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    19/01/2021

    Le département du Jura ne leur donnera pas de prime Covid

    « Les aides à domicile ne sont pas considérées comme essentielles, on n’a pas d’importance »

    Par Clara Monnoyeur

    Faible rémunération, fatigue, pression… En 2020, les aides à domicile ont continué de travailler au service des personnes âgées ou en situation de handicap. Pourtant, dans le Jura, ces salariées viennent de se voir refuser la prime Covid du département.

    Jura (39) – Maryline Tourez, masque sur le nez, passe l’aspirateur. Avec sa blouse verte et blanche, elle est tantôt accroupie, tantôt les bras en l’air. Le tout en écoutant Andrée, 94 ans, qui lui raconte son enfance, assise dans son fauteuil. Maryline est aide à domicile. Ménage, aide à la prise des repas, courses, repassage… Depuis 22 ans, elle accompagne les personnes âgées ou atteintes de handicap dans leur quotidien. Comme elle, la plupart des aides à domicile sont sans qualification. Mais à l’issue d’une formation, il est possible d’apprendre à effectuer des toilettes et d’aider au lever ou au coucher. Comme le fait Évelyne Muniez, qui pratique elle aussi dans le Jura.

    StreetPress a suivi ces deux salariées dans leur activité au sein de l’association ADMR (association d’aide à domicile en milieu rural) de Clairvaux-les-Lacs, dans le Jura. En première ligne durant cette année d’épidémie, ces salariées se sentent oubliées. Maryline et Évelyne ont appris le 18 décembre, dans un article du Journal Le Progrès, qu’elles ne bénéficieraient pas de la prime Covid du département. Le Jura fait partie des deux seuls départements de France, avec la Loire, à ne pas verser la fameuse aide à leurs aides à domicile. Une décision révélatrice, selon elles, du mépris pour leur métier.

    Horaires à rallonge et kilomètres

    « Quelle heure est-il ? 9h20 ?! Déjà ? », s’exclame Maryline. Après 1h30 de ménage et d’écoute attentive, il faut déjà quitter Andrée. « Au revoir, prenez soin de vous, et à la semaine prochaine », lance-t-elle d’une voix dynamique en enfilant ses chaussures.

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    Maryline et Françoise. / Crédits : Clara Monnoyeur

    Maryline ne marche pas. Elle court. Après avoir grimpé les deux étages du foyer logement de la petite ville de Clairvaux-les-Lacs, elle trouve Françoise, la prochaine bénéficiaire sur son planning. « Cela fait 21 ans que je la connais. Françoise est handicapée et en ce moment elle est très perturbée. » Il y a quelques jours, elle est sortie du foyer logement et ses collègues l’ont retrouvée errant dans le froid. Une situation qui l’inquiète. Le pas de la porte passé, Maryline commence par pointer, comme à l’usine, à l’aide de son téléphone professionnel. « Regarder l’heure tout le temps ajoute une pression. Parfois, on a déjà pointé, et on reste cinq ou dix minutes de plus parce que les gens ont besoin de discuter. Mais si je fais ça avec tout le monde, ça me rajoute plus d’une heure par jour », regrette Maryline. L’aide à domicile lance ensuite une machine à laver et retrouve finalement Françoise dans la salle à manger, en train de tricoter. « Je vais chercher le journal, on va lire un peu d’accord ? » Après l’avoir informée de son horoscope, de la météo et regardé quelques photos de la neige, Maryline l’emmène se balader dans les couloirs, bras dessus, bras dessous. Il faut ensuite étendre le linge. Elle redescend les escaliers de la résidence. « Je devrais compter combien je fais de pas par jour ! »

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    Maryline emmène Françoise se balader dans les couloirs. / Crédits : Clara Monnoyeur

    Maryline reprend sa voiture, et prend la direction de chez Simone. Tous ces temps de trajets ne sont pas rémunérés. Les salariés peuvent faire jusqu’à 1.000 km par mois. Maryline précise : « Avant, on faisait les trajets avec nos voitures personnelles en étant remboursé 0,33 euros/km. Ça n’était rien ! Sans compter l’entretien, les vidanges, les pneus, l’usure…». Cela fait un an que les personnels de l’ADMR ont une voiture de fonction. Mais toutes les aides à domicile n’ont pas cette chance. La grande majorité roule encore avec leurs propres véhicules.

    Prendre le temps de prendre soin

    « Je reviendrai dimanche pour vous apporter votre pain et le journal. » Maryline repart après avoir fait un peu de ménage et quelques courses pour Simone. La vieille dame vit seule et n’a pas de famille. Alors le week-end, quand ses voisins ne sont pas là, c’est Maryline qui, sur ces jours de repos, vient lui rendre visite. « On fait aussi beaucoup de bénévolat », explique l’intéressée en aparté. « C’est gentil. D’autres ne le feraient pas ! », s’exclame Simone avec un large sourire.

