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    18/11/2014

    Afrika Bambaataa, Easy E, Mike Tyson, Rockin Squat et les autres …

    Une Zoulou Queen nous raconte les débuts du hip-hop

    Par Mathieu Molard

    En 1981, Sophie Bramly photographie ses potes de la Zulu Nation, accessoirement considérés comme les pères fondateurs du hip-hop. Plus tard elle sera pote avec le gratin du rap des 1980’s : de NWA à Russel Simon. Rencontre avec une Zoulou Queen.

    NewYork – 1981. « J’étais devenue noire », se souvient Sophie Bramly :

    « Je suis née en Tunisie. Et quand j’expliquais que ce pays, qu’ils ne situaient pas sur une carte, était en Afrique du Nord, ils me disaient : “Ah, si c’est en Afrique t’es noire !” Donc tout d’un coup je rentrais dans la famille. »

    Et quelle famille ! La Zulu Nation , créée par l’un des pères fondateurs du hip-hop, Afrika Bambaataa . Dans le New York de 1981, Sophie Bramly « petite bourgeoise, enfant gâtée » de 21 piges à peine, se lie d’amitié avec une bande d’artistes qui marquera l’histoire. En vrac, les graffeurs Fab Five Freddy , Zéphyr et Futura 2000, les Djs D.ST et Bambaataa… Appareil au poing, elle les suit des clubs branchés de Manhattan aux Block parties organisées dans le Bronx. Ses photos retracent tout un pan de la culture hip-hop. Elle expose du 26 au 29 novembre prochain au Parc de la Villette, dans le cadre du « Red Bull BC One Camp », un championnat de Breakdance en one-to-one.

    Trente piges après son arrivée à New York, Sophie Bramly a gardé le ton cash et le goût des mini-jupes. StreetPress débarque dans son bel appart, à deux pas de la rue des Rosiers, avec sous le bras un examplaire de Le Rap est la musique préférée des Français. A l’intérieur du bouquin, son pote Laurent Bouneau (directeur des programmes de Skyrock), raconte comment Afrika Bambaataa aurait intronisé Sophie, « Zoulou Queen », lors d’une soirée aux Bains douches, le célèbre club branché de Paname.

    Ça c’est vraiment passé comme ça ?

    (img) Un flyer à l’ancienne d’une soirée de Bambaataa mini-hip-hop-party.jpg

    Quand il le raconte, on dirait qu’il y a eu une cérémonie pour nous introniser très officiellement. Je ne m’en souviens pas du tout. On était une petite troupe, il y avait Solo, Sydney, moi et quelques autres.

    Et oui, il avait décrété qu’on était des Zoulous Queens et Kings, mais il n’y a pas eu de cérémonie.

    C’était pour se marrer ?

    Bambaataa prenait ça au sérieux car il voyait bien l’impact que ça avait. Mais il n’allait pas faire un cérémonial non plus, il n’est pas ridicule. Il nous a filé un collier en nous disant « voilà maintenant tu es une Zoulou Queen ». Je dois l’avoir encore quelque part. C’était un truc en plastique noir, avec deux grands yeux et une grande bouche accrochés à une rangée de perles noires. Nous on était contents et ça s’arrêtait là.

    Ça représente quoi pour toi ?

    Je n’y attache pas vraiment d’importance. Mais ce qui est étonnant, c’est la réception des gens. D’un coup j’étais virtuellement montée sur un piédestal. C’est amusant. C’était la même chose à New-York : il y avait une sorte de magie quand Bambaataa décrétait que quelqu’un était Zoulou Queen ou King. Bambaataa avait une autorité naturelle incroyable. Je l’ai vu à plusieurs reprises, notamment dans le Bronx face à des scènes de violence radicale, rétablir l’ordre en moins de deux minutes.

    C’était des Block parties qui dégénéraient ?

    Oui, il y avait des coups de feu, et quand il y a des coups de feu il y a toujours des mouvements de foule. Tout le monde devient un peu hystérique, et on ne sait pas ce qui va se passer. Et lui super calme, qui se contente d’envoyer un bon James Brown à fond la caisse. Et il reprenait le contrôle comme ça, par la musique, avec une placidité saisissante.

    Et t’arrivais à vendre tes photos ?

    Au début, personne n’avait envie de publier de photos de ces gens-là. J’arrive en 1980 à New-York et je vends mes premières photos en 1984. Pendant 4 ans je n’ai pas vendu une seule photo et puis tout d’un coup je les ai vendues en Europe, mais les États-Unis ne s’intéressaient pas du tout à ça.

    Finalement la médiatisation du Hip Hop US a commencé en Europe ?

    C’est vraiment passé par les médias branchés européens : Face, Actuel… Toute cette presse qui vendait bien, qui était très fédératrice et prescriptrice auprès des autres médias. Elle a fait énormément pour le développement du rap.

    (img) Magn Force en action, par Sophie Bramy mini-hip-hop.jpg

    A New-York, quels étaient les épicentres de cette culture ?

