En ce moment

    07/06/2022

    Validisme, agressivité et refus de plainte

    Claire, jeune femme polyhandicapée voulait porter plainte mais ça a mal tourné…

    Par Stéphanie Plasse

    Refus de plainte, agressivité et validisme. Victime d’une infraction à son domicile, Claire a voulu porter plainte dans un commissariat de Nantes. Pour la jeune femme polyhandicapée, l’affaire tourne au cauchemar. Récit.

    « J’étais terrifiée. Je bégayais. Mes jambes ne me portaient plus. Je me suis allongée, en position latérale de sécurité, sur le sol du commissariat. J’étais en train de faire une grosse crise d’angoisse ». Le 20 février 2021, Claire (1), 49 ans, se rend à la police de Waldeck Rousseau à Nantes (2) pour porter plainte pour effraction. Mais l’accueil et sa prise en charge ne se passent pas du tout comme prévu.

    Depuis quelque temps, Claire soupçonne ses voisins de s’introduire chez elle en son absence. C’est pour cela qu’elle a fait installer dans son appartement des caméras de surveillance. Le 20 février, son téléphone l’alerte que quelqu’un est entré à son insu dans son domicile. StreetPress a visionné les vidéos. Un homme apparaît dans l’entrée puis une minute après dans le bureau. On voit son visage. Claire l’identifie comme son voisin.

    https://backend.streetpress.com/sites/default/files/visage_homme_flou.jpeg

    Dans une des deux vidéos que StreetPress a visionné, un homme apparaît dans l'entrée. / Crédits : StreetPress

    Effrayée par ces images, la jeune femme appelle tout de suite son amie Elisabeth (1) pour qu’elle l’accompagne au commissariat de sa ville afin de porter plainte. La jeune femme craint d’être victime de validisme :

    « Il fallait que je vienne avec une tierce personne. Je sais comment on perçoit les femmes handicapées. À chaque fois que je suis confrontée à une institution, quelle qu’elle soit, je dois me battre pour qu’on m’écoute. Je savais donc que cela pouvait se reproduire avec la police. »

    Vers 16h, Claire et son amie franchissent la porte du commissariat Waldeck Rousseau. Ce jour-là, du fait de son syndrome d’Ehlers Danlos, Claire est obligée de se déplacer avec une canne. Elle est d’abord accueillie par une agente. Tout de suite, Claire montre sa carte d’invalidité sur laquelle est collée un petit mot : « J’ai des difficultés pour m’exprimer mais je vous comprends, laissez-moi le temps ». Elle l’informe de son bégaiement mais également de son autisme et de son besoin d’être accompagnée. La policière l’écoute. Claire est rassurée et répond sans bégayer à ses questions.

    Agressivité et refus de plainte

    Mais l’intervention d’un autre policier fait basculer la situation. Après avoir échangé quelques mots avec la policière, il se met à poser une série de questions à Claire qui est déstabilisée.

    « Il parlait vite, avec un ton impatient et agacé, mais aussi très fort, comme s’il souhaitait prendre à témoin les personnes présentes dans le commissariat. J’essayais de répondre mais je bégayais. Je n’arrivais plus à faire des phrases complètes. »

    La situation empire. Le policier refuse à Claire le droit d’être accompagnée par son amie pour porter plainte, ce qui est complètement illégal. Claire tente de justifier son choix. Elle lui montre sa carte d’invalidité, le petit mot. Elle évoque son polyhandicap mais l’agent réplique. « Il a dit que c’était à lui d’en décider. » La jeune femme se sent de plus en plus mal et, du fait du syndrome d’Ehlers-Danlos, commence à s’épuiser.

    « J’étais debout depuis trop longtemps. J’avais la vue brouillée, le corps qui tremblait. J’avais réussi à m’asseoir sur le côté et le policier avait dû sortir de derrière le comptoir pour continuer la conversation. Je lui ai à nouveau demandé de tenir compte de mon handicap. Mais il a ordonné à mon amie de me calmer. J’ai eu l’impression d’être considérée comme une enfant capricieuse. »

    Quelques minutes plus tard, la tension générée par ce policier lui déclenche une importante crise d’angoisse. Claire se glisse sur le sol en position latérale de sécurité. Alors qu’elle est à terre, elle entend encore les propos de l’agent.

    « Il parlait à mon amie comme si c’était à elle de décider pour moi. Il lui disait qu’on ne devait pas emmener une personne dans un état pareil pour porter plainte, qu’on ne se comportait pas correctement. »

    Le policier lui ordonne de partir

    Dans la foulée, le policier les prévient qu’il a déjà téléphoné aux pompiers. « Je ne voulais pas qu’on m’embarque et que l’on m’hospitalise d’office », précise Claire. La jeune femme utilise ses dernières forces pour se relever et atteindre la porte du sas. Mais celle-ci est bloquée. Claire comprend que le policier n’a pas l’intention de la laisser partir.

    « Je savais que je ne devais pas l’énerver si je voulais m’en sortir. »

    Claire a alors l’idée d’appeler Christelle Moyon, présidente Autisme Sans Frontière (ASF 44). Elle passe son téléphone au policier pour qu’ils échangent et après avoir raccroché, Claire est enfin autorisée à sortir du commissariat. À l’extérieur, les pompiers viennent d’arriver. La jeune femme s’adresse à eux et leur explique la situation : son polyhandicap, la crise autistique, le refus de plainte. C’est à ce moment-là que Claire raconte que le policier est arrivé dans son dos et lui a ordonné de quitter le poste de police.

