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    17/11/2022

    Fausses promesses et immobilisme

    Les habitants de l’aire d’accueil voisine de Lubrizol toujours pas relogés

    Par Léa Gasquet , Jean-Pierre Sageot

    Trois ans après l’incendie de l’usine Lubrizol, la situation n’a pas avancé pour les habitants de l’aire d’accueil voisine, malgré les promesses des élus. Comme Vanessa et sa famille, ils sont contraints de vivre dans des conditions insalubres.

    Malgré la peur que « ça recommence », malgré l’insalubrité du terrain, Vanessa Moreira s’était promis de rester, coûte que coûte sur l’aire d’accueil pour les gens du voyage de Rouen Petit-Quevilly (76). Celle-là même qui a été polluée par le terrible incendie de l’usine Lubrizol en 2019. Partir était difficile. Les places manquent dans l’agglomération normande. Et surtout, Vanessa Moreira refuse de se laisser oublier. Après un bras de fer avec les élus de la Métropole, elle avait obtenu une promesse de relogement pour tous les habitants de l’aire sinistrée. Seulement voilà, trois ans après la catastrophe, la situation est au point mort. « Je ne vais pas continuer à payer pour de la merde », tacle Vanessa Moreira. Car en dépit des apparences et des croyances, les aires d’accueil ne sont pas mises à disposition gratuitement.

    Celle de Rouen Petit-Quevilly, située au beau milieu de sites industriels classés à risque et jugée obsolète depuis 2012, ne fait pas exception à la règle. À leur arrivée, les Voyageurs doivent verser une caution de 200 euros. Puis, chaque mois, il faut payer la location de l’emplacement, 50 euros par place, des frais d’eau et d’électricité. « Ça peut aller jusqu’à 300 euros les mois d’hiver quand on doit chauffer les caravanes », calcule cette mère de cinq enfants. Pour ce tarif, l’accès au bloc sanitaire, vétuste, n’est pas garanti, et les invasions de rats, fréquentes.

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    Moïse le grand père, Vanessa et son fils Brigton ont élu domicile au fond d'une impasse, sur le parking d’un restaurant fermé depuis la crise sanitaire. / Crédits : Jean Pierre Sageot

    Le départ

    Comme chaque année, quand les beaux jours reviennent, Vanessa Moreira et sa famille « sortent » du terrain pour quelques semaines, en quête d’un coin de verdure. Sur l’asphalte de l’aire d’accueil où ils vivent depuis plus de 10 ans, pas un arbre ni un coin de pelouse pour atténuer les chaleurs désormais caniculaires des étés normands. Cette fois, ils ne sont pas revenus à la rentrée. Trop c’est trop. La famille a élu domicile au fond d’une impasse, sur le parking d’un restaurant fermé depuis la crise sanitaire. D’un côté, il y a la voie rapide qui relie Rouen à l’autoroute A13. De l’autre, les hangars d’une enseigne de fournitures de bureau. Pas franchement la définition du petit coin de paradis, mais pour le moment, personne ne vient leur chercher d’ennuis. « Le propriétaire est d’accord. Il dit que ça évitera que le restaurant soit squatté », assure Vanessa Moreira. Sur la dizaine de familles que comptait l’aire de Rouen Petit-Quevilly au moment de l’incendie, presque tous sont partis, pour des conditions aussi sommaires. Beaucoup sont installés à quelques kilomètres de là seulement sur le parking d’un concessionnaire Volvo désaffecté. Pas mieux.

