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    28 / 03 / 2017

    « Nous aussi on subit le délit de faciès »

    Dans le 19e, le racisme anti-chinois fait partie du quotidien

    Par Inès Belgacem

    Dans le quartier où est décédé Liu Shaoyao, certains voudraient que l'événement « éveille les consciences sur les discriminations » faites à la communauté asiatique. Mais le sursaut est compliqué.

    Paris 19e - « C’est un drame. » Dans la cour de la résidence Villa Curial, une des gardiennes, main sur la bouche, rembobine l’altercation de dimanche soir. Deux riverains écoutent, attentifs. Elle n’était pas là, mais tout le monde ne parle que de ça dans le quartier. Liu Shaoyao, 54 ans, a été abattu par la police à son domicile. De la légitime défense selon les forces de l’ordre, une bavure d’après la famille qui a décidé de porter plainte. « Nous sommes extrêmement choqués », souffle Dong, 26 ans. Elle est chinoise et habite la résidence avec son mari, ses enfants et ses parents :

    « Nous on subit. »

    La résidence est pourtant tranquille, paisible. Mais une fois dehors, Dong redoute « tout le temps » une agression « parce qu’[elle est] asiatique ». Si certains riverains décrivent Liu Shaoyao comme un vieil homme « un peu fou », « qui parlait tout seul en chinois », « qui a causé pas mal de problèmes au syndic’ », la communauté asiatique parle de discrimination.

    Mais compliqué de recueillir des témoignages sur la question. « On préfère rester discret », glisse une mère de famille chinoise, comme un employé d’une des supérettes du quartier ou encore un lycéen en pause dej’. Ce qui agace Dong :

    « On devrait parler, manifester, montrer qu’on existe. On devrait se défendre. »

    « Je ne me sens pas en sécurité. »

    Autour de 20 heures dimanche soir, la BAC a défoncé la porte de la famille Shaoyo après qu’aucun des membres n’a ouvert la porte. Dong pense savoir pourquoi :

    « Pas mal de familles asiatiques ont été victimes d’agressions où des gens se faisaient passer pour la police ou des livreurs. Alors on n’ouvre plus quand on n’attend pas de la visite. »

    Une jeune fille croisée dans le quartier abonde : « C’est ce qui tourne sur WeChat », le pendant chinois de WhatsApp. La communauté chinoise parisienne s’y échange les nouvelles, annonces et bons plans. « On parle aussi d’arnaques et d’agressions », poursuit la jeune fille, qui préfère rester anonyme. Et d’embrayer sur le vol répétitif de son téléphone ou de son portefeuille. « Je n’ose plus écouter de la musique dans le métro », ajoute-elle, son smartphone pimpé d’une imposante coque chat bien enfoncé au fond de sa poche de manteau. Dong a adopté la même habitude. Elle va même plus loin :

    « Je sors toujours sans sac, comme ça on ne peut pas me le voler. »

    Elle essaie de rentrer chez elle avant 20 heures et fait tout pour ne pas se faire remarquer. Jean foncé, veste en cuir noir sur un T-shirt blanc, impossible de faire plus discret :

    « Je ne me sens pas en sécurité. »

    « La police m’a engueulée »

    Dong s’est fait agresser plusieurs fois. Il lui est même arrivé de porter plainte :

    « Un jour, les policiers n’ont même pas voulu prendre ma plainte. Je m’étais fait agresser 2 jours plus tôt, tard dans la nuit. Ils m’ont dit qu’il était trop tard et que j’aurais du venir plus tôt. Ils m’ont mise à la porte, poussée jusqu’à la sortie… »

    Dong assure que c’est déjà arrivé à plusieurs de ses amies. D’autres racontent la même histoire, exigeant toujours l’anonymat. Sack raconte lui qu’il a déjà vu des Chinois se faire engueuler alors qu’ils portaient plainte :

    « Ils venaient de se faire agresser et voler de l’argent dans la rue. Le policier leur a demandé : “Mais pourquoi vous avez du liquide sur vous aussi ?”. Il disait que c’était de leur faute. Mais on a les mêmes droits que les autres d’être protégés. »

    25 ans que le bonhomme est arrivé en France. Originaire de Chine, il a épousé une Française et a monté son garage dans le 19e. « Nous aussi on subit le délit de faciès. » Quand des clients viennent lui chercher des pièces, ils lui demandent toujours leur provenance. « Comme si je ne pouvait avoir que des pièces contrefaites. Quand ils voient ma femme, personne ne lui pose la question… » Mais Sack n’est pas rancunier :

    « Je sais qu’il faudra 2 voire 3 générations pour que l’on se connaisse et qu’on vive en harmonie. »

    Un passant, lui aussi préférant rester anonyme, espère tout de même que la mort de Liu Shaoyao « aidera à l’éveil des consciences sur les discriminations subies par la communauté asiatique ». En attendant, Sack a remis sa casquette de marin blanche et est remonté sur son vélo pliable. Il a son garage à faire tourner.

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