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    14 / 09 / 2020

    La mairie du Xe veut porter plainte contre Amazon

    À Paris, Amazon embauche des gros-bras méchants pour protéger une publicité illégale

    Par Christophe-Cécil Garnier

    Amazon a illégalement recouvert un mur réservé aux artistes d’une pub géante. Pour protéger l’affichage sauvage, la World Company a même embauché des gros bras. La maire du Xe arrondissement de Paris souhaite porter plainte.

    « Ce sont des méthodes de voyous incroyables. » Au téléphone, la maire socialiste du Xe arrondissement de Paris, Alexandra Cordebard, est en rogne. La première semaine de septembre, le mur d’expression libre de la pointe Poulmarch – à côté du très fréquenté Canal Saint-Martin – a été recouvert par une grande fresque à la gloire d’Amazon Prime Video, le service de streaming vidéo de la firme américaine. Une publicité illégale sur une façade normalement dévolue aux graffeurs.

    Selon plusieurs témoignages, cette fresque a été gardée pendant plusieurs jours par des vigiles. Ces derniers ont à plusieurs reprises empêché, en se montrant menaçants, que l’affiche soit retirée.

    Un rapport de force

    Alors que l’affichage sauvage est présent depuis quelques jours, la rumeur enfle dans le milieu du graff : des gros bras font le pied de grue devant le mur. Avec une trentaine d’amis graffeurs, Manoush se rend sur place le 9 septembre. La jeune femme s’approche de l’affiche et commence à la déchirer. « Et là, trois gars me sont tombés dessus, c’est parti en embrouilles », raconte-t-elle. Les vigiles sont agressifs :

    « Ils étaient vraiment chauds pour la baston, ils disaient qu’il fallait leur “passer sur le corps”. »

    Entre les graffeurs et la petite équipe, l’altercation dure plus d’une heure. « À la fin, on a négocié avec eux pour qu’ils laissent l’affiche un jour de moins, ils ont appelé leurs supérieurs », se souvient Manoush. Même s’ils n’admettent pas qu’ils roulent pour Amazon, les vigiles ne cachent pas qu’ils ne sont pas là par philanthropie. « L’un d’eux nous a expliqué que si l’affiche n’était pas laissée, ils n’étaient pas payés », se souvient la graffeuse Manoush. Quelques minutes après qu’elle ait déchiré une partie de l’affiche, les gorilles passent un coup de fil. Juste après, une camionnette arrive avec des rouleaux plein le coffre :

    « Ils ont recollé directement le morceau. C’était vraiment du tac au tac, à croire qu’ils n’étaient pas loin. C’était vraiment bizarre. »

    Un autre graffeur, Jules Hardi, vient voir l’affichage sauvage dans la soirée. « Il y avait trois types qui restaient là en civil. On aurait dit des gars qui faisaient les guetteurs d’un four », note l’artiste qui qualifie le groupe de « milice ». Dès qu’il arrive face au mur, un des gros bras l’alpague :

    « – Vous faites quoi ? »

    « – Je vais faire une peinture. »
    « – Ah non, je crois pas. »

    La situation s’envenime. « Il y a eu directement un rapport de force très présent », rembobine Jules. Le vigile tente de se faire passer *« pour un employé de la mairie de Paris ». Puis il met sa tête à dix centimètres de celle du graffeur et lui intime l’ordre de faire demi-tour : « Tu ne vas pas toucher ce mur ».

    Le graffeur repasse le lendemain matin, avant 7h. Les guetteurs sont toujours là, dans une Peugeot blanche. « Ils étaient assoupis mais c’étaient les mêmes types que la veille », détaille Jules, qui a posté des vidéos sur son Instagram. L’artiste en profite pour donner un coup de peinture sur la fresque illégale, qui finit par être enlevée dans la matinée par les services de la mairie.

    La mairie veut porter plainte contre Amazon

    Du côté de la mairie du Xe arrondissement, on souligne que la présence de ces gros bras « rajoute à l’illégalité de la pratique ». Pour l’instant, les agents de la mairie ont procédé à une verbalisation à l’égard du directeur juridique d’Amazon. « C’est une procédure qui s’appelle le constat de recouvrement d’affichage, ça nous permet d’enlever l’affiche et de facturer les frais de nettoyage à l’entreprise qui a pratiqué ça », précise Florence Leclerc, responsable de la com’ dans le Xème.

    La maire Alexandra Cordebard veut également déposer une plainte contre Amazon et l’agence qui a réalisé l’affichage pour « apposition de publicité sur un immeuble sans autorisation écrite du propriétaire ».

    Pas la première fois

    Il y a déjà eu des précédents. L’entreprise Urban Act, qui a revendiqué l’action sur Instagram, s’est spécialisée « dans l’affichage illégal », selon Florence Leclerc. Cette agence, qui se targue d’être « n°1 dans le street marketing », est déjà à l’origine de plusieurs affichages publicitaires sur le même mur, gardés par des vigiles. Ainsi, l’année dernière, elle avait fait, au même endroit, une pub pour la série The Boys d’Amazon Prime Video. Elle avait aussi recouvert cette façade pour Netflix avec la série Orange is the New Black en 2017 ou pour Gucci. Et déjà en 2019, la mairie avait déposé une plainte contre Urban Act et Amazon, qui est « encore en cours d’instruction ».

    La maire d’arrondissement Alexandra Cordebard ne compte pas lâcher :

    « Ce sont des méthodes limites qui sont revendiquées pour valoriser indûment l’espace public pour des sociétés privées. C’est extrêmement choquant et, à titre personnel, je trouve ça insupportable. »

    Amazon feint l’ignorance

    Contacté par StreetPress, Amazon répond simplement que la campagne a été retirée et que la verbalisation a été payée. Au delà de ça, la société ne sait rien si l’on en croit son service presse. « On n’était même pas au courant de cette campagne. »

    Ils ne savent pas non plus qui est le prestataire. Amazon tombe aussi des nues quand ils apprennent que des gros bras ont été employés pour défendre la fresque. Curieusement, ils savent qu’ils n’ont pas été violents : « Entre vous et moi, il faut quand même faire attention à ce que les gens peuvent raconter ». Quant à Urban Act, ils n’ont pas répondu.

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