Facebook tue les médias pour vendre un peu plus ta vie privée

25 Janvier 2018

par Tom Felle, maître de conférence en journalisme web à l'Université de Londres.

Le réseau social fait tout pour pousser ses utilisateurs à partager des posts personnels, plutôt que relayer des articles : les médias patinent et les fakes news prospèrent.

« Chers amis, ce n’est pas nous, c’est vous. Vous êtes le problème. Vous avez arrêté de partager chaque détail intime de vos vies et nous ne pouvons pas vous monétiser autant que nous le voudrions. Donc nous modifions notre relation pour vous convaincre de partager plus, pour que nous puissions vous montrer plus de publicités. »

Ce n’est pas une citation exacte de Mark Zuckerberg, bien sûr, mais une traduction approximative. Dans un communiqué publié le 12 janvier, le fondateur de l’entreprise a annoncé de nouveaux changements du fil d’actualités du réseau, qui affichera en priorité les posts des amis et de la famille plutôt que le contenu publié par les médias et les entreprises.

Les articles et les autres contenus apparaîtront moins dans les fils d’actualité, à moins qu’ils ne soient partagés par les utilisateurs et largement commentés. L’entreprise a aussi déclaré qu’elle allait modifier ses classements pour ne montrer que des « informations de qualité » — sans pour autant donner de détails sur ce que cela pourrait signifier. La publicité ne sera pas touchée par ces changements – vous serez toujours bombardé de publicités, que vous le vouliez ou non, et qu’elles soient pertinentes pour vous ou non.

Facebook s’inquiète : les utilisateurs ne partagent plus de posts intimes

Zuckerberg a déclaré que les nouveaux changements ont été pensés avec comme objectif d’améliorer la plateforme. Dans un post sur Facebook, il a écrit :

« En nous concentrant sur notre volonté de rapprocher les gens – avec leur famille et leurs amis, ou autour de moments importants dans le monde — nous pouvons faire en sorte que le temps passé sur Facebook soit un temps bien utilisé. »

Mais soyons clairs, le géant de la tech ne pense pas à nous lorsqu’il prend cette décision de changer son algorithme pour favoriser des interactions plus personnelles — il pense à l’argent.

Les internautes sont devenus des consommateurs passifs

Facebook s’inquiète depuis des mois. […] Les utilisateurs sont devenus beaucoup plus réticents à l’idée de publier des données personnelles en ligne. Et alors que les fils d’actualités se remplissent de contenus produits par les médias et autres influenceurs, les internautes sont devenus des consommateurs passifs plutôt que des partages.

Des recherches menées aux États-Unis montrent que les adultes passent environ 50 minutes par jour sur le géant du réseau social, bien que des rapports indiquent que cela diminue. Le public de Facebook est également vieillissant, car, depuis quelque temps déjà, les jeunes utilisateurs se tournent vers des rivaux comme Snapchat pour partager leur vie.

Le business model de Facebook repose sur la vente de grandes quantités de nos données — des représentations très sophistiquées de notre identité numérique et de nos émotions — aux annonceurs. Mais de plus en plus d’utilisateurs de Facebook publient des liens vers des sites, d’actu et d’infotainment par exemple, et postent moins sur leurs vies personnelles.

Facebook masque les contenus produits par les médias

L’entreprise essaye depuis un certain temps d’encourager le partage personnel. […] Les internautes ont été plus souvent incités à souhaiter les anniversaires de leurs amis. […] En accédant au contenu de votre téléphone, Facebook a également essayé de vous convaincre de partager plus. Les photos que vous avez prises sont incluses dans les publications suggérées, par exemple. Facebook Live a aussi été fortement promu dans le but d’encourager le partage personnel.

Pour les médias stressés, on frise l’ulcère. Beaucoup craignent que leur audience dégringole ces prochaines semaines, Facebook fermant le robinet et supprime presque tous leurs contenus des fils d’actualité de leurs followers. […]

La plupart des médias ont beaucoup investi dans leur présence sur Facebook, ainsi que dans le personnel et la technologie pour soutenir cette stratégie. Des médias désespérés sont partis en chasse d’audience sur les réseaux sociaux, rassurés par l’espoir que les millions de clics qu’ils obtiendraient se traduiraient d’une manière ou une autre par un modèle économique viable. Ca n’a pas été le cas.

« Beaucoup de médias craignent que leur audience dégringole ces prochaines semaines. »

Tom Felle, conférencier

A la place, cela a renforcé la position de Facebook comme gardien, tout en gonflant énormément les résultats du géant de la technologie. Facebook, avec Google, jouit d’une position de quasi monopole dans la sphère numérique, avec environ 84% du total des dépenses publicitaires en ligne en 2017 pour les deux sociétés.

Facebook fonctionne avec une quasi-impunité, hautement protecteur de son algorithme de classement. Il est devenu le plus grand site de partage d’informations au monde, tout en pouvant contrôler […] ce que deux milliards de personnes voient sur leurs fils d’actualités chaque jour.

Déficit de démocratie

Nous sommes confrontés à une préoccupation démocratique primordiale : Facebook a réellement le pouvoir de masquer les informations qu’il n’aime pas. Rien n’indique qu’il le fasse, mais nous devrions tous nous inquiéter que ce niveau de pouvoir soit conféré à une seule entreprise.

La dernière initiative de Facebook signifie effectivement que si les médias veulent que leurs contenus soient vus, ils devront payer Facebook via de la publicité — ou devront négocier des deals qui affaibliront un peu plus leur indépendance éditoriale, et assira un peu plus la domination de Facebook sur ce marché.

Cela ne stoppe en aucun cas la diffusion des prétendues « fake news » – en fait, ça enracine le problème. […] Il y a un réel danger que les nouveaux changements dans le classement des posts exacerbe le problème. Des contenus à forts potentiel viraux […] du genre de ceux que Facebook favorise, peuvent ne pas être vrais, honnêtes, nuancés ou précis, et ils ne peuvent certainement pas être vérifiés.

Il s’agit d’un terrain dangereux pour les médias. La « bulle de filtres », ce phénomème selon lequel les internautes ne voient que les contenus qui correspondent à leurs préférences, va grossir. Pire, des opinions contraires et d’importants débats, soit les découvertes que l’on fait dans un journal, pourrait être perdue à jamais dans le nouveau monde des réseaux sociaux.

Cette tribune a été traduite de l’anglais par Elsa Bastien, elle a été initialement publiée sur le site theconversation.com.