    « Il nous pressait d’aller plus vite. Alors j’ai salué le pompier et je me suis dirigée vers la voiture, aussi vite que possible parce que j’avais peur. »

    Parole contre parole

    À la sortie du commissariat, Claire envoie des lettres pour dénoncer ce qu’elle vient de vivre. Parmi les destinataires : Sophie Cluzel, ancienne secrétaire d’Etat chargée des personnes handicapées, Claire Hédon, Défenseure des droits et Valérie Oppelt, députée de la 2ème circonscription de la Loire-Atlantique. Les réponses ne se font pas attendre. D’après un document dont StreetPress a pris connaissance, le gouvernement par la voix de Sophie Cluzel juge dans une lettre datée du 22 mars 2021, le comportement des forces de l’ordre « inadapté » et réclame un examen de cette affaire par la Préfecture.

    https://backend.streetpress.com/sites/default/files/17.png

    Dans cette lettre datée du 22 mars 2021, le gouvernement par la voix de Sophie Cluzel juge le comportement des forces de l’ordre « inadapté » et réclame un examen de cette affaire par la Préfecture. / Crédits : StreetPress

    L’affaire est également transmise à la délégation interministérielle à l’autisme (DIA) et au centre de ressources autisme (CRA) qui contrôle, audite ou évalue les structures et conseille les pouvoirs publics. Mais le dialogue ne se fait pas. Matthieu Pichot, directeur du CRA des Pays de la Loire, parle d’échange infructueux mais explique fièrement qu’une autre personne autiste s’est présentée entre-temps au commissariat et que cela s’est très bien passé. Quand Streetpress l’interroge sur les actions menées à Waldeck Rousseau pour éviter qu’une telle situation ne se reproduise, Mathieu Pichon botte en touche et renvoie au délégué interministériel à l’autisme qui lui-même renvoie au Ministère de l’intérieur.

    « Dans cette affaire, nous avons saisi notre interlocutrice au Ministère de l’Intérieur qui est intervenue directement. Nous, ce que nous avons fait, c’est qu’en août dernier, nous avons évoqué avec lui l’importance des actions de sensibilisation et de formation au sein de la police sur les troubles neuro développementaux », souligne Mylène Girard, Secrétaire générale à la délégation interministérielle à l’autisme.

    StreetPress obtient finalement une réponse du service de communication de la Direction générale de la Police Nationale qui réfute « le comportement inadapté » du policier évoqué dans la lettre de la secrétaire d’État des personnes handicapées. Pour eux, Claire n’aurait pas parlé de son autisme.

    De plus, dans cette affaire, il n’y aurait pas eu de refus de plainte : « Dès l’arrivée [des pompiers], la plaignante aurait retrouvé une partie de son calme sans que la situation ne soit néanmoins propice à une prise de plainte immédiate et sereine ». Pour remédier à cela, une proposition de prise de rendez-vous lui aurait été faite pour évoquer sa situation et prendre sa plainte le cas échéant. Une version des faits que conteste Claire.

    La procédure aurait dû remonter à Paris

    Du côté du Défenseur des Droits, autorité administrative indépendante qui veille au respect des droits et des libertés, le dossier ouvert a été clôturé par le délégué départemental de Vendée, après moins d’un mois. « Une erreur », selon une source proche du dossier qui a pris connaissance du témoignage de Claire :

    « Le Défenseur des Droits aurait dû traiter directement cette affaire au siège, à Paris. Quand il y a suffisamment d’éléments et que le manquement déontologique allégué d’un policier est grave, le dossier n’est pas transmis aux délégués départementaux. »

    Et pour cause, ces derniers n’ont pas l’autorisation de faire des rapports, d’interroger les policiers et les pompiers, et de leur demander des fiches incidents, récapitulatifs quotidiens des personnes reçues et des motifs de prise en charge. En bref, des informations qui sont indispensables pour corroborer le témoignage de Claire et démarrer une enquête.

    « Comme ce dossier date de plus d’un an, je ne sais même pas si le Défenseur des droits pourrait aujourd’hui avoir encore accès à ces fiches », s’inquiète notre source. Si Claire a pu déposer plainte en août dernier dans un autre commissariat, elle vient d’apprendre par courrier que son affaire a été classée sans suite. Les preuves [même vidéos], ne sont pas suffisantes pour que l’infraction soit constituée, et que les poursuites pénales puissent être engagées.

    (1) Les prénoms ont été modifiés.

    (2) Plusieurs fonctionnaires de ce même commissariat sont mis en cause dans la mort par noyade de Steve Maia Caniço, dans la nuit du 21 au 22 juin 2019.

    Image de Une : photo d’illustration « Entrée du Commissariat » de Nantes, par Thomas Citharel le 31 août 2020 via WikimediaCommons. Certains droits réservés.

    Cet article est à prix libre. Pour continuer la lecture, vous pouvez faire un don.

    StreetPress est un média indépendant qui repose sur les dons de ses lecteurs et lectrices. Nous avons besoin de 80 000 euros avant le 2 décembre pour finir l'année. En savoir plus →

    Après déduction fiscale, un don de 30€ vous reviendra à 10€.

    Soutenir Streetpress Je fais un don
    mode payements
    Le journalisme de qualité coûte cher. Nous avons besoin de vous.

    Nous pensons que l’information doit être accessible à chacun, quel que soient ses moyens. C’est pourquoi StreetPress est et restera gratuit. Mais produire une information de qualité prend du temps et coûte cher. StreetPress, c'est une équipe de 13 journalistes permanents, auxquels s'ajoute plusieurs dizaines de pigistes, photographes et illustrateurs.
    Soutenez StreetPress, faites un don à partir de 1 euro 💪🙏

    Je soutiens StreetPress  
    mode payements

    NE MANQUEZ RIEN DE STREETPRESS,
    ABONNEZ-VOUS À NOTRE NEWSLETTER