Vis ma vie de soumise

Vis ma vie de soumise

« Voici le collier de ta soumission totale »

Fessées | Contre enquête | par , Haruko Daki | 31 Octobre 2018

Vis ma vie de soumise

« J’ai vécu une sexualité traditionnelle pendant 25 ans. Je trouvais ça ennuyeux. J’avais envie de marques sur mon corps », explique Barbara. Maso, uro, adepte du fist-fucking ou de la sodomie, plusieurs soumises racontent leurs quêtes de la jouissance.

Sur Facebook, Trésor affiche fièrement son collier de cuir noir à pointes. Stan, son maître, commente : « Voici le collier de ta soumission totale ». Cette cadre manageuse de 27 ans est ce que l’on appelle une soumise dans le milieu BDSM (bondage, discipline, domination, soumission, sadisme et masochisme). Elle ne retire jamais son bijou. Son maître peut y attacher une laisse. Il le lui a offert il y a un an. Son dressage s’est terminé après deux années d’apprentissage. L’accessoire signifie qu’elle lui appartient entièrement. « Je le laisse gérer ma vie », confie la Parisienne.

Le couple s’est rencontré au travail. Deux à trois fois par semaine, ils se retrouvent chez Trésor. Cet appartement, c’est Stan qui l’a choisi pour elle. Avant d’arriver, le dominateur lui envoie des consignes précises par message. Il lui demande par exemple de fermer les volets, de préparer les menottes, la cravache ou les chaînes. « Lorsqu’il arrive, il peut m’attacher les mains avec des cordes ou des chaînes. Je dois m’occuper de lui. Puis, je dois m’installer dans une position spécifique pour recevoir des coups de cravache ou de ceinture. » La soumise n’a pas le droit de refuser quoi que ce soit. Elle ne doit pas exprimer clairement ses besoins et ses envies, ni même jouir sans autorisation préalable.

Soumise mode d’emploi

Un contrat est généralement établi au début d’une relation dominateur-soumise. Il existe aussi, à l’inverse, des dominatrices et des soumis ainsi que des couples homosexuels. La soumise y inscrit ses fantasmes, les pratiques qu’elle accepte et celles qu’elle refuse catégoriquement. Il évolue bien sûr au fil du temps. Un safeword [trad. mot de sécurité] est défini par la femme. Il permet d’arrêter la séance dès qu’elle le prononce si la douleur n’est plus supportable. Ce mot n’a aucune connotation sexuelle. Eva Delambre, auteure de romans érotiques BDSM, analyse :

« On donne un pouvoir à la soumise, ce qui est contradictoire mais aussi indispensable pour sa sécurité. »

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Le rituel universel est d’appeler son dominateur « Monsieur ». / Crédits : Haruko Daki

Jérôme, 50 ans, est dominant sexuellement. Une fois par semaine, son épouse l’autorise à voir d’autres femmes et hommes, car elle ne kiffe pas trop les fessées. Il raconte la fois où il a été trop loin avec l’une de ses soumises : « Pendant mon apprentissage, j’ai voulu aller au-delà des limites [physiques et morales] de ma soumise en la fouettant, pour voir comment elle réagissait. J’ai joué avec le feu et on s’est brûlés tous les deux. Après, elle m’a engueulé. » Ces limites représentent le point de rupture dans la notion de consentement. Elles peuvent mettre un point final à la relation.

Il y a, par ailleurs, des règles à respecter pour être une bonne soumise. Le rituel universel est d’appeler son dominateur « Monsieur » et de ne jamais le tutoyer, sauf si elle considère qu’il n’a plus d’impact sur elle. Les 12 règles de la soumise, disponibles sur internet, précisent qu’une personne en position de soumission doit obéir à tous les ordres de son maître, ne jamais le regarder dans les yeux ou encore ne pas croiser les jambes. Ces instructions ne sont pas obligatoires ni suivies par toutes.

Si elle le déçoit ou si elle faute, il peut alors la punir en lui faisant subir des pratiques qu’elle ne désire pas. Lorsqu’Elsa, 38 ans, soumise et en couple depuis 2016, commet une erreur, Pierre la frappe avec une cuillère en bois ou la prive de son collier – qu’elle ne retire jamais – pendant plusieurs jours.

En contrepartie de cette pseudo-bienséance, la soumise a deux droits. Elle peut choisir son maître et le quitter s’il ne la satisfait plus. Auquel cas, si elle détient un collier, elle lui rend ou le découpe.

