salue en février des joueurs visiblement peu au fait de l’identité de leur interlocutrice.
Sa sortie hors-sol sur le pass Navigo annuel à « 52 euros », soit près de vingt fois moins que son tarif réel ? À peine sortie du plateau de BFM, elle reconnaît un « gros lapsus », sourire aux lèvres. La séquence dépasse les deux millions de vues.
« Knafo prépare la présidentielle »
Porte de Versailles, dans le XVe arrondissement de Paris, samedi 21 février au matin. Thierry Mariani a profité de l’inauguration du Salon de l’agriculture pour distribuer ses tracts. La différence avec la campagne de Sarah Knafo saute aux yeux : col roulé noir sous costume noir, « à l’ancienne », commente-t-il. « On n’est pas sur TikTok. »
Le déficit de notoriété de l’eurodéputé est visible. « Tu as vu, c’est le monsieur sur le flyer qui me l’a donné », glisse un passant à la sortie du métro. Le « monsieur du flyer » évoque avec un brin de nostalgie sa commune de Valréas (84), dans le Vaucluse, dont il a été maire pendant seize ans. « Forcément, les gens me connaissent moins ici. »
Pourtant, Marc, habitant du XIVe arrondissement, le reconnaît et vient le saluer chaleureusement. « Pour les municipales, j’hésite un peu avec Knafo, qui est très bien aussi. Mais à la présidentielle, ma voix ira au RN, c’est sûr. » « Alors il vaut mieux voter pour moi aux municipales », rétorque Thierry Mariani qui enchérit :
« Knafo prépare la présidentielle. Avec elle, vous risquez de multiplier les candidatures. »
Le tractage se poursuit sereinement, l’élu lepéniste savoure. « Ça a beaucoup évolué. Il y a dix ans, une fois sur deux, on se faisait insulter en tractage : “Salaud ! Facho !” Aujourd’hui, au pire, on essuie un refus poli. Nous sommes normalisés. » Un homme traverse la route : « Thierry ! Je vous adore. Je soutiens le RN depuis quarante ans. » Et Knafo ? « Une horreur. Elle fait perdre des voix au RN. Et puis surtout, Knafo, c’est le Mossad, c’est bien connu », poursuit-il. Manifestement, celui-ci n’a pas reçu le mémo sur la normalisation.
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Fair-play en façade, Sarah Knafo continue elle de s’imaginer un avenir avec « la droite » — elle s’énerve quand on la qualifie d’extrême droite. « Je ne ferai jamais perdre la droite. Je n’insulte pas l’avenir. Nous aurons besoin les uns des autres. C’est pourquoi je n’attaque pas mes adversaires. » En coulisses, les piques fusent : « des dinosaures », glisse-t-on à propos des autres listes. Surtout celle du RN.
Le parti lepéniste présente 660 listes en France, avec de réelles chances dans plusieurs grandes villes comme Montauban ou Toulon. Paris, en revanche, n’est tout simplement pas prioritaire pour le RN. « Pour Paris, ça va. Marine [Le Pen, ndlr] a fait 5 % à la présidentielle, on est à notre niveau », balaie le député de la Somme, Jean-Philippe Tanguy. En coulisses, la montée en puissance de Sarah Knafo agace. Beaucoup espèrent voir « la bulle » se dégonfler avant le scrutin de mars, comme ce cadre du parti :
« C’est tellement artificiel. C’est une communication d’influenceuse. Les Parisiens vont s’en lasser à un moment. Nous, notre priorité, c’est de gagner des mairies, pas de placer une candidate sur orbite présidentielle. »
En faisant l’impasse sur Paris, le RN prend-il un risque stratégique pour la suite ? « L’avenir le dira », répond Thierry Mariani. La rumeur disait que Marion Maréchal, revenue dans le mouvement familial après son aventure zemmouriste, était intéressée par la capitale. Jordan Bardella aurait dit non par crainte de voir une Le Pen lui faire de l’ombre. De deux maux, le président du RN n’a peut-être pas choisi le moindre.
Illustration de la Une par Mila Siroit.