Et si l’uberisation était un concept totalement bullshit…

13 Janvier 2017

par Hervé Berville, économiste. Il a notamment bossé pour l’Université Stanford et l’Agence Française de Développement. Diplômé de la London School of Economics et de Sciences-Po Lille, il se spécialise sur les questions d’économie politique.

Le concept d’uberisation est sur toutes les lèvres. Pourtant selon l’économiste Hervé Berville, le phénomène est marginal et masque le vrai problème : le chômage de masse.

Je pense qu’il y a trois idées fausses sur le marché du travail. La première c’est que le progrès technique est une menace pour l’emploi. La deuxième c’est que l’emploi est rare. Le troisième c’est que l’on se dirige inexorablement vers la fin du salariat.

Kezako ?

L’uberisation, ça peut vouloir dire 2 choses. D’un côté, c’est la disruption d’un marché par un nouvel acteur. Qu’est ce qu’a fait Uber ? Ils ont cassé les prix dans un secteur marqué par des prix élevés et une forte rente. De l’autre, c’est le nom donné à un nouveau mode d’organisation du travail. Le rassemblement sur une plateforme de travailleurs indépendants. Le phénomène est présenté comme une loi universelle par de nombreux acteurs économiques, quelque chose à quoi on ne pourrait pas couper.

Paresse intellectuelle

L’uberisation, c’est un peu comme le remake de l’ultralibéral There Is No Alternative de Margaret Thatcher dans les années 80. Mais il faut rappeler que si le terme d’uberisation est si populaire, c’est à mon avis en partie par paresse intellectuelle.

Au fond, c’est une idée qui arrange bien tout le monde. D’un côté, pour ses partisans plutôt à droite, elle permet de mettre en scène la vieillesse de la France, un pays qui refuserait le changement. Et de l’autre, à gauche, l’uberisation est présentée comme le grand méchant loup à abattre. Endiguer le phénomène, ce serait combattre le grand capital.

Tout n’est pas uberisable

La vérité c’est que l’uberisation est aujourd’hui un micro phénomène. Le travail indépendant représente environ 11% des salariés en France et il est important de le rappeler c’est moins que dans les années 70 (4,5 millions en 1970, 2,9 aujourd’hui). Seule une certaine catégorie de métiers est touchée mais tout n’est pas uberisable. Par exemple, on voit mal les emplois de conception ou les activités de production disparaître au profit de société comme Uber.

«La vérité c’est que l’uberisation est aujourd’hui un micro phénomène. Seule une certaine catégorie de métiers est touchée mais tout n’est pas uberisable. Par exemple, on voit mal les emplois de conception ou les activités de production disparaître au profit de société comme Uber.»
Hervé Berville, économiste

Le travail indépendant est en augmentation dans certains secteurs, les services, et en baisse dans d’autres comme la médecine, l’agriculture. Uber n’est pas le seul responsable de ces fluctuations. Au cours des dernières années, le gouvernement français a aussi favorisé ce mouvement en permettant par exemple de cumuler un travail indépendant et des minimas sociaux.

Ça cache la forêt d’autres problèmes économiques

Aujourd’hui, le problème majeur des pays industrialisés, c’est le chômage de masse. L’enjeu c’est de parvenir à relancer une activité économique en garantissant un travail digne et bien payé tout en luttant contre les inégalités.

Uber n’est qu’un palliatif. C’est parce qu’il y a un chômage de masse que ça marche. C’est d’ailleurs pour ça que la plupart des chauffeurs Uber viennent d’endroits où l’emploi est le plus difficile. C’est un palliatif donc mais qui ne règle pas les problèmes structurels finalement.

Propos recueillis par Tomas Statius
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