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    27 / 02 / 2020

    Bienvenue à la coupe de France du mème

    Les neurchis de mèmes, une sous-culture web très politique

    Par Emma Deunf

    Les mèmes, ce sont ces montages photos humoristiques et parfois politiques qui circulent sur le web. Les meilleurs créateurs du genre, réunis en « neurchis », s’affrontent dans une coupe de France en ligne. Plongée dans une sous-culture.

    Les mèmes, ce sont ces images légendées, détournées et reprises à l’infini, d’utilisateur en utilisateur. Né sur les forums américains 4chan et Reddit, ce phénomène du web a colonisé Facebook à travers les « neurchis » : des groupes qui partagent des mèmes sur des thèmes précis. Ils se comptent par centaines sur le réseau.

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    Les mèmes sont des images légendées, détournées et reprises à l’infini d’utilisateur en utilisateur. Ici, ce sont deux des plus célèbres mèmes. / Crédits : DR

    « Neurchi », c’est le verlan du mot « chineur ». Neurchi de Mission Cléopâtre, Neurchi de Patrick Balkany, Neurchi de Kaamelott… Si certains de ces groupes sont confidentiels, d’autres peuvent fédérer de grosses communautés autour d’un sujet très spécifique. Neurchi d’OSS 117 – où les mèmes sont tous créés sur la base de captures d’écran des deux films de Michel Hazanavicius – réunit plus de 85.000 membres.

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    Neurchi d’OSS 117 – où les mèmes sont tous créés sur la base de captures d’écran des deux films de Michel Hazanavicius – réunit plus de 85 000 membres. / Crédits : DR

    Yugnat999, alias Tanguy, Parisien de 27 ans, est à l’origine du terme « Neurchi ». Tout commence quand il rejoint un groupe d’échange de sons techno underground : « J’ai voulu faire une blague, j’ai posté un mème sur eux. Je me suis pris un gros tacle ». Pour rire en paix et partager ses créations, il lance alors son propre groupe, « Neurchi de mèmes » :

    « À la base, je l’avais appelé : “Chineur de mèmes”, mais un autre groupe du même nom m’a demandé de changer. Comme je suis taquin, j’ai juste inversé l’ordre du mot. »

    Le choc des neurchis

    L’idée a vite essaimé : aujourd’hui, il existe des neurchis pour tout et rien, comme les insolites « Neurchis de trébuchet », « Neurchi de flexibilisation du marché du travail » ou encore « Neurchis de dinos ». 40 groupes « neurchis » s’affrontent depuis le 23 janvier dans « Neurchi de coupe de France du mème ». Le succès du concours a dépassé les attentes de ses créateurs : « On ne pensait pas que ça allait prendre une telle ampleur, dès le premier jour on avait 1.000 membres, et là, on vient d’atteindre les 70.000 », raconte Patrice Derves. Administrateur de la coupe, il est aussi le créateur de « Neurchi de Mission Cléopâtre », qui compte 32.000 abonnés. Le reste du temps, quand il ne gère pas son groupe, il est étudiant en école d’ingénieur à Brest : « J’ai peur de ne plus avoir assez de temps pour les neurchis une fois que je serai en stage, mais pour l’instant ça va ! ».

    Les neurchis participants sont répartis en poule. Chacun s’est choisi un champion. Celui-ci doit affronter les groupes concurrents sur un même « template », une image de base à détourner et légender. Les deux mèmes sont ensuite départagés par un vote des internautes.

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    Les neurchis doivent s'affronter sur la même image de base, qu'ils détournent. Les deux mèmes sont ensuite départagés par un vote des internautes. / Crédits : DR

    Griveaux et Balkany, stars des mèmes

    Entre les matches, les participants se lâchent, des mèmes qui n’ont plus aucun rapport avec la coupe s’échangent. Beaucoup traitent de l’actualité : la dick pic de Benjamin Griveaux ou la pandémie du coronavirus ont alimenté les blagues.

    « Ça m’est souvent arrivé d’être informé de faits d’actualité grâce à ça », se rappelle Guillaume, consommateur compulsif de mèmes. « Lire des mèmes sur Trump, c’est encore plus drôle que lire ses vrais tweets. » Des figures comme Zemmour, Jean-Marie Le Pen ou Patrick Balkany déchaînent ainsi particulièrement l’imagination des mèmeurs.

    « J’adore les contenus avec les Balkany », approuve Yugnat, « c’est à se demander s’ils ne le font pas exprès d’être indécents pour que les mèmes deviennent un relai de communication ».

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    Des figures comme Zemmour, Jean-Marie Le Pen ou Patrick Balkany déchaînent particulièrement l’imagination des mèmeurs. / Crédits : DR

    L’humour des neurchis ne va pas sans absurdité et, surtout, sans ironie. Un moyen de mettre la réalité à distance. « Beaucoup de mèmes sont cyniques, c’est une manière d’extérioriser, de répondre par l’absurde à des angoisses », raconte Guillaume. Yugnat en rit :

    « Je ne sais pas comment je ferai sinon pour sortir toutes ces conneries de ma tête. »

    Les mèmes rebondissent sur l’actualité, mais se nourrissent également des galères des internautes, comme dans « Neurchi de dépression ». Elisa suit, elle, « Neurchi d’enfance désastreuse » : « Tu peux trouver des personnes qui ont vécu la même chose, qui pensent pareil ». Le groupe multiplie les vannes sur les parents alcooliques ou maltraitants, le harcèlement scolaire… Elle ajoute : « Il y a beaucoup de soutien entre les gens, c’est une communauté bienveillante ».

