« Je vis une double vie, la nuit je suis une drag-queen »

« Je vis une double vie, la nuit je suis une drag-queen »

Le jour, ils sont prof, kiné ou ingénieur

Démon de minuit | Enquête | par | 2 Juillet 2018

« Je vis une double vie, la nuit je suis une drag-queen »

« J’arrive parfois en réunion avec des traces de mascara », rigole Paul. La journée, ingénieur urbaniste, la nuit, il brûle les planches perché sur des talons de 14 cm. Entre préjugés et paillettes, 7 drag-queens parisiennes racontent leur quotidien.

Rue de Cléry, Paris 2e — Il est 15h dans le cabinet paramédical d’Alejandro. Ce grand brun aux lunettes d’aviateur et en blouse blanche raccompagne sa dernière cliente de la journée. « J’ai un peu de temps devant moi. On ne m’attend qu’à 20h pour le show », lance le masseur-kinésithérapeute d’une trentaine d’années au léger accent hispanique, tout en s’affalant sur son siège. Dans quelques heures, il deviendra Mariska Stardust, son alter ego nocturne outrageusement maquillé. Voilà quatre années que cette dernière se déhanche dans des tenues sulfureuses juchée sur des talons vertigineux. Son truc : chanter dans sa langue natale des tubes vintage, plus proche du Julio que d’Enrique. Alejandro est kiné, Mariska Stardust drag-queen. Et pourtant les deux ne font qu’un.

Alejandro n’est pas le seul à chausser des compensés et à arborer des paillettes chaque week-end. Accoutrées selon l’humeur d’une banale robe moulante aux tailleurs plus chics signés Guy Laroche, coiffées de perruques extravagantes et fardées à l’extrême, ces créatures de la nuit sont de plus en plus nombreuses à écumer les scènes parisiennes. Une nouvelle génération biberonnée aux tutos make-up Youtube est née, bien loin des anciennes drag, plutôt habituées aux planches du Lido qu’aux bars branchouilles du 11e. Comme l’explique Ariel :

« Depuis deux ans, les soirées drags se sont multipliées. Le public s’est extrêmement diversifié. Ce ne sont plus exclusivement des gens issus de la communauté LGBT, il y a de tout. »

Voilà deux années que ce prof d’anglais coiffé d’une casquette à l’envers se transforme en Poney McSlutty. Un mix subtil entre le dessin animé enfantin My Little Pony et une « chaudasse », adepte des robes fendues et des sous-entendus sexuels.

Cette culture drag a été remise au goût du jour en grande partie grâce au succès mondial de l’émission américaine RuPaul’s Drag Race, lancée en 2009 et reconduite déjà pour une onzième saison. Chaque semaine, quatorze candidates s’affrontent dans diverses épreuves dans le but d’élire la prochaine superstar drag-queen. « Cette télé-réalité est devenue une référence pour tout le monde. Suivre dans la vie de tous les jours des personnes qui nous ressemblent s’adonner au drag, ça aide à normaliser les choses. Avant de la regarder, j’étais curieux mais je n’aurais jamais eu le courage de me lancer », explique Alejandro qui a puisé dans l’univers de David Bowie pour créer son personnage.

Petit lexique Drag

Drag mother : mentor d’une drag-queen padawan.
Drag house : collectif de drag-queens dirigé par une drag mother.
Pads : coussin rembourré placé sur les hanches, jambes, seins ou fesses pour avoir les mêmes courbes que Kim K.
Tuck : technique pour coincer et sécuriser les organes génitaux masculins afin de créer l’illusion d’un vagin. Soit grâce à du scotch ou par superposition de plusieurs paires de collants. Certains, plus manuels, fabriquent même un string maison grâce au haut d’un collant et au tube d’une chaussette.
Lip-sync : play-back, épreuve culte lors d’une performance.
Pêcheresse : faire sa coquine.
Okur : okay, expression courante.
Fishy : drag-queen ultra féminine.
Shade : une sorte de vanne perfide qui attaque sur un défaut.

