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    27 / 06 / 2019

    Épaule luxée, ecchymoses et humiliations au commissariat

    Agressée par son date Tinder, Émilie a fini en G.A.V

    Par Rémi Yang , Caroline Varon

    « J’ai dormi à un mètre d’une flaque de ma propre pisse. » Émilie a passé une nuit cauchemardesque au commissariat de Montrouge. Elle voulait porter plainte contre son date Tinder qui l’a agressée. C’est pourtant elle que la police a enfermée.

    « J’ai été traitée pire qu’un animal », enrage Émilie au téléphone. La jeune femme ne décolère pas. Elle revient sur sa nuit cauchemardesque, du lundi 24 au mardi 25 juin, au commissariat de Montrouge. « Je venais porter plainte pour une agression… »

    Mardi 25 juin. Début de soirée. Émilie se prépare à un rendez-vous sympa avec un prétendant rencontré sur Tinder. C’est la première fois qu’ils se rencontrent. « On a bu quelques verres, puis il m’a proposé d’aller dîner chez lui », rembobine-t-elle. Après hésitation, elle accepte. « On était d’accord tous les deux : ça n’impliquait aucune obligation. Il m’a même dit que je pouvais dormir sur le canapé. » Mais lorsqu’elle essaie de quitter l’appartement après qu’il a tenté de l’embrasser, le date aurait vu rouge. « Il ouvre la porte et me pousse dehors », raconte Emilie. « Sauf que j’ai encore mes affaires à l’intérieur… Je n’avais aucune garantie de les récupérer plus tard. Donc je me suis interposée. » L’homme aurait alors claqué la porte plusieurs fois sur Émilie, qui avait passé une jambe et une partie de son buste dans l’entrebâillement. Il l’aurait ensuite attrapée par la gorge, avant de la jeter sur le palier. Sous le choc, elle sort de l’immeuble, paniquée, et appelle la police.

    « Vous êtes sûre que vous voulez porter plainte ? »

    Cinq minutes plus tard, les bleus débarquent. « Ils sont allés dans l’appartement du jeune homme et ont pris son nom, son prénom, sa date de naissance et son adresse. Ni plus ni moins. » Les policiers descendent et conduisent Émilie au commissariat pour prendre sa plainte. Sauf que lorsqu’elle explique la situation à l’agent chargé de l’accueillir, il lui aurait dit : « Vous êtes sûre que vous voulez porter plainte ? Il va prendre 15 ans, ça va ruiner sa vie ». La jeune femme reste bouche bée : « Je me suis retrouvée comme une idiote, j’étais complètement choquée par cette phrase ». Elle opine.

    Un homme lui fait alors passer un test d’alcoolémie, avant de la placer dans une salle d’attente. La personne chargée des plaintes serait occupée. « L’officier m’a dit que je pouvais choisir de patienter une heure ou deux dans la salle ou bien rentrer chez moi. » Émilie choisit d’attendre. Mais, même après plusieurs heures, personne ne veut prendre sa plainte. Elle contacte alors son avocat, Me Honegger. « Elle était très claire et cohérente dans ses propos », se rappelle-t-il.

    Les multiples appels de l’avocat n’y changeront rien : Émilie patiente toujours. « Sur le moment, les policiers ne font rien. Ils me répondent que ma cliente est incohérente, hystérique, qu’elle devrait déjà être contente de ne pas finir en cellule de dégrisement », s’indigne Me Honegger. Voyant que les choses n’avancent pas, il conseille à Émilie de rentrer chez elle et de porter plainte le lendemain. « Je me lève pour quitter le commissariat. Et quand j’arrive devant la porte, on me retient », se remémore-t-elle :

    « Un flic m’attrape par le bras. Une autre policière me prend par derrière et me pousse. Et un troisième me tire sur le côté. Toujours sans m’expliquer ce qu’il se passe. J’essaie de rappeler mon avocat, on m’arrache mon téléphone des mains ! »

    Elle aurait ensuite été menottée à un banc, sa robe en vrac. « On m’a dit une heure et demie plus tôt que je pourrai rentrer chez moi quand je le voudrai. Et là, au moment où je veux rentrer chez moi, on me violente pour me remettre dans le commissariat », s’insurge-t-elle. Une policière aurait même ajouté : « Je vais te faire une palpation, ça va te calmer ».

