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    25/05/2015

    Du Loft aux Ch’tis à Ibiza, rencontre avec la papesse du genre

    Dans la tête d’Alexia Laroche-Joubert, productrice de télé-réalité

    Par Elodie Font , Michela Cuccagna

    C’est un des cerveaux de la télé-réalité en France : Alexia Laroche-Joubert a produit quelques-uns de ses plus grands succès, à base de freaks qui veulent passer à télé. Alors, business woman cynique ou amuseuse bienveillante ?

    Boulogne, à deux pas de Canal +. Elle arrive, une bougie à la main qu’elle s’empresse d’allumer et de poser sur un grand coffre-fort énigmatique. Le bureau d’Alexia Laroche-Joubert est aussi coloré qu’une maison de poupées : moquette rose pétant, bibelots de la Reine d’Angleterre trônant près d’une immense télé qu’elle « consomme en permanence », vue sur des courts de tennis en terre battue. La « papesse de la télé-réalité », surnom qu’elle conserve depuis la production du Loft (sur M6, à partir de 2001) et de la Star Academy (sur TF1, également à partir de 2001), a fondé sa propre boîte de prod’ en 2008.

    Dire qu’Alexia Laroche-Joubert a l’habitude des micros, des caméras, des stylos est un euphémisme. Elle est née dans la marmite – « papa est publicitaire, maman journaliste de guerre » – et, depuis, a déjà donné des centaines d’interview. Avenante et souriante, elle contrôle à la perfection son langage et, encore plus, son image. Après trois quarts d’heure d’interview, elle conclut : « Je ne demande jamais à relire les papiers, mais, en revanche, je choisis les photos de moi qui sont publiées. Vous me les enverrez ? » Alexia est à l’image de sa déco : un coffre-fort haut en couleurs mais impénétrable.

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    On joue au jeu des 7 différences ? / Crédits : Michela Cuccagna

    Vous vous souvenez de votre premier passage télé ?

    Oui, j’avais… 8 ou 9 ans ! Maman [Martine Laroche-Joubert, grand reporter, ndlr] faisait un sujet sur les piscines pour le journal, et j’avais répondu à plusieurs questions. Mais je ne me souviens plus du tout du résultat ! Maman ne l’a pas gardé, et je n’ai jamais cherché à revoir cette séquence : je suis quelqu’un qui ne garde rien, je n’aime pas regarder en arrière. Et, de toute façon, je n’ai pas une très bonne mémoire.

    Vous avez pensé à devenir journaliste de guerre, comme votre mère ?

    Non parce qu’elle est trop douée ! Ça aurait été de la provoc’ de ma part. Quand j’étais plus jeune, j’ai voulu être psy et flic – j’ai même suivi des études de droit en espérant poursuivre ma carrière dans un commissariat – pour quelqu’un qui a fini par enfermer des gens de leur plein gré, c’est drôle ! Mais mon grand rêve, c’était d’être réalisatrice de film : comme je m’ennuyais vite quand j’allais chez papa [ses parents ont divorcé quand elle avait 4 ans, ndlr], j’ai profité de sa cinémathèque pour regarder deux ou trois films par jour. Je pense que c’est de là que me vient mon amour des histoires.

    Qu’est-ce qui vous a empêché d’aller vers le cinéma ?

    Bonne question… Pourtant, j’avais des cahiers de réalisation avec toutes mes idées : je notais même les futurs placements de caméra ! Je crois qu’en télé, on a un complexe d’infériorité par rapport au cinéma… En tout cas, moi, j’ai un complexe d’infériorité très fort de ce côté-là. Pour l’anecdote, je me souviens d’un week-end, en plein Loft Story – c’était le seul week-end que j’avais de libre au cours de plusieurs mois, et l’on me propose de faire l’assistante régie sur un tournage. Je me rappelle d’une drôle de claque pour mon égo : en télé, j’étais en train de produire LE phénomène télévisuel de ces 20 dernières années, et en ciné, on m’a demandé tout le week-end de servir des cafés.

    Donc on ne verra jamais « un film réalisé par Alexia Laroche-Joubert » ?

    Qui sait… S’il existe, j’aimerais faire un film sur le thème du sacrifice. Mental, physique, ce que l’on peut sacrifier pour l’autre. C’est un thème qui me touche beaucoup.

