Frédéric Fappani : « Les débats sur la jeunesse sont souvent là pour la freiner, la limiter ou la stigmatiser »

Frédéric Fappani : « Les débats sur la jeunesse sont souvent là pour la freiner, la limiter ou la stigmatiser »

Des jeunes, de la Loppsi 2 et du sens de la life

Jeunesse | Interviews | par | 27 Décembre 2010

Frédéric Fappani : « Les débats sur la jeunesse sont souvent là pour la freiner, la limiter ou la stigmatiser »

Frédéric Fappani est chercheur et chef d'un service en prévention spécialisée à Paris. StreetPress revient avec lui sur la loi Loppsi 2, votée la semaine dernière, et sur la manière dont le politique traite des questions de jeunesse.

Salut Frédéric, alors la loi Loppsi 2 a été votée.

Désolé les gars, mais je ne sais pas de quoi il en retourne.

Ah. Ca met un peu notre interview à l’eau. Tu n’es pas un des spécialistes des questions de jeunesse ?

Si ! Et le fait qu’aucun relais institutionnel ne soit venu nous informer, ici, des dispositions de la loi qui concernent la jeunesse, c’est le pompon !

A chaque fois, des textes de loi proposent de sanctionner les jeunes comme des adultes. Par exemple, il faudrait qu’un jeune de 16 ans soit considéré comme adulte et fasse des peines entières : Dans ce cas, il faut ouvrir les mêmes droits aux jeunes qu’aux adultes.

La Loppsi met en place des couvre-feu pour les mineurs délinquants de moins de 13 ans. C’est bien ça… Hortefeux laisse pas traîner ton fils.

Un gamin de 13 ans dehors à certaines heures, personne ne trouve ça normal. En tant que travailleur de la protection de l’enfance et bon père de famille je ne peux pas accepter ça. Mais est ce qu’il faut forcément un couvre feu ? Je ne suis pas trop pour mais je ne suis pas pour que des gamins soient dehors la nuit.

… Des gamins qui peuvent désormais être contrôlés par la police municipale que la Loppsi habilite à réaliser des contrôles d’identité…

C’est encore une mesure de contrôle des populations et des jeunes des quartiers populaires avec une couleur qui ne serait pas celle dominante sur le territoire. Moi, j’aimerais savoir quels sont les droits nouveaux que l’on accorde ?

La Loppsi 2 prévoit la multiplication par trois des caméras dans les lieux publics ?

Ça me fait penser à « police partout, justice nulle part »…

…Ou « police partout, jeunesse nulle part » ?

Il y a une relégation d’une certaine population des quartiers. Le jeune est intéressant à condition qu’il ait 50 ans avec un fort pouvoir d’achat ! Et s’il peut aussi être en forme et s’habiller jeune, c’est parfait.

Maintenant de 7 à 77 ans tu consommes les mêmes produits. C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité que le père a les mêmes objets de désir que son fils. Les deux ont un iPhone, ils doivent écouter plus ou moins les mêmes musiques, porter les mêmes fringues… Il n’y a plus de jeunes, on fait sauter tout un tas de marqueurs structurants pour l’individu.

Frédéric Fappani, la life

Né à Tulle (Corrèze) en 1971, Frédéric Fappani devient à 17 ans éducateur de quartier dans le Limousin. Il travaille ensuite comme éducateur de rue Garges-Sarcelles et se en parallèle lance dans la recherche en sciences de l’éducation, avec un DEA sur « ce qu’on apprend quand on est délinquant. Les jeunes apprennent dans le biz. Et ça m’intéressait de savoir ce qu’ils apprenaient ».

Désormais responsable d’une équipe d’éducateurs de rue, au sein d’un club de prévention dans le 19e arrondissement de Paris, Frédéric Fappani continue la recherche en sciences de l’éducation et défend l’idée que les jeunes des quartiers populaires sont « les exclus du Banquet ».

«C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité que le père a les mêmes objets de désir que son fils»

Et tu écoutes quoi comme musique ?

De la musique classique. Ca m’arrive d’écouter NTM, mais ça n’est pas ma préférence… En ce moment, j’écoute la Toccata de Bach.