Des heures de préparation

H-5. C’est parti pour un après-midi de préparation. Brosses, faux-cils titanesques, fonds de teint, poudres en tout genre et lipstiks flashy sont éparpillés aux quatre coins de ce petit 30 m², situé Porte de Montreuil. Maîtresse des lieux, Bosco Noire a privatisé le miroir de la salle de bain. Tipsy Turvy et Emily Tante se retrouvent dans salon. De leur vrai prénom Benjamin, Paul et Pierre s’apprêtent pour animer ce soir la Queermess, au bar du M’sieurs Dames niché dans le 11ème arrondissement. Ce loto propose des cadeaux absurdes, allant du cartable d’écolier Oui-Oui à la matraque de flic en plastique.

Des morceaux pop passent en boucle dans ce qui s’apparente à une soirée pyjama. En se laquant le visage à coups de spray pour fixer son maquillage, Paul se souvient des malheurs d’une de ses copines :

« Après avoir défilé trois jours en talon pour le Mondial du Tatouage, Minima Gesté s’est retrouvée à ne plus sentir ses orteils pendant deux mois. »

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Tipsy Turvy en pleine préparation. / Crédits : Charlotte Sauvagnargues

La journée, il porte toujours une chemise impeccable. Ce cadre de 27 ans partage sa vie entre son boulot d’ingénieur urbaniste et sa passion pour le drag, qu’il pratique depuis quatre ans.

Après le rasage et le maquillage, place aux corsets serrés, poitrails généreux et fausse hanches. Illusions de courbes bien féminines assurées. Sans oublier le tuck, une technique plutôt « barbare » recourant au scotch pour cacher les parties génitales. « On a clairement une espérance de vie plus limitée que la moyenne », plaisante Tipsy Turvy. Mais qu’importe, le drag est prenant, comme l’explique Khazel, à quelques arrondissements de là :

« Dès que je me lève le matin, je pense déjà à ce que je pourrais faire pour mon personnage. C’est pareil sur ma pause déjeuner lorsque je suis au travail. »

Lui passe des soirées entières à confectionner des perruques. Plus connu sous son nom de scène Shei Tan, ce documentaliste aux multiples piercings incarne un démon féminin « défoncé » par la chirurgie esthétique. Créer des visages aux proportions inhumaines, c’est la signature de son collectif House of Morue. Sa toute première performance remonte à deux ans dans un club hype de la capitale. Au programme, un dress code fluo. Ca a été un véritable fiasco :

« Il pleuvait énormément et je me suis retrouvée à quatre pattes à faire la pêcheresse [coquine, terme courant dans le milieu]. Mes collants étaient dégoûtants. Ils ont viré au marron. Heureusement, ma perruque volumineuse faisait parapluie et abritait mon visage maquillé. »

Money, Money, Money

Côté portefeuille, la note est plutôt salée entre l’achat du maquillage, celui des perruques, des tenues et des chaussures. « Dans le principe, je me fixe un budget. Evidemment, je ne le respecte jamais. Je dépense clairement plus pour mon personnage que pour moi », glisse ironiquement Paul. Des frais qui sont loin d’être amortis par le cachet des artistes. Le minimum pour une apparition est de 70 euros. C’est entre 100 et 150 euros pour une performance. Certaines drag-queens sont prêtes à baisser jusqu’à 50 euros, voire à travailler gratuitement, lorsqu’elles débutent. Mais ça n’est pas suffisant pour en vivre.

De son côté, Alejandro, alias Mariska Stardust, se plaint de l’encombrement dans son appartement parisien. Ses placards débordent. Les costumes et lui, c’est une longue histoire :

« Petit, j’avais un problème à la hanche gauche. Je devais porter un énorme appareil horrible en ferraille. A deux ans, on m’a déguisé en pirate pour un concours. J’ai gagné avec ma patte métallique. »

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Khazel avant qu'il ne devienne Shei Tan. / Crédits : Charlotte Sauvagnargues

Quand le drag s’invite dans la vie

Dans la salle des professeurs du lycée où il travaille, Ariel n’a jamais mentionné sa vie de scène. Ni son double, Poney McSlutty :

« Il reste trop de gens qui associent les drag-queens avec ce qu’ils voient chez Michou. Ils pensent automatiquement que c’est notre identité. Ils ont dû mal à visualiser qu’il y ait un homme derrière, avec une démarche artistique, et prennent trop facilement le personnage qu’on incarne pour argent comptant. »