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    Là où s'est installée la famille, il y a d’un côté, la voie rapide qui relie Rouen à l’autoroute A13, et de l’autre, les hangars d’une enseigne de fournitures de bureau. / Crédits : Jean-Pierre Sageot

    Tandis que Rocky, le mari de Vanessa, et Dawson, leur ado de 14 ans, bricolent une camionnette hors d’âge sur le parking, dans la caravane qui fait office de cuisine-salle à manger, Brighton, le petit dernier, scrolle compulsivement Snapchat sur son téléphone. On se glisse sur les banquettes en skaï autour de la petite table déjà encombrée de tasses vides. « Tout le monde passe prendre le café aujourd’hui », s’excuse Vanessa en ajoutant un sucre dans son mug fumant. C’est l’heure des nouvelles. « Je t’avais dit que Lindsay s’est mariée l’an dernier ? ». Grand-mère comblée, elle fait défiler sur son téléphone les photos de son petit-fils de 3 mois, adorable nourrisson à la moue rieuse et aux yeux bleus. Sa fille cadette fait la navette tous les mois entre Rouen et Creil, à deux heures de route dans l’Oise, où vit la famille de son mari. Victoria, la fille aînée de Vanessa a commencé une formation aux métiers de la petite enfance et un stage en crèche. Pour les deux plus jeunes, la situation reste compliquée. Leur dernière expérience à l’école s’est soldée par un échec. « Ils devraient être au collège mais ils ne maîtrisent pas la lecture et l’écriture. Rien n’est adapté pour des enfants comme eux », regrette leur mère qui s’accroche à l’idée de réussir à leur faire cours à la maison jusqu’à ce qu’ils atteignent l’âge d’entrer en CAP.

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    Sur la dizaine de familles que comptait l’aire de Rouen Petit-Quevilly au moment de l’incendie, presque tous sont partis, pour des conditions aussi sommaires. / Crédits : Jean-Pierre Sageot

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    La famille a l’impression d’être abandonnée par les pouvoirs publics. / Crédits : Jean-Pierre Sageot

    Abandonnés par les pouvoirs publics

    Le sentiment d’être abandonné par les pouvoirs publics est tenace. La détermination de Vanessa ne flanche pas, mais l’impression de se battre seule contre des moulins à vent a entamé son espoir de trouver, à court terme, un lieu digne pour poser sa caravane. Les années passent et rien ne change. Ou si peu. En 2019, une tribune publiée dans Libération suite à l’incendie de Lubrizol, avait jeté un coup de projecteur médiatique sur la situation des habitants de ce terrain, coincés au milieu des usines. Propulsée porte-parole des familles de Rouen Petit-Quevilly, Vanessa Moreira avait même été auditionnée à l’Assemblée nationale. Ce fut aussi le moment des premières déclarations d’intention de la part du nouveau président de la Métropole et maire de Rouen, Nicolas Mayer Rossignol. « Accueillir des gens du voyage à côté des usines n’est pas digne. Nous avons décidé de fermer, à terme, ce site. Des solutions alternatives d’accueil seront créées et proposées », s’engageait-il sur Twitter dès son élection. Mais une fois l’émotion passée, au début de l’année 2021, Streetpress révélait qu’au lieu de les reloger, la Métropole tentait de les expulser.

    À LIRE AUSSI : Les gens du voyage intoxiqués par l’incendie de Lubrizol sont en plus menacés d’expulsion

    Nouvel épisode médiatique, nouvelles réactions, nouvelles promesses. En avril 2021, Joël Bigot, maire de Petit-Couronne et conseiller délégué chargé de l’accueil des gens du voyage à la Métropole, proposait un terrain dans sa commune. Enthousiaste, l’élu expliquait à Streetpress :

    « Nous nous sommes fixé un délai de six mois à un an pour modifier les réglementations d’urbanisme nécessaires et construire les infrastructures en vue d’accueillir les familles. »