    « J’ai rencontré mon ex grâce aux neurchis »

    Pour en faire partie, il faut pouvoir décrypter un vocabulaire particulier. Faire une blague déjà vue mille fois, poster un commentaire sans intérêt, c’est être un « normie ». Lorsque l’on partage un mème de sa création, c’est un « OC », pour « Original Creation ». Il est nécessaire de préciser « stolen » : volé, pour partager un mème chiné ailleurs. La consécration : dépasser les 1.000 likes.

    Une fois entré dans ce monde à part, les liens s’amplifient rapidement. « J’ai rencontré mon ex comme ça. Une grande partie de mes amis viennent des neurchis », raconte Ambre, qui a géré plusieurs groupes, dont « Neurchi de marketing claqué ». Patrice, ancien créateur de mème, préfère désormais être administrateur :

    « Ça crée des liens, j’adore. Je rencontre beaucoup de gens comme ça. »

    Lorsqu’il a créé Neurchi de Mission Cléopâtre avec des amis, il s’est aperçu qu’un groupe similaire existait… en Pologne. Leur passion commune pour le film d’Alain Chabat a créé des échanges entre les deux pays, à tel point qu’il est parti en vacances là-bas à la Toussaint dernière : « Avec Pierre, un copain brestois, on est partis cinq jours, pour rencontrer Klaudia, une amie qu’on s’est fait grâce au groupe. »

    Ensemble, ils ont lancé « Neurchi d’amitié franco-polonaise ». Bons plans pour des Erasmus, blagues sur le vin français, et aussi quelques mèmes s’y échangent.

    Le mème, outil de propagande politique

    À la base image humoristique, le mème est également un outil de propagande politique très efficace. Il est visuel, viral, et peut toucher un public très jeune. Dans le groupe de la coupe de France, plus de 90 pourcents des utilisateurs ont moins de 35 ans. Certains ont bien compris le potentiel des mèmes et s’en sont vite emparé.

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    Les mèmes et les neurchis s'engagent souvent sur le terrain politique. / Crédits : DR

    En 2017, pendant la campagne présidentielle, Florian Philippot a orné sa tasse d’une référence au mème Risitas, figure phare du 18-25 ans de JeuxVideos.com. À la fin de cette vidéo, il va jusqu’à remercier le forum pour son soutien. Il n’est pas le seul : Jean-Luc Mélenchon a fait de même en 2016.

    Marine Le Pen, elle, s’est emparée du célèbre Nyan Cat, glissé dans une de ses vidéos de promo. Outre-Atlantique, Michael Bloomberg, candidat à l’investiture démocrate, a payé des comptes Instagram influents pour réaliser des mèmes le mettant en scène.

    Féministes VS extrême-droite

    Le choc des idéologies s’est fait sentir pendant la coupe. Chaque publication des mèmeuses de « Neurchi de memes de meufs », un groupe où seules les femmes et les personnes non-binaires peuvent poster, a suscité des avalanches de commentaires. « On s’y attendait. C’est un groupe plutôt à gauche, alors avec d’autres qui ne le sont pas, comme Neurchi de Mèmes Cathos, Neurchi d’Histoire de France 2.0 ou Neurchi de Zemmour, il y a eu pas mal de débats… », raconte Patrice.

    Les commentaires ont parfois viré au sexisme pur. L’univers des neurchis est encore très masculin, et la coupe n’échappe pas à la règle. Elle compte seulement 20 pourcents de femmes selon les statistiques de Facebook.

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    Au sein de la coupe de France du mème, les commentaires ont parfois viré au sexisme pur. / Crédits : DR

    « Au début, on n’était pas sûres de vouloir participer. C’était couru d’avance que ça n’allait pas être aussi sympa et ouvert que notre groupe, avec des gens d’extrême-droite comme Neurchi de Zemmour ». Elles se sont quand même lancées, pour montrer ce qu’elles savaient faire.

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    L’univers des neurchis est encore très masculin. / Crédits : DR

    L’ambiance a contrasté avec la communauté habituelle du neurchi, créée « pour avoir un endroit safe ». Kelly, sa créatrice, voulait que « les meufs puissent créer, sans mecs pour leur dire : “T’es une fille, t’es pas drôle”. »

    Les commentaires n’ont pas suffi à décourager les mèmeuses, « satisfaites de leur participation », même si elles n’ont pas réussi à se qualifier pour la suite de la compétition.

    Les raids pour faire sauter les neurchis adverses

    En dehors de la coupe, les neurchis activistes organisent aussi des appels à signaler massivement (des « raids »). Le but : faire sauter certains mèmes, voire des groupes entiers par le réseau social.

    C’est le grand jeu entre neurchis d’extrême-gauche et d’extrême droite. « Neurchi d’anarchisme », 5.000 membres au compteur, aurait ainsi été supprimé suite à un raid. Il est revenu sous le nom de « Neurchi d’individu·es très mobiles », amputé d’une partie de ses membres.

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    La limite entre l’ironie et le réel est parfois ambiguë entre les neurchis. / Crédits : DR

    La limite entre l’ironie et le réel est parfois ambiguë entre les neurchis. Certains adorent. « Neurchi de flexibilisation du marché du travail, tu ne sais pas trop s’ils sont super macronistes ou pas du tout. Dans les commentaires les deux se mélangent et c’est assez intéressant », relate Guillaume.

    Les mèmeurs s’affrontent jusqu’au 6 mars pour ramener la coupe dans leur neurchi.

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