Finies les résilles, le roller derby veut passer pro

Finies les résilles, le roller derby veut passer pro

Les riots grrrls ont même un bureau à la fédé

Girl power | Contre enquête | par | 18 Septembre 2014

Finies les résilles, le roller derby veut passer pro

Avec 2.000 licenciés et 93 clubs, le roller derby est en train de devenir mainstream. Mais attention ! « L’organisation n’est pas patriarcale. » Le roller derby, c’est aussi le sport préféré des militantes féministes et LGBT.

A l’entrée du gymnase, un flot de jeunes femmes tatouées, percées, cheveux courts ou coiffures excentriques. A l’intérieur, deux équipes de filles plus discrètes en apparence s’affrontent sur le « track », un terrain de forme ovale dessiné sur le sol.

C’est un match de roller-derby, un sport d’équipe et de contact sur patins à roulettes aux règles très précises. Le but ? La « jammeuse » d’une équipe, située en queue de peloton, marque un point à chaque fois qu’elle dépasse une adversaire. Les joueuses de l’autre équipe doivent la bloquer, soit en la faisant tomber par terre, soit en la faisant sortir des limites du terrain. Les coups pleuvent et les bleus se multiplient. Ce jour-là, des petites équipes s’affrontent : l’équipe C des Paris Roller Girls contre l’équipe B des Duchesses de Nantes.

Produit de la culture urbaine et underground, ce sport féminin sort de terre au début des années 2000 dans l’Amérique profonde, au Texas. C’est le film « Bliss » réalisé par Drew Barrymore qui le fait connaître en 2009. Mais aujourd’hui le roller-derby est en train de devenir un « vrai » sport. Au gymnase municipal de la rue de Bercy, deux cents personnes ont déboursé 12 euros et se pressent dans les gradins. Sur le track, les filles ont troqué leurs habits de lumière contre des micro-shorts noirs. Oublié les signes distinctifs et les résilles, qui faisaient le folklore du début.

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Les Paris Roller Girls au complet / Crédits : Michela Cuccagna

Sport militant

En France, les médias culturels underground font connaître le Roller Derby. En tête, des sites ou des blogs lesbiens comme Têtue ou Barbi(e)turix. A ses débuts, le roller-derby attire beaucoup de lesbiennes et des hétéros sensibles aux questions de genre ou de féminisme. Lucie, alias « Butch shan », se souvient :

« De nombreuses filles venaient pour l’image : féministe, rock, punk »,

Présidente de l’association Paris roller girls (PRG) et joueuse de l’équipe A – sûrement les meilleures joueuses de France, Lucie sait de quoi elle parle. Elle a assisté à la création de cette première « team » française en février 2010. Sur le terrain, on croise aussi Julienne, aka « Sprinkly spark », doctorante en philosophie qui travaille sur le genre. Dans une autre équipe, il y a Heemawati, une ancienne Femen ou Aurélia, ancienne militante de l’association Osez le féminisme, de La Barbe et du collectif pour le mariage lesbien Ouiouioui.

Pourquoi une telle surreprésentation ? « J’aime qu’on puisse se montrer à la fois jolies et maquillée. Mais athlétiques, fortes et violentes, autant que des hommes dans d’autres disciplines», balance Ariane, « Dark pistol » de son petit nom. Heemawati trouve son bonheur dans la camaraderie qui règne dans les teams de roller derby :

« Il y a plus de collectif ici que dans les mouvements. Je me sens plus féministe en faisant du derby ! »

Fédération Française de Roller Derby

De jeunes femmes tatouées, percées, cheveux courts

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Le roller-derby a pignon sur rue. La Fédération Française de Roller Sport a reconnu le derby l’année dernière et lui a réservé un bureau au sein de la section vitesse de l’association. Sa popularité augmente en flèche : il compte aujourd’hui plus de 2.000 licenciés en France répartis dans 93 clubs. Mieux, cette discipline compterait 50% de non licenciées, exclues des statistiques, d’après les statistiques au doigt mouillé de Mathieu, le coach des Gueuses Pigalle.

Les équipes de l’Hexagone visent maintenant une légitimité internationale. Les Paris Roller Girls viennent de rejoindre la Women’s Flat Track Derby Association (WFTDA), basée aux Etats-Unis. C’est cette association qui fixe les règles et reconnaît les équipes qui peuvent s’affronter à l’international. D’autres équipes comme les Gueuses de Pigalle espèrent rejoindre cette ligue de championnes un jour.

Côtes fêlées, écrémage et équipement

Les conséquences ? Le roller-derby devient de plus en plus sportif et l’entraînement sévère. La plupart des équipes organisent deux sessions de deux heures par semaine, auxquels s’ajoutent les matchs à la régularité variable. A l’entraînement des Gueuses de Pigalle, les exercices codifiés s’enchaînent. Pompes, séries d’abdos, course, tours de chauffe sur patins, marche arrière. On travaille la technique personnelle et on étudie la stratégie des chocs pour mieux faire tomber l’adversaire. Puis, un entraînement sur parcours précède de mini-matchs. De quoi faire apparaître quelques bleus. « On voit régulièrement des filles venir y assister la jambe dans le plâtre, voire en fauteuil roulant », balance une joueuse. Sprinkly Spark renchérit :

« Au roller derby, tu ne restes pas par militantisme, ce n’est pas possible à la longue ! »

La sélection est rude : les Paris Roller Girls recrutent deux fois par an, entre 20 et 30 nouvelles candidates. A la fin de la saison, il n’en reste plus que 10, celles qui « ont le physique » pour suivre. Dernier sacrifice du roller derby, il faut mettre la main à la poche de son baggy : l’équipement moyen coûte 200 euros.

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La « jammeuse » des PRG en plein match / Crédits : Michela Cuccagna

Kermesse

La démocratisation et la professionnalisation ont bien un défaut : le roller-derby pourrait y perdre ses valeurs d’antan. Lucie nuance :

« Même si on a codifié les tenues pour être prises au sérieux, on a gardé nos noms de derby stylisés. » 

D’autant plus que le roller derby vit toujours à la bonne franquette. Le match entre les PRG et Nantes est organisé dans le gymnase ASPTT de Bercy, alors que des gâteaux faits maison sont vendus derrière un comptoir. Ambiance kermesse garantie… « Dans le roller derby, il n’y a pas vraiment d’organisation. Et dans notre association, il n’y a pas de chef à proprement parler. L’organisation n’est pas patriarcale », explique Sabine, alias « Frida Chaos », aussi militante associative.

Le principal risque qui subsiste, c’est la récupération du derby par les mecs. De nombreux entraîneurs appartiennent déjà au sexe opposé et des équipes masculines commencent à se monter. Mais Sabine veille : 

« Ils savent dans quel milieu ils mettent les pieds ! Ce ne sont pas des machos, ni des homophobes. Au final, le roller-derby est toujours un sport de gonzesses… »


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