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    30 / 01 / 2015

    Il raconte les coulisses de son petit business

    Ibrahim, biffin au marché de la porte de Montmartre

    Par Marine Henriot , Lucas de Villepin , Anne Chalain

    Chaque week-end, Ibrahim vient au marché des biffins pour écouler sa marchandise glanée dans les poubelles de l’Ouest parisien. Un business aléatoire : si les bons mois il empoche jusqu’à 500 euros, « certains jours, je gagne à peine 50 centimes ».

    Paris 18e – Porte de Montmartre. La police à cheval débarque pour chasser les vendeurs à la sauvette. Tandis que les canassons piétinent tranquillement les marchandises, les biffins se carapatent, sauvant ce qu’ils peuvent.

    Ce commerce est illégal mais à quelques mètres de là, un lieu fait exception : le marché des biffins sous le pont du périph’. Cette excroissance des puces de Saint-Ouen regroupe chaque week-end des centaines de personnes venues échanger pour une bouchée de pain des produits récupérés un peu partout. Sans avoir à se cacher de la police.

    Comment ça fonctionne ?

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    Sur son étal composé d’un mètre de moquette verte, s’entassent des objets éclectiques. / Crédits : Anne Chalain

    Derrière son étal composé d’un mètre de moquette verte où s’entassent des objets éclectiques, Ibrahim, les mains dans les poches et la clope au bec, garde le sourire. Ça fait maintenant deux ans que ce Marocain de 40 ans vient tous les week-ends au marché des biffins pour écouler sa marchandise :

    « C’était ça ou le trafic, je préfère faire ça que dealer dans la rue. »

    Sur la moquette d’Ibrahim : chaussures, jeans, coques de portable, chargeurs de téléphone et d’ordinateur, vestes en cuir et circuits imprimés. Un bordel organisé, qu’il a minutieusement récupéré. Tous les jours, le biffin arpente la capitale à la recherche de denrées, un travail laborieux :

    « C’est de la récupération des poubelles partout dans Paris. Mais je vais surtout dans l’Ouest : 15e, 16e, Boulogne… Les gens se débarrassent de ce dont ils n’ont pas besoin. Aussi, je fais la revente d’objets achetés à la sauvette.»

    La journée d’Ibrahim commence à 9h. Il installe sa bâche à même le sol et dispose ses produits entreposés dans un « local juste à côté ». Prévoyant, il a posé une chaise derrière son stand. Jusqu’à 17h30, il va négocier avec les clients et surveiller sa marchandise. Le vendeur promet que ses produits sont de qualité :

    « Pour les clients, il faut des objets qui fonctionnent. Ils ne vont pas acheter des choses qui ne marchent pas. Et ils reviennent s’ils sont contents. Il faut des choses propres, ça attire. »

    Même posé sur son fauteuil, le quotidien d’Ibrahim n’est pas de tout repos :

    « Il y des embrouilles des fois, entre vendeurs, entre acheteurs, entre vendeurs et acheteurs. Les embrouilles, c’est obligatoire ici »

    Qui vient ici ?

    « Il y a tout le monde qui vient ici, c’est la crise », détaille Ibrahim. En vrai, des précaires. Les cheveux tirés en queue de cheval et des cabas plein les mains, une mère de famille d’une cinquantaine d’année achète de la nourriture et des vêtements pour ses enfants :

    « Certains produits sont neufs, encore sous l’emballage. Nous on vient là pour faire des économies. Mais l’origine des produits, c’est pas mon problème. »

    Laurent, un ancien SDF désormais éboueur, est un habitué des biffins. Son bonnet vissé sur la tête, il a lui-même été vendeur et s’il vient c’est pour une raison simple :

    « Ici c’est moins cher qu’en supermarché, et c’est la même qualité. C’est encore emballé et ça ne risque rien. »

    Côté vendeurs, c’est aussi très varié. Posté derrière un tapis sur lequel s’étalent quelques DVD vendus à 1 euros, « Popeye » tient un joint dans une main et un café dans l’autre. Il vient arrondir ses fins de mois, mais sa source de revenu principale reste la vente de shit.

    Sur ce marché, chaque communauté a son business. Alors que les Chinois se spécialisent dans les cosmétiques et la nourriture, les Maghrébins, eux, se concentrent sur la revente de téléphones, d’ordinateurs ou encore de chargeurs. Il y a aussi quelques vendeurs ambulants : au milieu de la foule, de vieilles femmes haussent la voix pour vendre leurs sandwichs préparés sur place. Déambulant parmi les stands, un Sénégalais propose son café pour cinquante centimes.

    Combien ça rapporte ?

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    Pour Ibrahim, vendre au marché des biffins est indispensable. / Crédits : Anne Chalain

    Les prix varient de 1 à 25 euros. « Mais tout se négocie » explique Ibrahim qui affirme gagner 150 euros les meilleurs week-ends :

    « Ça peut monter jusqu’à 500 euros par mois, mais certains jours, je gagne à peine 50 centimes. »

    Ici, pas de petites économies. Les objets se marchandent parfois à 20 centimes près. Ouvrier dans le bâtiment, Ibrahim cumule les petits jobs sans parvenir à joindre les deux bouts. Pour lui, vendre au marché des biffins est indispensable. Il a un objectif clair : gagner suffisamment pour conserver le droit de visite à ses enfants, placés en famille d’accueil depuis 5 mois. Mais il ne vient pas ici de gaieté de cœur :

    « Si j’ai un meilleur travail, j’arrête de venir. Mais là je suis obligé. »

    Le vendeur a connu la rue, mais pas question d’y retourner. Il partage depuis peu un appart’ à la Courneuve avec d’autres immigrés marocains. Chaque mois, il faut allonger les 400 euros du loyer. Alors, pour survivre, Ibrahim alterne entre le marché des biffins de Montreuil et celui de la Porte de Montmartre.

    C’est légal ?

    Depuis 2009, l’association Aurore gère le marché en collaboration avec des agents de sécurité envoyés par la mairie du 17e. Pour une cotisation annuelle de 2 euros, l’association propose des emplacements aux biffins. « Ils nous aident beaucoup, on fait partie d’une grande famille », vante Ibrahim.

    Mais le marché est victime de son succès. L’association semble dépassée par les marchands à la sauvette qui se posent sous le pont, dans les rues adjacentes et sur l’avenue. Eux vendent leurs produits illégalement et sont régulièrement chassés par la police qui saisit et détruit les marchandises sur place. Aussitôt, ils se réinstallent sur le trottoir d’en face. « On joue au chat et à la souris avec eux, ça ne sert à rien », soupire un policier sur place.

    Quant aux riverains qui avaient, au départ, soutenu le projet de marché légal, ils sont aujourd’hui exaspérés. « Les gens ne reconnaissent plus leur quartier », explique Tom, membre d’Aurore. A en croire certains riverains, le marché n’en a plus pour très longtemps :

    « La mairie abandonne le projet. Ils vont construire un hôtel de luxe dans la rue. »

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