Des tonnes de préjugés lui sont collés à la peau : pervers, dans un profond mal être, perturbé psychologiquement et sexuellement. « Mais ça n’est rien de tout ça. » Le trentenaire au look d’éternel adolescent est membre de la drag house Maison Chérie. Reconnue officiellement en association depuis un an, une de ses priorités est de lutter contre cette ignorance. Elle voudrait développer la culture drag et montrer qu’elle est un art, au même titre que la danse ou le chant. Un point de vue partagé par Guillaume et Jules, sorte de Demoiselles de Rochefort de la drag. Depuis cinq ans, leurs vidéos youtube mettent en scène leur duo antinomique : Rose Van Dome — bourgeoise ménopausée bienveillante — et Punani Jellinsky— femme fatale dédaigneuse. Plus du genre à se fondre dans le décor dans la vie de tous les jours, Jules tient à conserver une limite entre ces deux mondes. Ce photographe qui ne porte que du Thierry Mugler en drag a scindé son Instagram et son Facebook. Désormais, il possède un compte pour Jules et un autre pour Punani Jellinsky.

En temps normal, Paul porte des chemises ultra classiques et arbore une barbe plutôt clean. Rien ne laisserait imaginer sa double vie :

« Le lundi matin, j’arrive parfois en réunion avec des traces de mascara ou un peu de vernis sur les ongles qui datent de la veille, c’est très gênant. Je ne sais pas comment mes collègues font pour ne rien voir. »

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Emily Tante est presque là. / Crédits : Charlotte Sauvagnargues

Pour Arthur, ingénieur aux cheveux roses, son personnage surgit parfois sans prévenir dans son quotidien :

« Minima Gesté place en permanence un petit Girl ou Okur [okay, expression drag populaire]. Un jour c’est sorti tout seul à la machine à café. J’ai tourné le dos direct avant que mes collègues ne puissent tiquer. »

Une séparation assez difficile à maintenir. Surtout quand les spectacles s’enchaînent dans la même semaine.

Khazel, lui a eu du mal à faire comprendre sa passion à sa mère : « Au début, elle pensait que j’étais trans et que je voulais changer de sexe. Elle fait du théâtre. Je lui ai expliqué que c’était comme quand elle joue le rôle d’un homme. Moi aussi, j’incarne un personnage la nuit. » Aujourd’hui, elle a compris et sait que son fils fait du spectacle. « Ca n’est pas juste s’habiller en femme pour s’habiller en femme. » En revanche, son père n’est toujours pas au courant de sa passion, ni de son homosexualité. Son compagnon, illustrateur, le soutient à 200% et le dessine souvent en drag. « Il a vécu à Manchester où cette culture est beaucoup plus étendue qu’à Paris. »

L’heure de la libération a sonné

Shei Tan une fois prête !

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Lorsqu’ Arthur serre son corset et pose ses faux ongles pour laisser la place à Elle, il se sent enfin libéré :

« Le drag m’a fait casser plein de barrières que j’avais quand j’étais Arthur. J’ai davantage confiance en moi, je me sens mieux dans mon corps et cela se retranspose dans ma vie de civil. Actuellement, j’ai les cheveux décolorés et ça, sans Minima Gesté, ça n’aurait pas été envisageable. »

Pour toutes ces drag-queens, cette passion est un véritable exutoire. Alejandro lui, voit cet art comme un « couteau suisse » lui permettant de mettre la main à la pâte sur tout :

« Je créé un personnage de A à Z. Je fais de la couture, de la coiffure et du maquillage . »

Pour Khazel, le drag a été véritablement salvateur. Natif de la Réunion, à son arrivée en métropole, il affichait 30 kg de plus sur la balance. « Le drag a accéléré ma perte de poids. Danser avec le corset et tout le bordel, ça te fait beaucoup transpirer. Je me répétais sans cesse que pour rentrer dans cette robe, je devais perdre une cuisse », confesse le jeune homme à la silhouette maintenant longiligne. Il poursuit :

« Le drag inconsciemment m’a motivé et m’a aidé à m’accepter.»

19h30 et déjà, tout un petit monde se presse à l’intérieur du bar du M’sieurs Dames. Ils attendent Tipsy Turvy, Bosco Noire et Emily Tante. Ces dernières font leur entrée en tenue de Juanita Banana et de pom-pom girl. Les blagues grivoises fusent. C’est à Elles de briller maintenant.

Article en partenariat avec le CFPJ.


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