    Vous avez pensé à développer ce thème du sacrifice dans un programme télé ?

    Ça ne s’y prête pas. En ce moment, je suis comme les téléspectateurs, j’ai envie de divertissement, de m’amuser, de me marrer. Là, par exemple, on est en train de produire une compétition de père(s) Noël. Je me suis rendue compte, au fur et à mesure des années, que j’étais en phase avec les envies des téléspectateurs. Je pense que c’est parce que moi-même, je consomme beaucoup la télé, en direct et en replay quand je rentre chez moi. Mais je ne regarde pas l’actu – sauf les reportages de maman. Déjà, en lisant l’actu, je la trouve violente alors la regarder… Je veux dire : de lire qu’une petite fille a été kidnappée et violée, c’est horrible alors de voir la photo de la petite fille, je trouve ça encore pire.

    Vous êtes touchée par la violence de l’image. Pourtant la télé-réalité est souvent perçue comme de la télé-poubelle. Quelles sont vos limites ?

    Ma limite, c’est d’abuser de la faiblesse des gens pour s’en servir à la télé et faire de l’audience. Par exemple, la version hollandaise de Big Brother [le grand frère de Loft Story, ndlr] avait fait venir un homeless [un SDF, ndlr] pour le présenter aux candidats enfermés. J’aurais trouvé que c’était une idée géniale si ça avait été un comédien, mais le problème c’est que c’était un vrai homeless ! Et là, pour moi, le programme va trop loin.

    Vous parlez de faiblesse des gens mais il y a quand même eu la dépression de Loana, le suicide de FX de Secret Story… Ce sont des gens sur qui la télé-réalité a fait de l’audience

    Il faut quand même rappeler une chose : les candidats sont majeurs. On ne peut donc pas les obliger à consulter un psy, ça n’existe pas ça. Ce n’est même pas légal ! Après, au moindre souci, on est là, nous avons des équipes derrière chaque production qui entourent les candidats. Mais certains ont des problèmes psy qui ne sont pas directement liés au programme, mais à leur enfance, leur adolescence, leurs angoisses. Il ne faut pas exagérer : tout n’est pas de notre faute !

    Deux ans après une émission, si un candidat a un souci, il peut vous rappeler ?

    Deux ans après, il faut vraiment que ses soucis aient un lien avec l’émission ! Systématiquement, on paie les deux premières séances de psy aux candidats, s’ils en éprouvent le besoin. Mais ensuite, tout dépend des raisons de leur psychanalyse, et à quel point il y a un lien avec l’émission. S’il n’y en a pas, on arrête de financer ces séances. Encore une fois, il s’agit de candidats majeurs !

    Est-ce que les candidats sont conscients que leur notoriété est la plupart du temps éphémère ? Savent-ils à quoi ils s’exposent ?


    Vidéo – “Non mais allô, quoi ?!”

    Bien sûr. Aujourd’hui, ce sont des candidats qui ont grandi avec la télé-réalité, ils savent très bien ce que sont ces programmes. Ils en profitent, ils ne sont pas débiles !

    On leur reproche souvent d’être débiles, justement…

    Ce n’est pas le propos. C’est un propos d’intellectuels, ça. Ils sont très conscients de ce qui leur arrive, croyez-moi.

    On a souvent l’impression, quand on regarde ces émissions, que ce sont des comédiens qui font semblant, que c’est scénarisé…

    C’est un fantasme de journaliste, ça. Comment voulez-vous que l’on dise quoi faire et quoi dire à 15 personnes 24h sur 24… ça n’existe pas ! Ou alors je suis Orson Welles ! Et même après le casting, on ne sait jamais qui va s’entendre avec qui, qui, au contraire, va détester qui. Les gens ne vous appartiennent pas et c’est tant mieux ! Donc, non, rien n’est scénarisé. En revanche, on stimule le programme : on leur lance des missions, des défis, on organise des rencontres, ça, oui.

    Il y a 15 ans, le Loft, la Star Ac, puis Secret Story ou Koh-lanta étaient en prime. Aujourd’hui, c’est très rare. Cela fonctionne moins ?

    Non, c’est parce que la télé-réalité est un genre télévisuel consommé. Il y a 15 ans, c’était une folie, une révolution, aujourd’hui, c’est accepté par tous. Ce sont des programmes très présents, sur de nombreuses chaînes, souvent en access, donc je dirais que c’est même davantage valorisé qu’il y a 15 ans. Et puis, pour que le programme soit en prime, il faut qu’il y ait une mécanique bien rôdée derrière, et peu de programmes en ont une assez bien huilée pour une série de prime.

