En ce moment

    07 / 04 / 2017

    Non, « tu as maigri » n’est pas un compliment

    Par Lucie Blush , Alice Maruani

    Lucie Blush, réalisatrice et actrice de porno féministe, pensait « mourir vierge » quand elle était ado, et que tout le monde la complexait sur son poids. Aujourd’hui, on lui dit qu’elle est « mince », et elle répond « Fuck ».

    Je ne sais pas vraiment à quoi sert ce témoignage, j’imagine qu’on le découvrira. Ces dernières semaines, plusieurs personnes m’ont dit :

    « Tu es tellement mince ! »

    Ma réaction a toujours été la surprise : « Moi, mince ? »

    À 14 ans, j’aurais rêvé d’entendre ça, mais aujourd’hui, ça ne m’aide pas à me sentir en accord avec moi-même. D’abord, je trouve toujours ça bizarre que les gens se sentent autorisés à commenter l’apparence des autres.

    Bien entendu, ils ne me diraient jamais « Oh, tu es si grosse ! » mais le mot « mince » est d’une certaine façon accepté parce que toutes les filles veulent être minces, non ? Bien sûr, les gens qui me disent ça sont des amis, donc ça va parce qu’on se connaît bien et qu’on peut se parler franchement, mais ça m’embête quand même.

    Quel est le poids socialement validé ?

    Deuxièmement, ça sonne un peu comme « Tu es trop maigre ». Est-ce qu’il y a un poids qui est socialement validé ? Je fais 1 m 62 pour 49 kg. Si je réussis à prendre quelques kilos, est-ce que je ferais le « bon » poids ? Est-ce que les gens se la fermeront enfin? Avant, j’étais trop grosse, maintenant je suis trop mince. Est-ce même possible de satisfaire cette foule qui me juge ? Est-ce que quelqu’un s’est déjà demandé ce que je pensais, moi, de mon poids ?


    « Ma mère surveillait constamment ce que je mangeais et me parlait sans cesse de nouveaux régimes ou de pantalons qui ne feraient pas paraître mes cuisses trop grosses. »

    Lucie Blush, actrice et réalisatrice de porno

    Comme je l’ai dit, j’ai été une fille ronde. J’ai beaucoup souffert de ça à l’adolescence et au début de l’âge adulte. C’est très cliché, en fait. Des problèmes d’estime de moi, des complexes… Ma mère surveillait constamment ce que je mangeais et me parlait sans cesse de nouveaux régimes ou de pantalons qui ne feraient pas paraître mes cuisses trop grosses.

    Toujours déçue en me regardant dans le miroir

    J’avais cette image idéale de moi : mince, un peu plus grande, les cheveux lisses…Et chaque fois que je me regardais dans un miroir, c’était la déception. Aussi ironique que ça puisse paraître, cette haine de moi me donnait encore plus envie de manger. Je pensais honnêtement que j’allais mourir vierge parce qu’aucun homme ne voudrait jamais baiser avec moi. Je ne plaisante pas.


    « Je pensais honnêtement que j’allais mourir vierge parce qu’aucun homme ne voudrait jamais baiser avec moi. »

    Lucie Blush, actrice et réalisatrice de porno

    Ensuite, quand j’ai eu 26 ans, j’ai démissionné de mon boulot, et j’ai commencé à devenir réalisatrice de films porno. Pour la première fois de ma vie, j’ai pu travailler de chez moi, sans patron pour me dire ce que je devais faire.

    https://backend.streetpress.com/sites/default/files/lucie_blush_captive_making_of-08666.jpg

    Lucie Blush sur le tournage de Captive /

    Je pouvais faire ce que je voulais de mes journées et d’une certaine façon, je ne ressentais plus le besoin de me remplir de pâtes et de fromage après le travail. Je me suis émancipée de la nourriture et j’ai commencé à fumer aussi – ce qui est stupide, je sais, mais c’est arrivé.

    J’ai perdu mes seins et mes fesses

    Je ne me rendais pas compte que je perdais du poids, jusqu’à mon premier porno tourné par une autre réalisatrice. Je lui montrais les vêtements que j’avais achetés pour la scène. Quand je me suis changée devant elle, elle m’a fait :

    « Tu es tellement mince ! Tu as perdu beaucoup de poids ! »

    Je me suis regardée dans le grand miroir et j’ai vu. J’avais toujours eu de gros seins et ils étaient partis. À la place, il y avait deux petits nichons sur ce corps menu. Des jambes minces. De petites fesses qui ont apparemment « besoin d’être tonifiées » parce que oui, je déteste le sport.