    Il y avait un petit nombre de boîtes de nuits dans la partie sud de Manhattan qui organisaient des fêtes dédiées au hip-hop. Mais il y avait tout autant de soirées, si ce n’est plus dans le Bronx. C’était une sorte de transhumance, pour eux comme pour moi, chacun dans son sens.

    Le Bronx ressemblait à quoi à cette époque ?

    C’était assez stupéfiant pour une petite bourgeoise parisienne d’arriver dans un endroit pareil. Pardon de dire ça, c’est horrible, mais à l’époque, je crois que je n’avais jamais été dans un HLM en France, je n’avais pas de raison… J’étais dans un milieu social très favorisé. Je n’allais pas sonner à la porte de chez quelqu’un à Aubervilliers. J’ai attendu d’avoir 20 ans et d’être là-bas pour me retrouver dans ce milieu. C’est à la fois des gens extraordinairement soudés dans l’adversité et en même temps, quand ça dégénérait, c’était assez radical.

    Pourquoi tu parles d’adversité ?

    L’Amérique était, à cette époque-là, encore très raciste. Un jour j’étais avec D.S.T dans Soho, un quartier branché, artiste, un peu démoli aussi et on voulait prendre un taxi. Il m’a dit « Je vais me planquer au coin de la rue. » Je ne comprenais même pas de quoi il parlait, donc j’ai insisté pour qu’il reste avec moi. Aucun chauffeur ne s’arrêtait. Ça me paraissait fou : un chauffeur de taxi black qui voyait un type en baskets et en jogging, il avait peur parce que c’était une racaille et donc tout noir qu’il était, il n’allait pas accepter de le faire monter dans sa voiture. Un noir ne va pas prendre un noir parce qu’il est noir…

    Aujourd’hui dire que ça fait peur quelqu’un qui est en baskets et en jogging, c’est ridicule parce que tout le monde est en baskets et en jogging. Mais à cette époque personne ne portait de baskets, personne ! Sauf eux. Leurs codes ont fini par s’imposer dans toutes les couches de la société…

    Les gens ne se rendent pas compte aujourd’hui qu’énormément de choses qu’ils font sont issue de ce que cette génération a inventé. La façon de s’habiller, le goût de porter des marques, de revendiquer son apparence… Ils ont façonné l’Occident d’une manière fascinante. Et au départ, je pense que c’était juste un besoin impératif de se respecter soi-même dans une situation très pénible à vivre.

    C’était quoi leur rapport aux fringues ?

    Il y avait une fascination pour Vuitton, Gucci et consort… Bien évidement tout ça était du faux. Pour toutes ces marques, c’était insupportable. Donc elles luttaient énormément contre cette contrefaçon et contre le fait que ça soit des drôles de gens qui les portent. C’est génial de voir que 30 ans après, c’est eux qui appellent les rappeurs. Ils portaient des joggings imprimés Gucci, c’était surréaliste et aujourd’hui Gucci le fait et le revendique. Ils ont eu un impact jusque sur le monde le plus inatteignable pour eux : celui du vrai luxe.

    Pourquoi tu es partie au bout de 4 ans?


    Vidéo H.I.P H.O.P avec Sydney

    H.I.P H.O.P a démarré en France, l’émission de Sydney sur laquelle je travaillais un peu. Je faisais donc pas mal d’allers-retours. Et au même moment, je me suis faite virer de mon appart parce que DST avait craché par la fenêtre… Le crime ! Me retrouvant sans appart’ à New-York et avec plein de boulot en Europe, ma base est revenue ici.

    T’as vu le hip-hop émerger en France ?

    Oui mais sans l’enthousiasme de Laurence [Laurence Touitou , ancienne directrice de Delabel, le label de IAM, Oxmo Puccino…, ndlr] et Sydney. Comme j’étais installée à New-York, j’étais choquée par la différence de philosophie. Par exemple, là-bas tu faisais des graffitis dans les endroits moches pour les rendre beaux. Ici, tu posais des graffs dans les endroits beaux pour agresser et revendiquer le fait que toi t’es défavorisé. Il y avait une dénonciation à l’envers. Je me souviens que la station la plus attaquée c’était le Louvre qui était une des plus jolies. Il y avait une forme d’agression qui passait moins bien pour moi.

    Et puis, j’ai une passion pour l’imagination et la création. Ce que je voyais en France, j’avais plus l’impression que c’était une photocopie. Après il y en a quelques-uns que j’adore comme Joey Star, parce qu’il a une voix et une présence qui dépasse le reste. Mais je ne me suis jamais dit : je vais rentrer à la maison et écouter du rap français, alors que j’en ai un besoin vital avec le rap US.%

    Et après ton retour en France, t’as continué à suivre le rap US ?