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    Parfois, sur ses jours de repos, Maryline vient rendre visite à Simone. / Crédits : Clara Monnoyeur

    La forêt de sapins enneigés débouche sur le village de Crillat, situé à 5km. Maryline pousse une lourde porte en bois : « Bonjour Madeleine, comment allez-vous aujourd’hui ? », demande Maryline de son ton toujours enjoué. Madeleine, 97 ans, en fauteuil roulant, est devant son poêle à bois qu’elle n’arrive pas à allumer. « Vous n’avez pas froid Madeleine ? », s’inquiète Maryline. Elle part chercher des bûches dans la grange et lui prépare son repas de midi. Pendant que les pommes de terre crépitent sur le feu, Maryline s’arrête de courir un instant. Elle passe délicatement le peigne dans les longs cheveux blancs de Madeleine, avant de lui faire un chignon. « C’est une perle, il faut le dire ! », assure Madeleine en caressant son chat sur ses genoux. Elle poursuit :

    « J’ai deux chances : je suis chez moi et j’ai une aide extraordinaire ! »

    Madeleine connaît Maryline depuis qu’elle est toute petite. Elles habitent dans le même village. « Elle est extraordinaire mais c’est une tête en l’air. Et c’est elle qui le dit ! », blague Madeleine. Les deux femmes se mettent alors à rire. Mais l’heure est déjà passée. Il est 13h, Maryline rentre enfin chez elle, avant de repartir dans moins d’une heure.

    Évelyne Muniez, 57 ans, commence, elle, son après-midi. Voilà 20 ans qu’elle est auxiliaire de vie. Ce jour-là, cette brune aux cheveux mi-longs enfile sa blouse et se rend chez un de ses bénéficiaires atteint de la maladie d’Alzheimer pour de l’animation. Pendant deux heures, elle joue avec lui au scrabble puis au « Just One » (un jeu où il faut faire deviner des mots) pour travailler sa mémoire. Depuis 8h, elle enchaîne les toilettes et les ménages à vive allure : « Ce genre de temps calme, loin du bruit de l’aspirateur, ça fait du bien », chuchotte-t-elle en remettant en place ces lunettes rouges. Évelyne discute et observe les progrès de Claude (1), 84 ans. Parfois, il oublie et semble perdu. Mais Évelyne reste calme et répète encore et encore les consignes de sa voix douce et rassurante.

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    Évelyne vient deux fois par semaine chez Claude (1), atteint de la maladie d’Alzheimer, pour lui faire travailler sa mémoire. / Crédits : Clara Monnoyeur

    Les deux heures ont défilé. Évelyne enfile ses bottes de neige, sa veste, grimpe dans sa voiture, klaxonne, et part en direction du foyer logement. Elle croise ses collègues avec qui elle partage son inquiétude pour Françoise dont elle s’occupe également. Avant de se rendre chez sa nouvelle bénéficiaire, elle passe rapidement vérifier qu’elle va bien. Juste avant de rentrer chez elle, elle repassera encore surveiller qu’elle est bien chez elle : « Je pourrais dire je m’en fous, je rentre chez moi, mais si on n’avait pas été là la dernière fois elle serait peut-être encore dehors. On a une grande responsabilité. » lance-t-elle.

    S’oublier et être oubliées

    Une profession qui peut vite devenir épuisante. Maryline, à force de courir, a régulièrement des douleurs aux épaules et au genou :

    « C’est un travail usant. Le soir quand j’arrive chez moi, je n’ai plus la force de faire quelque chose… »

    Le métier fait d’ailleurs partie de ceux où l’on comptabilise le plus d’arrêts de travail, après le secteur du BTP. Selon l’Assurance maladie, en 2017, sur l’ensemble des accidents du travail, plus de 16 pourcents se sont produits dans le secteur de l’aide et de soins à la personne, alors que ce dernier ne représente que 11 pourcents des effectifs, avec un risque d’accident du travail trois fois plus élevé que dans les autres secteurs d’activité.

    « Nerveusement c’est aussi compliqué. Voir des personnes âgées toute seules chez elles, avec parfois des problèmes d’argent… Ce n’est pas facile. » ajoute Maryline. Sa collègue Évelyne confirme : « On recueille aussi les peines et les joies, on est un peu des éponges ». Elle précise :

    « Il faut accepter de voir des personnes âgées, qui finalement, sont le reflet de nous-même dans quelques années… »

    En première ligne contre l’épidémie, ces oubliées du Ségur de la santé espèrent toujours la reconnaissance de leur métier et la revalorisation de leur salaire. Pour 105h de travail par mois, soit 25h par semaine, Maryline touche 900 euros : « Je prends mon mercredi pour mes petits-enfants. » Les aides à domicile de catégorie A, comme elle, c’est-à-dire sans qualification, doivent attendre 18 ans d’ancienneté pour passer au-dessus du SMIC selon la convention collective.. Alors, quand elle a appris que le département refusait de leur accorder cette prime, c’était la goutte d’eau :

    « Ça m’a fait mal au coeur… Monsieur Pernot [président du département] ne nous estime pas. Le jour où il aura besoin d’une aide à domicile, il sera bien content de nous avoir ! »

    Pour Maryline, cette prime a aussi un rôle symbolique. « Ça montre qu’il y a encore pleins de préjugés sur le métier ! On est bien plus que des femmes de ménage ! »

    Évelyne ajoute :

    « On est au front depuis le début. Mais on n’est pas considérées comme essentielles, on n’a pas d’importance… »

    (1) le prénom a été changé.

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