    « Tonifie-les un peu et tu auras l’air fabuleuse ! »

    FUCK YOU !

    https://backend.streetpress.com/sites/default/files/queen.gif

    /

    À cause de ça, je me sens trop mince et trop grosse en même temps. Alors, même si j’ai apprécié acheter des fringues de petite taille, j’ai eu énormément de mal à m’identifier à mon nouveau corps. C’est là où le porno m’a beaucoup aidée.

    Je me suis habituée à me voir à l’écran

    Beaucoup de gens de mon entourage se demandent pourquoi je fais du porno. « Qu’est-ce qui ne va pas chez moi, hein? »

    J’étais comme beaucoup de filles, je me détestais toujours sur les photos :

    « Oh, supprime celle-là ! J’ai l’air affreuse ! »

    Eh bien, j’ai appris à apprécier mon corps à travers l’objectif et j’ai graduellement lâché prise face aux pressions que je recevais constamment des gens ou des médias.

    J’ai tourné « Naked » quand j’étais encore ronde. Dieu que je hais ce mot. Les trois premiers jours de montage de « Naked », c’est comme ça que je me sentais, « ronde ». Je vivais dans un minuscule studio à Barcelone et je voyais tout le temps les images sur mon écran.

    Je me disais que jamais je n’en serais capable, jusqu’à ce que je m’assieds et que je monte ce satané truc. D’une certaine façon, je me suis habituée à moi, à voir des gros plans de ma chatte – que je trouvais « ronde » aussi d’ailleurs – à voir mes poignées d’amour et ma cellulite.

    Puis j’ai joué dans d’autres films et j’ai vu mon nouveau moi, plus menu, différent. Maintenant, je vois juste ça comme une autre ère dans ma vie où je suis plus petite. Peut-être que je reprendrais du poids dans quelques années. Qu’est-ce qu’on en sait ? Et qu’est-ce qu’on s’en fiche !

    Tout au fond de moi, je suis toujours ronde

    J’ai accepté ça. Je le crois que je suis devenue fine, mais les vieilles habitudes ont la vie dure, et dans mon cœur, je suis toujours une fille ronde. Et j’imagine que je le serai toujours. Tout au fond de moi, je me vois toujours grosse.

    C’est bon, je me suis assumée comme ça et j’adore ce à quoi je ressemble, mais j’imagine que mon cerveau a été conditionné à penser que jamais je ne serai assez bien. Quand un mec sexy veut être avec moi, je suis toujours surprise :

    « Moi ?! Vraiment? »

    Pendant très longtemps, à chaque fois qu’un mec voulait baiser avec moi, je croyais que c’était un privilège pour la grosse que j’étais d’être désirée par quelqu’un. C’était comme une anomalie et je devais sauter sur l’occasion. C’était vraiment tordu.

    Chose importante : je me suis rendue compte que je n’étais pas là pour faire plaisir à qui que ce soit avec mon corps, mais pour me faire plaisir à moi-même. Mon corps est, de toute façon, ce qu’il est. Il n’y a pas grand chose que je puisse faire contre ça, à part apprendre à l’aimer ainsi.

    Note à l’adolescente que j’étais : tu ne vas pas mourir vierge, tu vas devenir une porn star, bitch!

    PS : Je me rends compte que ce témoignage est pétri de contradictions, mais comme nous tous, non?

    On a choisi de faire différemment. Vous validez ?

    Contrairement à la plupart des médias, StreetPress a choisi d’ouvrir l’intégralité de ses enquêtes, reportages et vidéos en accès libre et gratuit.

    Pour sortir des flux d’infos en continu et de la caricature de nos vies, on pense qu’il est urgent de revenir au niveau du sol, du terrain, de la rue. Faire entendre les voix des oubliés.es du débat public, c’est prendre un engagement fort dans la bataille contre les préjugés qui fracturent la société.

    Nous avons choisi de remettre notre indépendance entre vos mains. Pour que cette information reste accessible au plus grande nombre, votre soutien tous les mois est essentiel. Si vous le pouvez, devenez supporter de StreetPress, même 1€ ça fait la différence.

    Je soutiens StreetPress  
    mode payements

    NE MANQUEZ RIEN DE STREETPRESS,
    ABONNEZ-VOUS À NOTRE NEWSLETTER