Papy pervers

Patrick Le Sage est dominateur depuis près de 38 ans et probablement le plus prisé de tout Paris. Depuis l’acquisition de sa cave proche de Nation en 2000, il y a accueilli plus de 300 soumises. Ce donjon BDSM est un lieu marquant. Dès que la porte blindée grise s’ouvre au fond de la cour, on découvre des dizaines de petits pots en verre remplis de culottes sur une étagère. Il les collectionne comme des trophées.

Son initiation à la domination, il la doit à Gladys, sa première soumise. Il a 34 ans à l’époque. L’homme aux faux airs de DSK développe :

« Pour moi, ça n’existait pas. C’était une hérésie. On ne peut pas mettre des gifles à une femme en pensant que ça lui fait du bien et la baiser ensuite ! »

Pourtant, il y prend vite goût. Patrick cherche alors de nouvelles femmes voulant tenter l’expérience et s’arme de patience. Le minitel et internet n’existaient pas à l’époque. Aujourd’hui, couples et femmes viennent à lui principalement grâce au bouche-à-oreille. « Les époux me contactent pour que je domine leur femme. »

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Ce monsieur a un donjon BDSM... / Crédits : Haruko Daki

Patrick Le Sage fait du sale

« Ici, on utilise 3.000 capotes par an », lance le septuagénaire à la chevelure grisonnante. Au sous-sol, lieu des séances, il a aménagé différents espaces pour attacher les soumises par les pieds ou les mains et même sur une croix, selon la pratique du bondage. Dans un coin, des chaînes métalliques jonchent le sol. Patrick est fier de montrer les outils qu’il a fabriqués lui-même, comme cette scie circulaire transformée en gode vibrant ou ces rasoirs électriques devenus stimulateurs clitoridiens. Tout le matériel est protégé pour éviter la transmission de maladies. Une fois ces objets utilisés, il les dépose dans un plateau chirurgical pour les nettoyer. Le dominateur a également installé un cercueil en bois ainsi qu’un confessionnal récupéré dans une église. À l’intérieur, il écoute, à la manière d’un prêtre, le contrat de sa soumise. Un peu partout, il a aussi disposé des cages et même une cellule grillagée où certaines passent la nuit.

Patrick Le Sage ne « baise » jamais ses soumises, sauf exception. Il préfère laisser la tâche à ces « godes à pattes », une horde de trois à dix hommes qui lui obéissent au doigt et à l’œil. La séance se transforme alors en gang-bang.

Avec ses soumises, Patrick Le Sage pousse le vice à fond jusqu’à inscrire ses initiales partout, comme une marque de domination. En témoigne le corps d’Arcane, une ancienne soumise: ils les lui a tatouées sur la nuque, cousues sur le pubis avec des lettres en diams et même inscrites au fer sur la fesse droite. Il l’a aussi mutilée en gravant « salope » au cutter dans le bas de son dos.

Ta daronne est sur Gleeden

Les soumises contactées par StreetPress ont principalement découvert la soumission sur le web après une relation conventionnelle, communément appelée « vanille » dans le milieu BDSM. Elle représente la « position du missionnaire dans le lit le dimanche soir, et rien d’autre… » d’après un blogueur.

Les joujoux de Patrick Le Sage

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Clarisse, blogueuse de 26 ans, raconte : « J’avais 13 ans la première fois que j’ai demandé à mon copain de me contraindre sexuellement, mais il a refusé. J’avais besoin de quelqu’un qui m’empoigne. » Elle rencontre son premier maître, Charles, à 21 ans. « Lui en avait 42, la différence d’âge m’excite énormément. Notre relation a duré deux ans et s’est terminée par un énorme mensonge de sa part. Alors que dans le BDSM, les deux points principaux, selon moi, sont la confiance et la sensualité. » En effet, les soumises confient leur corps à leur dominateur, elles ne doivent pas avoir de doutes.

Barbara, aide à domicile de 54 ans, a, quant à elle, découvert la soumission il y a quatre ans.