    Encore une promesse qui n’a pas été tenue. Alors que s’est-il passé depuis ? Un appel d’offres a été lancé par la Métropole, non pas pour la construction d’infrastructures destinées à loger les familles mais pour diriger une Maîtrise d’œuvre urbaine et sociale (Mous). Cette mission, confiée à l’association Soliha (solidaires pour l’habitat) il y a un an (1), consiste à réaliser un diagnostic auprès de 70 familles de voyageurs, celles de Petit-Quevilly Rouen mais aussi d’autres aires vétustes de l’agglomération, pour définir leurs besoins en terme d’habitat et les accompagner vers le logement. Christophe Hubert, membre d’Echelle Inconnue, s’étonne du déroulement de l’enquête : « Nous n’avons pas du tout été consultés, et les conclusions de Soliha diffèrent totalement de ce que nous avons pu constater ». Depuis 2019, Christophe Hubert suit les familles sinistrées avec qui il organise des entretiens filmés et des ateliers de dessin pour leur permettre d’imaginer leurs futurs logements. « Pour nous c’est très clair, presque toutes souhaiteraient des habitats adaptés, c’est-à-dire des micro-maisons en dur avec de la place pour les caravanes à côté. Soliha nous répond poliment que nous avons des “points de divergence” », explique ce dernier. Le projet s’orienterait vers des terrains familiaux et non de l’habitat adapté : il s’agirait d’une vingtaine d’emplacements avec des blocs sanitaires et des pièces à vivre collectives à Petit-Couronne.

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    La détermination de Vanessa ne flanche pas, mais l’impression de se battre seule contre des moulins à vent a entamé son espoir de trouver, à court terme, un lieu digne pour poser sa caravane. / Crédits : Jean-Piere Sageot

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    Propulsée porte-parole des familles de Rouen Petit-Quevilly, Vanessa Moreira a même été auditionnée à l’Assemblée Nationale. / Crédits : Jean-Pierre Sageot

    « Ils nous demandent ce qu’on veut mais ensuite, ils nous disent que pour des habitats adaptés il faudra attendre encore au moins cinq ans. Donc forcément, quand on nous redemande si on est prêt à changer d’avis et à aller sur des terrains familiaux dans un an, on dit oui. Tout sera mieux que ce qu’on a maintenant. J’ai même fini par accepter d’aller jusqu’à Franqueville-Saint-Pierre (76) tant que je suis avec toute ma famille », témoigne Vanessa Moreira résolue à tous les compromis par crainte de se retrouver sur le carreau.

    Les Voyageurs craignent une sordide mise en concurrence, car sur les 120 familles dans le besoin recensées par la Métropole, seule une trentaine pourrait être relogée au vu du nombre de places envisagées dans les futurs projets. Contacté par téléphone entre deux réunions, Joël Bigot, l’élu chargé de l’accueil des Gens du voyage à la Métropole, reste optimiste : « On espère trouver plus de terrains. Et concernant celui de Petit-Couronne, les familles de Rouen Petit-Quevilly sont évidemment prioritaires ». Des engagements, mais sans garanties. Comme pour les délais annoncés initialement et qui ne cessent de s’allonger. « Je pensais sincèrement que cela pourrait aller beaucoup plus vite, mais on ne peut pas faire n’importe quoi n’importe comment », confesse Joël Bigot qui annonce une nouvelle échéance pour un relogement en 2024… soit cinq ans après l’incendie de Lubrizol. Et sans solution provisoire en attendant. « Nous sommes confrontés à des lenteurs administratives mais la volonté de la Métropole est toujours là », se justifie l’élu.

    À LIRE AUSSI : Aires d’accueil : comment la Seine-Maritime tente de masquer qu’elle est dans l’illégalité

    « Ce temps de l’administration est incompréhensible pour les familles. On leur donne l’impression de se faire balader », constate Maître Julia Massardier, l’avocate de Vanessa Moreira. « En attendant, ma cliente se retrouve dans une situation d’illégalité forcée ». Il faudra un peu plus que de la volonté pour reloger des dizaines de familles dans des conditions décentes.

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    Les Voyageurs craignent une sordide mise en concurrence, car sur les 120 familles dans le besoin recensées par la Métropole, seule une trentaine pourrait être relogée au vu du nombre de places envisagées dans les futurs projets. / Crédits : Jean-Pierre Sageot

    (1) Contactée par StreetPress, Soliha ne peut répondre dans le détail à nos questions. « L’enquête de diagnostic est terminée et l’accompagnement des familles se poursuivra jusqu’au relogement des familles », explique Odette Da Silva, responsable du service Gens du Voyage de l’association.

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