Laureen Ortiz, de Libé au porno

Laureen Ortiz, de Libé au porno

La journaliste sort un bouquin sur la « Porn Valley »

watch me | Portraits | par | 11 Avril 2018

Laureen Ortiz, de Libé au porno

Correspondante pour plusieurs médias en Californie, Laureen Ortiz s'est plongée dans le monde du porno. Elle le raconte dans un bouquin, en attendant la série.

À la librairie Le Monte en l’Air, Laureen Ortiz claque des bises. Ses amis arrivent au compte-gouttes, ce mercredi 28 mars, pour découvrir son nouveau livre Porn Valley publié aux éditions Premier parallèle. La journaliste de 35 ans y relate ses trois mois passés dans la vallée du porno de Los Angeles. Les blagues sexuelles fusent. « J’aurais dû mettre le costard et rien en-dessous », sourit un homme aux cheveux brun, à peine arrivé. « Le nom de la librairie est en accord avec le thème ! », se marre un autre.

Un livre sur le porno ? Journaliste indépendante pour Libération, Le Monde ou encore l’AFP depuis 11 ans, Laureen Ortiz s’explique :

« Dans mon métier, il arrive très souvent que l’on ne choisisse pas ses sujets. Ce sont eux qui vous tombent dessus, comme des pommes, en fonction des lieux et des circonstances. »

Ainsi c’est en 2009, alors qu’elle est correspondante pour Libé à Los Angeles, que le porno lui « tombe » dessus. Un matin de juin, à l’heure du petit-déj, elle lit un article évoquant une actrice porno testée positive au VIH le soir, et repartie en tournage le lendemain :

« Je trouvais ça dingue qu’on laisse des gens choper le sida sans s’en inquiéter. »

La jeune auteure n’a jamais maté un porno de sa vie (dit-elle) mais, intriguée, part à la rencontre des acteurs et actrices porno. Elle découvre des gens aux conditions de travail « hallucinantes, n’ayant aucun droit », ce qui la pousse à explorer le monde du X et à écrire des reportages pour plusieurs médias français.

The Wire

Née en 1982 à Clermont-Ferrand, Laureen Ortiz partage son adolescence entre la France et les Etats-Unis. « Dès que j’avais l’occasion d’y aller, pour des stages ou autre, j’y retournais. Ma grand-mère a vécu dans le Bronx, il y a toujours eu un attrait familial pour ce pays », justifie-t-elle. À sa sortie de l’Ecole supérieure de journalisme de Lille, en 2007, elle entre directement chez Libération. Fin 2008, elle part vivre à Los Angeles en tant que correspondante pour le quotidien, « un saut dans le vide, se souvient-elle. À l’époque ce n’était pas hype et j’étais loin de ma famille ». C’est la première fois qu’elle s’intéresse à la vallée du porno et à son business.

Une dizaine d’années plus tard, en 2016, l’idée du bouquin émerge. Deux années seront déterminantes. En 2012 d’abord, où elle découvre la série The Wire, fiction américaine diffusée en 2009 qui décrit la criminalité à Baltimore à travers la vision des policiers, trafiquants en tous genres, politiciens, enseignants, journalistes, etc. « J’ai adoré. Je ne suis pas une grande consommatrice de séries pourtant. »

ortiz
Au Monte-en-l'air. / Crédits : Nina Guérineau de Lamérie

Et en 2013, un an après, lorsque le vent la ramène à Baltimore, ville dont parle The Wire. L’auteure, alors en poste à l’AFP New-York au service « marchés financiers », habite « chez Gloria, la soeur de James Baldwin, écrivain américain noir et homosexuel des années 1950-1970 ! », s’exclame Laureen Ortiz au téléphone. « Avec le neveu, on a parlé des Noirs de Baltimore, de leurs conditions de vie. Puis j’ai commencé à couvrir la ville en tant que journaliste. »

Dans la fiction

Pour Libé, elle contacte alors George Pelecanos, scénariste pour HBO sur The Wire, et réalise un article sur les coulisses de la série. Durant cette année charnière, où Laureen « se demande quoi faire », les deux se revoient pour d’autres reportages. Sur ses conseils, elle intègre la toute nouvelle filière « Scénarios et écriture de séries » de la Femis en 2014 :

« Le journalisme que j’aime est mort. Moi je vis de terrain, de temps long, c’est pour ça que le format série m’a plu. »

La Femis lui ouvre des portes. De retour aux Etats-Unis en 2015 pour des projets journalistiques, elle apprend que les créateurs de The Wire planche sur The Deuce, série axée sur le porno. Une opportunité en or. Elle est recrutée en tant qu’enquêtrice. Mais sa collaboration s’arrête en avril 2016, juste avant les premiers tournages, faute de visa. Elle tente, un recours, sans succès : son avocat lui conseille d’écrire un bouquin.

Le porno, un sale business

C’est ainsi fait. Pendant l’été 2017, l’écrivaine interview toute la scène porno californienne : acteurs, actrices, producteurs, réalisateurs, sans jugement. « Derrière les collines hollywoodiennes se trouve la San Fernando Valley, surnommée Porn Valley en raison de la présence de l’industrie du X », décrit la grande brune. « C’est une banlieue qui commence au niveau des grands studios comme Warner ou Universal. C’est un endroit où tout est un peu moins cher et les gens qui sont dans le porno ont souvent peu de moyens. »

Elle suit certains d’entre eux dans des soirées karaoké, assiste aux tournages des films, suit les assemblées des personnes contre le port du préservatif, part à la recherche d’une témoin disparue. Ces gens du porno « sont devenus ma vie privée durant trois mois », souffle Laureen Ortiz émue du sort qui leur est parfois réservé. La réalité retranscrite dans son livre est cruelle. « Le porno est devenu une entreprise comme les autres. Dans tout commerce, on exploite les gens. Le business n’a pas de cœur, et le porno, c’est un business », lâche-t-elle :

« Aujourd’hui la base si tu veux faire du porno c’est la double pénétration plus sodomie. »

L’arrivée d’internet et des plateformes de streaming gratuit accentue ces pratiques :

« C’est une entreprise de destruction massive de ce qu’est la femme sexuellement. On balance l’image d’une femme passive, c’est terrible. Et aujourd’hui à Paris, on peut aller coucher avec des poupées dans une maison close sans que cela ne choque personne. Il faut se réveiller. »

Projets de séries

À la librairie, à Ménilmontant, son livre trône sur les étagères. Une vingtaine de personnes discutent autour de cacahuètes et d’un verre de vin. « Ce que je cherche dans mon travail c’est une analyse sociale avec une vision de long terme, de qualité, détaille Laureen Ortiz. Surtout ma position c’est de ne pas prendre les gens pour des cons. » Et de poursuivre :

« Quand tu plonges dans le quotidien des gens, le sujet vire à l’obsession. C’est très prenant physiquement et moralement. J’ai eu du mal à arrêter de poser des questions, à arrêter de creuser, de suivre les infos… »

Aujourd’hui Laureen Ortiz croise les doigts. La future scénariste projette déjà de retourner aux Etats-Unis. Car si Porn Valley a pour mission de porter la voix d’invisibles et de nuancer les clichés sur le porno, il sera aussi son tremplin jusqu’à la réalisation. Laureen Ortiz a deux projets de séries encore en discussion.


L'actu