Géolocaliser les SDF pour les aider, une fausse bonne idée

16 Janvier 2017

par Irénée, 29 ans, blogueur sur Mais où va le web ? Ce consultant dans le domaine du numérique, a aussi cofondé le collectif de débats Le Mouton Numérique et porte à la technologie un amour vache.

We Save Homeless, une appli géolocalisée pour mieux aider les SDF, présentée à Las Vegas, a rendu le blogueur de Mais où va le web mal à l’aise. Il explique pourquoi ce type d'applis est le degré zéro de la politique.

Comme l’enfer, le business du numérique est pavé de bonnes intentions — une entreprise comme Google se targue de « faire du monde un endroit meilleur ».

L’application We Save Homeless illustre bien ce problème. Cette dernière a été présentée en février au CES de Las Vegas, la grande messe des nouvelles technologies, avec l’appui du député Frédéric Lefebvre.

Sur le principe : pourquoi pas une appli ?

Au départ, il y a une association d’aide aux sans abris et des étudiants en école d’ingénieur plein de bonne volonté qui veulent s’attaquer ensemble à un sujet très sérieux : les sans-abris, dont le nombre de cesse de croître, avec des centaines de morts par an dans les rues. Pourquoi pas, sur le principe.

Du coup, ils font une application pour rendre les maraudes plus efficaces, grâce à une carte qui géolocalise les SDF, avec une mise à jour de leurs besoins. En gros, il s’agit pour les associations et les pouvoirs publics d’avoir une trace des actions en cours ou passées auprès des sans-abris. Les particuliers eux, peuvent signaler les SDF. Le tout avec trois interfaces différenciées.

Un Uber des SDF, qui facilite le travail des associations

C’est à la fois une rationalisation classique du travail des associations et des pouvoirs publics et une incitation à la charité, inspirées par les cartes géolocalisées à la Uber.

application we save homeless
La présentation du fonctionnement de l'appli We Save Homeless / Crédits : We Save Homeless

Un peu comme une technologie qui trierait les mails et courriers à la place des bénévoles pour leur donner plus de temps sur le terrain. Ici, il s’agit de faire en sorte que les bénévoles de différentes associations ne passent pas deux fois au même endroit et aident le plus de sans abris possibles. Rien de mal à cela, me direz-vous ?

Mais l’appli met mal à l’aise

Sauf que plusieurs choses sont gênantes ici. D’abord, il y a le côté un peu flippant de la géolocalisation et de la signalisation des SDF. Certes, il s’agit de carte à puces donc pas d’une localisation en temps réel, mais elle existe. Avec l’idée derrière que les SDF, comme les pots de fleur, restent au même endroit.


« Avec la géolocalisation des sans-abris, il y a l’idée que les SDF, comme les pots de fleurs, restent au même endroit »

Irénée, blogueur technocritique @MaisOuVaLeWeb

Dans le signalement du SDF déjà, il y a un potentiellement un aspect « délation » qui me met mal à l’aise. Si un SDF est en danger, on peut déjà appeler les pompiers et le samu social. Sinon, pourquoi le faire ? Et même, qu’est-ce qu’un sans-abri et comment le reconnaître : en allant le voir pour lui poser la question ou en jugeant au faciès ?

La question du fichage et des données personnelles

Ensuite, il y a la question des données. Comment sont-elles protégées et qui y a accès ? Une mairie peu compatissante comme celle du 16e arrondissement de Paris, qui s’est opposée au nouveau centre pour sans abris dans son quartier aisé, pourraient les utiliser à mauvais escient.

On pourrait envoyer les flics aux sans-abris plutôt que le samu social par exemple. D’autre part, ces informations peuvent être détournées. Par exemple, si je suis agent immobilier, ça m’intéresse de savoir dans quelles rues se trouvent les SDF.

