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    29 / 01 / 2019

    Après le crash d’un avion espion, la France aurait volé des preuves

    Les barbouzeries des espions français à Malte

    Par Tomas Statius

    En octobre 2016, un petit avion espion de la France s’écrasait peu après son décollage de l’aéroport de Malte. Pour enterrer l’affaire et faire capoter l’enquête locale, la France aurait volé des preuves. Un autre coucou aurait pris le relais.

    La scène a tout d’un film d’espionnage. Le 24 octobre 2016, les enquêteurs de la police judiciaire maltaise perquisitionnent une sympathique bicoque de la municipalité de Balzan, à quelques kilomètres du centre-ville de La Valette, la capitale de Malte. Sur place, la maison est vide. Ses occupants semblent avoir plié bagage en quatrième vitesse. Des câbles pendent encore des murs et les restes d’un déjeuner à peine entamé jonchent le sol.

    Les pandores n’arrivent pas à cette adresse, au coeur d’un quartier résidentiel, par hasard. Ils ont un tuyau. Le matin même, un petit avion dix places, un Fairline Merlin, immatriculé N5577MX, s’est écrasé. Quelques secondes après avoir quitté le tarmac de l’aéroport de Luqa, le principal de l’île, le coucou est victime d’une avarie. Un automobiliste filme la scène. Sur sa vidéo, des flammes montent rapidement de la piste de décollage avant de dévorer les grilles qui enserrent le terrain. Ses cinq occupants français décèdent dans l’accident. L’information tourne en boucle sur les chaînes d’information en continue maltaises. Elle est bientôt reprise par certains médias hexagonaux et pour cause : les cinq occupants de l’avion sont français.

    Quelques semaines plus tard, le ministère de la Défense français dévoile le pot-aux-roses : trois d’entre eux étaient en mission pour la Direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE). Les deux autres, pilotes, étaient embauchés par une entreprise qui travaille fréquemment pour l’agence qui dépend du ministère de la Défense.

    Mission secrète

    « C’étaient des mecs d’un très bon niveau, spécialisés dans la surveillance », commente un ancien gradé de la DGSE, quand on l’interroge sur le profil de ces espions français en mission à Malte. Selon le quotidien Malta Today, qui a publié un article fouillé sur le sujet à l’automne 2018, ces derniers faisaient partie d’une cellule de neuf personnes, hébergée depuis près d’un an dans la petite maison visée par la police locale. Sur place, il faut imaginer une véritable caverne d’Ali Baba pour espion en goguette, poursuit le journal, avec son lot d’écrans de surveillance et d’ordinateurs. La mission de cette cellule ? Superviser des livraisons d’armes en Libye et vérifier qu’elles tombent entre les bonnes mains, écrit le journaliste David Samuel Hudson, l’auteur de l’article. Une hypothèse jugée crédible par plusieurs sources proches des services de renseignements, contactées par StreetPress. « C’est assez logique vu la politique de la France en Libye », commente ainsi un bon connaisseur du milieu.

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    Le bureau des légendes à Malte. / Crédits : google map

    L’avion, quant à lui, était la propriété de l’entreprise CAE, qui employait également les deux pilotes décédés dans le crash. Domiciliée au Luxembourg, la firme est l’un des principaux contracteurs de la DGSE. Depuis plusieurs années, elle est l’un des leaders du marché et loue ses avions espions à la France, qui n’en possède aucun. Tous sont équipés de matériel dernier cri, vante l’entreprise sur son site internet. Ces appareils permettent au choix d’intercepter des communications ou de surveiller en direct de vastes zones. À l’instar du Fairline qui s’est abîmé sur le territoire maltais, certains sont immatriculés aux Etats-Unis. « Cela permet de monter du matériel américain sur les avions », renchérit un ancien diplomate, habitué du milieu du renseignement.

    La France n’est pas la seule à avoir recours à ses services. CAE a travaillé dans le passé pour l’agence de défense européenne, dans le cadre de mission de surveillance en Bosnie-Herzégovine ou pour le gouvernement néerlandais. En France, elle intervient également dans la formation de plusieurs troupes françaises, dont les parachutistes pour lesquels elle organise des sauts d’entraînement.

    Personne à Malte ne se souvient de rien

    À Malte, on n’a pas oublié le crash de cet avion pas comme les autres. Une enquête judiciaire a été ouverte pour déterminer les raisons de l’accident et obtenir des réponses de la part des autorités françaises, notamment sur la présence de ses agents sur le territoire maltais. La petite île, à mi-chemin entre l’Europe et l’Afrique, est en effet un territoire qui se revendique neutre, comme la Suisse. Impossible, normalement, pour des personnels militaires étrangers de s’y établir. Mais situé à quelques miles nautiques de Libye, Malte est également un territoire stratégique pour les puissances impliquées dans le conflit libyen.

    Selon la presse locale, les autorités françaises auraient tout fait pour faire capoter l’enquête. Refus de transmettre des informations, absence de transparence… Les pandores tricolores auraient même dérobé des pièces à conviction lors d’une visite sur place, accusent les maltais. « C’est normal qu’on n’ait rien laissé sur place », justifie cet ex-gradé de la DGSE interrogé par StreetPress :

    « On ne fait pas confiance aux maltais, en raison de leur proximité avec les Russes. »

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    Le soi disant avion, photographié en 2011. / Crédits : Malta Today

    Une première enquête du bureau d’enquête aéronautique (BEA), le service français chargé de déterminer l’origine de l’accident, rendue en 2016, évoque des problèmes de maintenance sans donner plus de détails. Circulez, il n’y a rien à voir.

    Contacté par StreetPress, les ministères des Affaires étrangères, de la Défense et des Armées ne se montrent pas plus loquaces. Même chose du côté d’anciens députés. Patrice Prat, président du groupe d’amitié France-Malte, pourtant en poste à l’époque, affirme se rappeler à peine de l’accident. Et encore moins d’en avoir discuté avec ses homologues insulaires. Idem pour Marie Recalde, ex-présidente de la commission défense de l’Assemblée Nationale au cours de la précédente mandature.

    Dans le milieu du renseignement, plusieurs experts soufflent que l’âge de l’avion, plus de 30 ans au compteur, ne permettait plus d’assurer la sécurité de ses occupants.

    L’avion de la DGSE est de retour

    Deux ans plus tard, les espions français auraient repris du service. Un avion espion de la DGSE survole à nouveau les côtes libyennes. En mai 2018, plusieurs observateurs avisés du milieu du renseignement l’aperçoivent sur Flight Radar, une application qui permet de visualiser le trafic aérien en temps réel, avant de s’en ouvrir sur Twitter. Pour un journaliste, habitué des questions de défense, ce dernier aurait été aperçu pour la première fois à Malte au « printemps 2016 », soit quelques mois avant le crash de son jumeau. Immatriculé N919CK, il appartient à CAE comme l’indiquent plusieurs publications spécialisées dans l’aéronautique.

    Les espions français seraient-ils également de retour sur le sol maltais ? Selon plusieurs sources concordantes, une nouvelle cellule aurait été réactivée, avec les mêmes missions que sa prédécesseure. « À l’époque, l’avion servait également à écouter tout le monde, dont nos amis », croit savoir cet ancien gradé de la maison, passé depuis dans le privé. Pour un ancien diplomate africain, habitué du milieu du renseignement, les agents français pouvaient également être sollicités pour des missions de ciblage au service des troupes de Mohammed Haftar, ex-maréchal de Khadafi. Il est depuis devenu, avec le soutien de la France, l’un des hommes forts de la Libye.

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