    Vidéo Sophie dans Yo! sur Mtv Europe

    Je suis partie à Londres et on a monté MTV Europe. Et là-bas, on m’a demandé de faire une émission de rap, j’ai lancé “ Yo! “ qui a été repris un an plus tard aux États-Unis. Ça a fait passer le rap à un niveau vraimet supérieur. Il n’y avait pas d’émission hip-hop aux États-Unis. Ça a été un raz de marée énorme. A nouveau, c’est difficile de s’en rendre compte d’ici.
    Aux États-Unis il n’y a pas tellement de médias nationaux et surtout il y a les médias des blancs et les médias des noirs. Et tout d’un coup on a passé de la musique noire pour un public blanc, c’était très spectaculaire. Le seul qui avait compris bien avant tout le monde que c’était la voie à suivre, c’était Russel Simmons. Il avait signé tout de suite les Beastie Boys, les avait mis en première partie de Madonna. Il n’a eu de cesse de faire entrer cette musique black dans les mœurs des populations blanches.

    Et tu as vécu l’étape d’après, l’arrivée de la West Coast ?

    Quand j’étais à MTV, la West Coast commençait à émerger, avec surtout NWA … Pour moi l’invention du gangsta rap à ce moment-là, ça a été la dernière invention majeure du rap. Je n’en ai pas vu d’autre depuis… Le gangsta rap était une idée exclusivement marketing, que j’ai trouvée brillante.

    Exclusivement marketing ?

    Ah oui ! Je me souviens d’avoir passé beaucoup de temps avec les NWA, qui étaient très gentils avec moi. L’idée qu’il fallait avoir des guns, des filles à poil, tout ça… Ce n’était pas appliqué dans la vie. Ils étaient très protecteurs. Un jour avec une assistante, on déconnait en chantant un morceau d’Easy E ou un groupe de cœur de filles chantaient : « I’d rather fuck with you ! » On déconnait sur cette chanson et lui m’a dit « Mais tais-toi, ne raconte pas des trucs pareils ! Pas dans ta bouche. » C’était une manière assez conservatrice de parler finalement.

    Leur vie n’était donc pas si bling-bling ?

    Ils l’ont fabriquée pour les clips. Au départ non… Après l’argent a rendu tout ça possible. C’est aussi l’influence du cinéma. D’un coup Hollywood a déteint sur eux. Celui qui était dès le départ le plus proche de tout ça, c’est Ice T. Il était à l’époque avec une fille qui s’appelait Darline, qui avait une plastique assez dingue. C’était le seul qui, entre guillemets, baisait une fille comme ça. Avec une connivence entre les deux, de l’exploitation du corps de la femme pour les besoins marketing de la vente du disque. C’est le premier qui a pour moi mis le pied dans la porte en passant de la fiction des chansons à la réalité de la vie.

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    Un breaker dans le Bronx / Crédits : Sophie Bramy

    Dans ses mémoires, Mike Tyson raconte cette époque où il fréquente les stars du rap. A l’écouter, la réalité a rattrapé la fiction… Tu l’as croisé ?

    Il y avait un endroit, dans Harlem, un peu au-dessus de la 125e rue. L’atelier d’un type qui faisait les costumes de beaucoup de gens à la fin des années 1980. Un truc tout petit. Tu te souviens du film « Un prince à NY », dans le salon de coiffure avec tous les petits vieux qui parlent, et qui sont toujours là ? Eh ben, la même chose : une boutique avec rien sauf deux trois bancs ou canapés pourris. Tous les aprems toute la clique des Eric B et Rakim, Just Ice… Toute cette bande était assise à papoter avec Mike Tyson. Et dans l’arrière-boutique, t’avais une armée d’asiatiques en train, pour les uns, de fabriquer des faux tissus monogrammés Vuitton ou Gucci, et pour les autres, de faire les joggings, les baskets, les casquettes sur mesures pour les rappers…

    Et le type qui tenait ça était assez génial : j’avais fait un petit truc sur lui à l’époque de MTV. Je lui dis mais qu’est ce qu’il se passe il n’y a plus rien de Vuitton chez toi ? Et il me dit « Oh Darling, it’s so passé Louis Vuitton ! It’s so passé ! » J’avais halluciné de voir ce type au fin fond de Harlem, qui faisait des tendances à lui tout seul. Il y avait des gens déments. La créativité de cette époque et de ces gens était géniale…

    Quand est ce que t’as quitté tout ça ?

    La dernière chose que j’ai faite, c’était en France. Je me suis occupée du groupe Assassin et … ça m’a assassinée. Solo était mon copain depuis tellement longtemps que j’étais trop contente de le retrouver. Et Squat [Rockin Squat, aka Mathias Cassel, le chanteur d’Assassin, ndlr], blanc, bourge, privilégié de la vie, qui hurle tout le temps sur tout et qui n’est jamais content de rien… Je m’étais occupée de leur premier disque. Je me souviens d’avoir fait leurs affiches, de les avoir accompagnés en tournée. Et à la fin d’être traitée comme si j’étais une vendue de maison de disque… Bon ça va !

    Après c’est sa nature, c’est Squat, c’est pas contre moi. Je vais faire de la psychologie de supermarché, mais c’était tellement compliqué d’aimer le rap et de vouloir réussir en étant blanc et bourgeois que ça ressortait en agressivité sur tout et tous… D’ailleurs il s’est vite retrouvé tout seul.

    Donc je suis passée à autre chose. J’ai fait un grand écart : je me suis occupée de Vanessa Paradis, puis on est vite partis à New York enregistrer un disque avec Lenny Kravitz…


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