Il y a surtout des implications éthiques et politiques

Sans parler du côté infantilisant de l’application, qui va du haut vers le bas (les individus et les associations s’occupent des SDF, qui n’ont pas leur mot à dire. A-t-on testé le niveau d’acceptation par les sans-abris de ce « fichage » ?). Bref, les personnes qui ont conçu cette application, avec des compétences techniques certaines et une envie de bien faire, ne semblent pas avoir réfléchi à toutes ses implications politiques et éthiques. Mais vue l’urgence de la situation, comment leur en vouloir, pourrait-on dire ? (Au moins, ils agissent).

On ne sauvera pas le monde avec des applis

En fait, cette application nous dit surtout que la vie politique est gravement touchée par un virus. Ce virus, c’est le “solutionnisme technologique”. C’est la croyance moderne, décrite par le théoricien technocritique Evgeny Morozov, qu’on va résoudre tous nos problèmes sociaux à coup d’applications et de gadgets technologiques.


« On croit qu’on va résoudre tous nos problèmes sociaux à coup d’applications et de gadgets technologiques. »

Irénée, blogueur technocritique @MaisOuVaLeWeb

Ici, c’est assez clair : ce n’est pas une application comme We save homeless qui va réduire le nombre de SDF, même si elle pourra en aider certains à la marge.

Ce solutionnisme est sous-tendu par une philosophie très actuelle elle aussi, que le mouvement du colibri de Pierre Rabhi illustre bien : désespérés de trouver des solutions globales, on se rabat sur l’idée que chacun de nous peut faire quelque chose à son niveau individuel, comme un petit colibri. Grâce à cette conjonction de petits efforts, on pourrait résoudre les grands problèmes de société. L’histoire est belle mais elle illustre surtout le désinvestissement croissant des responsables politiques.

Assez ironiquement d’ailleurs, l’application est présentée au CES a.k.a le temple du capitalisme ultra-libéral. Le CES, c’est aussi une multitude de sociétés dont certaines ont oublié toute éthique fiscale, écologique et sociale. Elles viennent ensuite nous assener qu’elle sont là pour sauver leur prochain voire le monde grâce à des gadgets numériques.

Dans le cas de We Save Homeless, l’idée est même soutenue par un député, donc par les pouvoirs publics, qui ont mandat pour agir en amont. Quel mélange des genres !

Car le problème des sans-abris est politique

Alors oui, bien sûr, il faut aider les SDF. Et ces étudiants ont toutes les raisons de mettre leurs compétences au service des plus nécessiteux. Pour autant, leur appli signale surtout qu’il est urgent de traiter l’extrême pauvreté par des politiques publiques dignes de ce nom.

Or, en promouvant les solutions technologiques, on s’éloigne du politique. On ne cherche plus les causes collectivement, mais on laisse la gestion des effets aux individus assistés de leurs smartphones. L’augmentation du nombre de SDF est un problème politique. N’ayons pas peur des mots : c’est un choix politique que de laisser mourir ces milliers de gens plutôt que de leur trouver un toit et de mettre en place des politiques d’insertion efficaces (et là, il n’y a pas d’application pour ça).

Mais c’est plus facile de dire que c’est une fatalité. Donc qu’on doit gérer la situation avec des badges et pourquoi pas des automates, qui donneraient un café et une couverture aux sans-abris qui passeraient devant.


« En promouvant les solutions technologiques, on s’éloigne du politique. »

Irénée, blogueur technocritique @MaisOuVaLeWeb

Avec 150.000 SDF partout en France, dont beaucoup difficilement « géolocalisables » par les bonnes volontés individuelles, il faut voir plus grand. Au delà du simple « slacktivisme », (l’activisme du « pouce bleu » de Facebook), la technologie elle-même peut proposer des actions réellement politiques — qui déclenchent une prise de conscience des décideurs ou permettent aux exclus de reprendre du pouvoir. On pourrait spammer les députés dès qu’un SDF meurt de froid (à la manière de ce que fait la Quadrature du Net avec ses campagnes). Ou bien proposer une carte qui géolocalise les trop nombreux logements vides.

Tiens, à quand un Airbnb pour sans-abris et mal logés ?

Propos recueillis par Alice Maruani
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