« J’ai vécu une sexualité traditionnelle pendant 25 ans avec mon ex-mari. Je trouvais ça ennuyeux, mais je n’ai jamais rien dit. J’avais envie de marques sur mon corps. »

Après sa séparation, elle traîne sur Gleeden à la recherche d’un homme à caractère dominant. « Mon ancien maître aimait beaucoup la cravache et les morsures. Mais notre relation était malsaine, c’est un pervers narcissique », confie-t-elle. Avec son actuel « amant dominant », qu’elle fréquente depuis quelques années, c’est plus simple. Il prend plus soin d’elle sexuellement parlant. Côté pratique, il lui urine dessus, la sodomise ou la fiste [poing enfoncé dans le vagin ou dans l’anus]. La douche dorée, c’est-à-dire le fait d’uriner sur une personne, est un procédé qui revient fréquemment dans ce milieu. Il représente une certaine jouissance. « J’aime beaucoup la transgression ! », assure la cinquantenaire. Elle avoue même qu’elle adorerait « pouvoir faire des choses dans un lieu de culte ».

Petits plaisirs coupables

Dans le BDSM, les pratiques sont multiples, et la douleur ou l’humiliation sont monnaie courante. Elsa est masochiste. Ce n’est qu’après avoir regardé le film 50 nuances de Grey, sorti en 2015, qu’elle a un « déclic » et commence à se renseigner sur le milieu. Elle détaille son plaisir sans culpabilité :

« Lors d’une séance, après 150 coups de cravache, de martinet et de paddle [tapette dure en cuir], j’ai déclenché une fontaine [éjaculation féminine] alors qu’il n’y a pas eu de contact entre mon homme et moi. C’est de la jouissance créée par le plaisir de la frappe. »

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Le fameux mur de culottes - trophées. / Crédits : Haruko Daki

Pour Clarisse, il a été plus compliqué d’assumer son penchant pour la douleur. « Avec mon premier maître, on est allés au bout de mon plaisir maso. Il m’a dit qu’il n’avait jamais frappé personne aussi fort et qu’il n’avait pas retenu ses coups. Je me suis sentie terriblement honteuse. » Cette séance lui ouvre les yeux sur la sexualité qu’elle désire.

Pauline, 40 ans, soumise depuis plus de deux ans à son maître Rémy a, elle, difficilement accepté l’humiliation. « Le plus long cheminement pour moi a été de marcher à quatre pattes à côté de mon maître. Avoir une soumise à ses pieds est une jouissance psychologique pour lui », explique la Nantaise qui apprécie par ailleurs la douleur. Elle a récemment porté des pinces à linge sur les lèvres vulvaires pendant une heure pour satisfaire le plaisir de son maître qui vit à Paris et s’est aussi donnée quelques coups de badine [baguette mince et longue].

Vie adultère

Les corps se mélangent

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Les soumises assument difficilement leur sexualité auprès de leur entourage. Le sadomasochisme, considéré comme une pratique déviante, est un sujet complexe à aborder lors d’un déjeuner dominical.

Afin de ne pas vivre dans la privation, elles mènent parfois une double vie. Pauline a caché sa relation avec son dominant Rémy à son époux pendant neuf mois, jusqu’à ce qu’il la découvre et l’accepte « par amour ».

Pour Déola, 39 ans, soumise de Patrick Le Sage depuis plus d’un an, c’est tout autre chose. Elle est mariée depuis dix-huit ans et vit ses « plaisirs personnels et [son] vice seule ». « La vie d’une femme adultère est frénétique et passionnante. Pour pouvoir la mener à bien, il faut être vigilante aux moindres détails et accepter la frustration qui en découle de ne pas faire ce que l’on veut quand on le veut », ajoute cette ouvrière dans une PME. Il y a sept ans, elle découvre le sadomasochisme avec son amant de l’époque. Elle se rappelle :

« Il a intégré différents outils de torture à nos entrevues, comme des pinces à seins et un spéculum [écarteur] anal. J’aimais ce mélange de torture et de plaisir qui exalte chaque sensation.»

Avec Patrick, elle aime se sentir « tel un objet de métal » lorsqu’il accroche des mousquetons sur tout son corps.

Le BDSM comme libération

« Les soumises ont des caractères très forts dans la vie de tous les jours. Pendant les séances, elles peuvent lâcher prise », explique Barbara. Elles se donnent à l’autre pour se libérer des pressions quotidiennes, comme Déola qui fait « tomber le masque et [s]’abandonne ». Elles se découvrent de nouvelles limites et ont l’impression de se dépasser. « J’aime l’idée de vivre ma sexualité sans me conformer aux valeurs imposées par la société », conclut la blogueuse Clarisse.

Article en partenariat avec le CFPJ.


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