    Fin de soirée en G.A.V

    À ce moment-là, Émilie n’a toujours pas vu de médecin. « Je n’arrêtais pas de dire que j’avais été victime d’une agression trois heures auparavant. Mais tout le monde s’en foutait », enrage-t-elle. Finalement, les policiers décident de la conduire à l’hôpital. Ils sont quatre pour l’escorter. « On commence à me diriger vers la sortie du commissariat. Les menottes me sciaient le poignet parce qu’ils ne les avaient pas mises correctement. J’essayais de les remettre et ils ont cru que je me débattais. » Résultat : demi-tour ! Arrivée à la porte du commissariat, on lui annonce qu’elle va être emmenée en cellule. « Je dis au policier qui me tient par les menottes qu’il est en train de me démettre l’épaule et il continue de tirer sur mon bras », se souvient-elle.

    La jeune femme serait ensuite restée plusieurs heures dans sa cellule avant qu’on lui signifie sa mise en garde à vue pour « violences volontaires sur personnes dépositaires de l’ordre public ». À midi, Me Honegger arrive et sa G.A.V est levée. « Elle avait les vêtements déchirés, elle était choquée », témoigne-t-il. « Je me suis rendue compte que ma culotte aussi été déchirée. Est-ce que c’est normal ?! », enrage Émilie.

    Humiliations et épaule luxée

    Émilie est restée plus de 12 heures au commissariat de Montrouge, dont huit heures en G.A.V. Temps durant lequel elle raconte avoir été victime de plusieurs humiliations. Elle aurait été obligée d’uriner dans sa cellule, personne ne lui répondant lorsqu’elle demandait à aller aux toilettes. « J’ai passé je ne sais pas combien d’heures à dormir à un mètre d’une flaque de ma propre pisse », fulmine-t-elle. En pleine canicule, elle n’aurait pas non plus eu le droit à un verre d’eau, jusqu’à l’arrivée de son avocat. « J’ai commencé à faire un malaise. Il a fallu que je sonne huit fois avant qu’on vienne m’apporter un verre de jus d’orange et des gâteaux. » Et lorsqu’elle a enfin pu porter plainte contre son agresseur de la veille, l’officier aurait tenu à spécifier son taux d’alcoolémie sur sa plainte, alors que celui de son agresseur n’aurait jamais été mesuré. « On tient vraiment à m’humilier en disant “C’est sa faute, elle avait bu, elle n’avait qu’à pas aller chez lui” », fulmine-t-elle, certaine de ce qui lui est arrivée. Elle ajoute :

    « NON ! Ce n’est pas possible qu’en 2019 on humilie les femmes agressées comme ça ! C’est inadmissible ! »

    À l’Unité Médico-judiciaire de Garches (92), le lendemain, les infirmiers constatent plusieurs ecchymoses et des griffures au poignet. « Sauf que les blessures de sa première agression se sont mélangées avec celles du commissariat », assure son avocat. Émilie s’en sort avec un jour d’ITT. « Elle avait des traces de lacérations et l’épaule luxée », ajoute Me Honegger. La jeune femme est citée à comparaître pour outrage et rébellion en 2020. « Ils ont écrit que je faisais “mine de vouloir en découdre”. Mais qu’est-ce que c’est que ça ?! Ça veut dire que je faisais des moulinets avec mes bras comme si j’étais dans un match de savate ?! », ironise la jeune femme.

    Avec son avocat, Émilie a porté plainte contre son premier agresseur, et a saisi l’IGPN pour les mauvais traitements qui lui ont été infligés au commissariat.

    Le commissariat de Montrouge n’a, pour le moment, pas répondu à nos sollicitations.
    Le prénom a été modifié.

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