31/03/2026

« La vidéo montre que le policier ment »

« Il aurait pu me tuer » : un policier d'Ivry accusé de violences

Par Vincent Victor

Fin février, en pleine nuit, Alexandre s’est fait violemment frapper par un policier à Ivry-sur-Seine, au point d’être inanimé sur le trottoir. Une vidéo filmée par des voisins montre l’agent s’éloigner de la victime, les mains dans les poches.

« J’ai cru voir un jeune homme mourir en bas de chez moi », témoigne Agathe. Dans la nuit du 26 au 27 février, à 2 heures 30, cette habitante d’Ivry-sur-Seine, dans le Val-de-Marne (94), est interpellée par le vrombissement dans sa rue d’une voiture de police à la poursuite d’une personne qui « court mollement ».

Lorsqu’il s’arrête et « attend que la voiture s’arrête à son niveau », elle voit « la portière qui s’ouvre très vite, et le policier se précipite sur lui avec tout son élan et lui porte un coup avec toute sa force » avec un coup de poing « en marteau », détaille-t-elle. La victime, qu’elle décrit comme parfaitement calme et les « mains le long du corps », chute alors « comme un domino », avec la tête qui part en arrière et frappe brutalement le bitume, indique-t-elle.

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Une vidéo, filmée quelques secondes plus tard par son compagnon qu’elle appelle à la fenêtre, montre le policier s’éloigner, les mains dans les poches, d’un corps inanimé étendu sur le trottoir.

Fracture de l’os frontal et traumatisme crânien

Au sol, c’est Alexandre (1), 29 ans, « jeune diplômé » en sciences des matériaux passé par le CNRS. Pris en charge par les sapeurs-pompiers requis par les policiers, il ne garde aucun souvenir du coup. Les médecins lui constatent une « fracture non déplacée de l’os frontal droit » et un traumatisme crânien léger, d’après son compte-rendu des urgences. « Les infirmières m’ont demandé si j’avais reçu un coup de matraque ou de crosse, tellement la blessure était grande », témoigne-t-il. Sur ces photos prises le lendemain des faits, son visage est marqué de plusieurs larges traces rouges et d’une plaie refermée par trois points de suture. Sa veste et son pantalon sont recouverts de sang.

Auprès de StreetPress, il témoigne qu’il rentrait à pied d’une soirée et venait juste de déposer une amie chez elle quand il a croisé la voiture de police. Ces derniers l’accuseraient d’avoir fait aux agents un doigt d’honneur, lui a-t-on dit. Ça ne lui « ressemble pas » mais ce n’est pas impossible avec l’alcool, dit-il. Il n’a en tout cas pas été inquiété juridiquement pour outrage. Il se souvient seulement d’avoir « pris peur » et d’avoir « commencé à partir en courant », avant de s’arrêter lorsque la voiture de police le rattrape. À l’intérieur, le chauffeur est seul : « Il me dit : “T’es con ou quoi ?”. Il ouvre la portière, viens vers moi. Et là c’est le trou noir, je me réveille à [l’hôpital du] Kremlin-Bicêtre. »

Sur ses photos prises le lendemain de son agression par un policier exerçant à Ivry, son visage est marqué de plusieurs larges traces rouges et d’une plaie refermée par trois points de suture. / Crédits : DR


Rapport des médecins de l'hôpital du Kremlin-Bicêtre où il a été ausculté et soigné. / Crédits : DR

Son témoignage de l’agression est corroboré par celui du couple, qui l’a retrouvé, à posteriori de son agression, via un appel à témoin dans un groupe Facebook local. La suite, il dit ne la connaître que grâce à leur vidéo : « À l’hôpital je culpabilisais, je me demandais : “qu’est-ce que j’ai fait pour qu’ils réagissent comme ça”, que c’est de ma faute. » Sur le moment, il « craint qu’ils inventent quelque chose de grave pour justifier leur geste, qu’on [le] foute en prison pour ça ». Les images lui font aussi prendre conscience de la violence du choc :

« Sur la vidéo, j’ai l’impression de me voir mort. Le crâne qui tape sur le béton, il aurait pu me tuer. […] Le coup était là pour me détruire. »

« Il est tombé tout seul »

Côté policier, pourtant, le récit est tout autre. Car le fonctionnaire, rejoint trente secondes plus tard par ses collègues, raconte à ces derniers qu’Alexandre a chuté seul dans sa course, indiquent les deux témoins qui entendent la conversation depuis leur fenêtre. Lorsque Agathe descend de chez elle pour prévenir les autres policiers du « mensonge », notamment pour que la cause réelle de la blessure soit transmise aux secours, l’équipage ne réagit pas. « On devine l’histoire qui est en train de s’écrire », commente son compagnon, Maxime. Le mis en cause répète sa version d’une chute accidentelle en désignant le sol, puis s’avance vers elle et la renvoie vers son « chef de bord ». On entend ce dernier la rembarrer sèchement :

« Allez, c’est bon, dégage ! Casse pas les couilles. »

Pour Alexandre, la victime du coup, « la vidéo montre que le policier ment ». Sa position, sur le dos et perpendiculaire au trottoir, est d’après lui incompatible avec la version policière. Aussi, des photographies prises par Agathe après l’intervention des sapeurs-pompiers montrent plusieurs tâches de sang qui maculent le bitume, dont l’une se situe à près d’un mètre d’Alexandre, forcément projetée par la violence du coup, selon elle. Une marque sombre, décelable sur la vidéo dans l’éclairage des lampes torches des policiers, semble confirmer la présence de cette tâche de sang avant tout déplacement d’Alexandre.

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Son indication qu’elle a filmé la scène n’ont pas non plus suffit à convaincre les fonctionnaires. Au contraire, elle affirme que les policiers auraient par la suite éclairé sa fenêtre avec leur lampe en mode clignotant, une pratique policière observée régulièrement dans les manifestations pour saturer les caméras des témoins et des journalistes.

Alexandre a déposé plainte auprès du procureur de la République pour violences volontaires par personne dépositaire de l’autorité publique. Contacté, le parquet du Val-de-Marne n’a pas donné suite. L’avocate d’Alexandre, Maître Camille Vannier, indique avoir également saisi le Défenseur des droits concernant les propos des autres fonctionnaires envers Agathe. Sollicitée par StreetPress, la préfecture de police a accusé réception mais n’a pas répondu à nos questions.

(1) Le prénom a été modifié.

Photographie de la Une par Adobe Stock / Gérard Bottino.