Au-delà de la question de la musique, des fringues ou du iPhone, il y a surtout une compétition entre la nouvelle et l’ancienne génération ?

Il y a une compétition naturelle… Il faut que la génération précédente s’ouvre à la nouvelle. Si la génération en place ne fait que récupérer la nouvelle pour vendre des fringues et fait croire “vous êtes révoltés donc vous aller porter un jeans”, elle est dégueulasse quand elle fait ça. Pour les jeunes, la frustration est qu’on leur vole leur révolte, leur combat nécessaire, on leur vole les lignes qui doivent bouger. Chaque génération doit apporter des billes nouvelles.

Et c’est le cas ou pas ?

On voit bien que la dynamique n’est pas ouverte. Les débats sur la jeunesse sont souvent là toujours pour la freiner, la limiter ou pour la stigmatiser.

… Ou simplement la « protéger » ?

C’est vrai que c’est bien qu’on veuille protéger les mineurs, mais prenons l’exemple des collèges : Xavier Darcos [l’ancien ministre de l’éducation, ndlr] voulait mettre des portiques électroniques. Son idée, c’était « On ne peut pas accepter que des élèves rentrent avec des armes !» Bien sûr que non que je ne peux pas accepter. Mais si la mesure de sécurité consiste à mettre des portiques sans mesures d’éducation, vu qu’on a des moyens pour mettre des portiques, on peut aussi mettre de l’argent pour qu’un travail soit fait sur les personnes qui portent des armes !

Pour 2012, plusieurs présidentiables veulent axer leur campagne sur la jeunesse. S’ils devaient pousser une mesure concrète qui ferait bouger les lignes, ça serait quoi ?

Il faudrait qu’on reparle d’eux aux jeunes : Dans l’éducation nationale, on instruit sur les maths, le français… mais il y a une discipline que l’on enseigne jamais et pourtant on va passer toutes nos vies avec nous-même, nos fantasmes, nos désirs. Et cette discipline qui est la connaissance de soi, tu ne l’abordes à aucun moment dans l’instruction publique. Ça s’appelle la psychologie.

Mais attention, poser en cours de philo à un élève de Terminale la question « quelle est le sens de la vie », ça n’a pas tellement de sens parce qu’il va répondre par un catalogue : « selon Hegel, selon untel » et il va faire thèse, antithèse, synthèse. Mais par contre faire qu’il se pose la question « Quel est le sens de ma vie ? Qu’est ce que je vais en faire ? », ça ce sera une vraie question philosophique. Il répondra « Et bien je viens de tel milieu ; je fais ça ; je sais pas trop pourquoi ». Ca c’est une vraie réponse philosophique. Il y a des tentatives dans d’autres systèmes éducatifs. Et même en France, il y a des choses qui se font.

La loi Loppsi 2 pour les nuls

La 2e édition de la Loi d’Orientation et de Programmation pour la Performance de la Sécurité Intérieure, votée la semaine dernière, propose un large éventail de réformes, des couvre-feux pour les moins de 13 ans, à la vidéo-surveillance, en passant par la lutte contre la pédophilie sur Internet. Les principales mesures concernant la jeunesse sont :

Un couvre-feu pour les mineurs délinquants de moins de 13 ans « Le préfet de police peut décider une mesure tendant à restreindre la liberté d’aller et venir du mineur [délinquant], lorsque le fait pour celui-ci de circuler sur la voie publique entre 23 heures et 6 heures, sans être accompagné de l’un de ses parents ou du titulaire de l’autorité parentale, l’expose à un risque manifeste pour sa santé, sa sécurité, son éducation ou sa moralité », prévoit le projet de loi

La vidéo protection multipliée par 3 Les préfets peuvent mettre en place des dispositifs de « vidéoprotection », même si les maires s’y opposent. Le nombre de caméras sera multiplié par 3. Des « personnes morales privées » peuvent aussi mettre en place la vidéosurveillance et la Cnil n’aura qu’un « rôle de supervision des commissions de vidéoprotection ».

Des pouvoirs élargis pour la police municipale Youpi, « la médaille d’honneur de la police municipale est créée » ! Surtout, les champs d’intervention de la PM sont largement élargis : Le policier municipal peut procéder à des fouilles, à des contrôles d’identité et d’alcoolémie.


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