    Les premières télé-réalités semblaient disposer de beaucoup de moyens. Aujourd’hui, la plupart des programmes paraissent cheap.

    Très clairement, tous les programmes, et pas seulement ceux de télé-réalité, ont moins de moyens depuis plusieurs années. Je dirais depuis la crise de 2008. Ce sont tous les programmes qui sont touchés, pas seulement un genre ou un autre.

    Vous avez produit beaucoup de programmes de télé-réalité, du Loft aux Chtis. Lequel vous a le plus touché ?

    Mmm… Je dirais « recherche dans l’intérêt des familles », sur M6. On mettait en relation des parents, des frères et soeurs ou des enfants qui ne s’étaient pas retrouvés depuis des années, c’était très émouvant. Mais le programme n’a pas fonctionné. Il était en prime et les audiences ont été compliquées, c’est toujours difficile les débuts d’un programme… J’étais déçue qu’il ne fonctionne pas, mais c’est le jeu.

    Vous n’avez plus qu’à devenir directrice de chaîne pour placer les programmes qui vous intéressent où vous voulez dans une grille.

    Directrice ou dans les programmes, oui, en effet, c’est la suite logique de ma carrière. Même si c’est un métier dans lequel il faut perpétuellement refaire ses preuves : c’est ce qu’on appelle l’effet kleenex !

    La télé-réalité, c’est aussi la guerre des boîtes de prod’. Endemol, votre ancien employeur pour qui vous avez monté Loft Story, vous a attaqué en justice.

    Ils estimaient qu’il y avait concurrence déloyale sur un jeu que je produisais, Dilemme [Endemol considérait que le jeu ressemblait beaucoup à Secret Story, notamment, ndlr]. Mais j’ai gagné. Nous sommes allés jusqu’en cour de cassation, mais j’ai gagné. Je pense d’ailleurs que cette décision profite à tous les producteurs, elle prouve que le genre d’ « émission d’enfermement » n’appartient pas à Endemol. Mais ça a été une longue bataille : avant de finalement gagner, en 2013, un premier tribunal nous avait condamnés à verser 1 million d’euros à Endemol…

    Vous leur aviez versé cette somme ?

    Oui, et je peux vous dire qu’ils s’en sont assurés : ils ont même envoyé des huissiers pour venir chercher l’argent – que j’ai récupéré depuis. Heureusement que derrière ma boîte de prod, il y avait et il y a un grand groupe [Banijay Entertainement de Stéphane Courbit, ndlr], avec une bonne trésorerie, parce que sinon, ma boîte serait morte. C’est aussi simple que ça.

    Vous avez été poursuivie en justice pour d’autres affaires ?

    Deux, trois broutilles, mais rien de comparable – même pas au moment du Loft où pourtant, je lisais dans certains journaux que j’étais une proxénète ! On peut vous attaquer, ça fait partie du jeu, mais on n’est pas obligé de vouloir à ce point votre mort comme Endemol a voulu la mienne.

    Avec le recul, vous re-médiatiserez votre vie de la même manière comme cela a été le cas ?

    Je n’ai rien à cacher… Si, j’ai fait une erreur : on s’est trop exposés avec le père de ma deuxième fille [l’homme d’affaires Guillaume Multrier, ndlr], parce que lui voulait être vu avec moi. Avec le recul, c’est bizarre quelqu’un qui veut être exposé avec vous. Ça veut dire qu’il est avec vous en partie pour votre image. Mais sinon, je n’ai aucun regret. Je sais que certains trouvent la médiatisation pesante mais moi, j’ai adoré. C’était drôle, sympa, j’ai même fait la couv’ de Gala. Mais c’est chronophage et au bout d’un moment, comment dire… j’ai eu l’impression d’en avoir fait le tour. Enfin, peut-être pas d’en avoir fait le tour, mais en tout cas, ça a commencé à m’ennuyer un peu, à moins m’amuser. Et j’ai le luxe de pouvoir arrêter ce qui m’amuse moins. Vous savez, je maîtrise complètement ce que je dis, j’ai la liberté de ne raconter que ce que j’ai envie de raconter.

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