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    06/01/2026

    La « manipulation psychologique » et des « tendances sectaires » sont dénoncées par des ex-membres.

    « Ils ont failli ruiner ma vie » : plongée dans l’Église chrétienne internationale de Paris signalée pour dérives sectaires

    Par Léa Petit Scalogna

    D’anciens membres de l’Église chrétienne internationale de Paris témoignent de pressions psychologiques, financières et affectives. Recrutés sur les réseaux sociaux, ils mettent en cause un système bien rodé, désormais dans le viseur de l’État.

    Séminaire pour devenir un « bon mari », formation sur l’évangélisation de rue, don pour la construction d’une église à l’étranger… En 2024, Loris (1) voit passer les cagnottes de l’Église chrétienne internationale de Paris (ECIP), une communauté religieuse vieille de vingt ans fondée par l’Américain Thomas Waynes, dit « Kip » McKean, sans qu’il ne puisse y contribuer. Le salaire de cet agent de sécurité ne le lui permet pas. « Les membres de l’église me faisaient culpabiliser, alors j’ai vendu ce que j’avais de plus cher », témoigne celui qui a quitté l’ECIP il y a un an. Son « père spirituel », un genre de parrain au sein de l’organisation, l’incite à liquider toutes ses paires de baskets de collection.

    Une fois la somme réceptionnée — environ 1.900 euros —, il ne faut pas longtemps à la communauté pour lui réclamer de nouveaux dons « divins ». Il a quitté l’église en décembre 2024. Clémence (1), Emilie (1), Jean (1) et Joseph (1) se sont tous séparés de l’ECIP. À StreetPress, ils racontent les impositions.

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    Sur demande de l’Église, Emilie a dû renoncer à se rendre à la fête de la musique où « des paroles diaboliques » pourraient être prononcées « à l’heure du diable ». Clémence était obsédée par l’idée de se couvrir, laissant ses minijupes au placard. Jean a failli rompre avec sa petite amie car elle ne faisait pas partie de la communauté. Contraint de rester avec les membres de l’église au moins trois fois par semaine, Joseph a dû les supplier pour pouvoir rendre visite à sa sœur installée à l’étranger. Lors des cultes, « une grande majorité de très jeunes personnes » se croisaient, indiquent d’une seule voix les sources interrogées, qui ont rejoint cette église très active sur les réseaux sociaux.

    « Tendances sectaires »

    C’est d’ailleurs par ce biais que tout a commencé pour Clémence et Emilie : un message privé sur Instagram et une invitation à participer à des cours bibliques. Dans leur quête de spiritualité, elles étaient loin de se douter du « lavage de cerveau », de la « manipulation psychologique » et des « tendances sectaires » dénoncées par les deux femmes après qu’elles en sont sorties. « Je rentrais des études de la Bible en pleurs, ils ont cherché mes failles pour me détruire psychologiquement », se remémore Clémence, qui est partie en février 2025 après être restée quelques semaines. « Cette secte a failli ruiner ma vie », confie Emilie, 18 ans, après six mois passés dans le giron de cette communauté avant de la quitter en juin 2025. Elle enchérit :

    « Si je les avais écoutés, j’aurais dû jeter mes rêves à la poubelle et arrêter mes études ! »

    Elle a également dû renoncer à ses jobs alimentaires qui ne lui permettaient pas d’être présente aux nombreux événements religieux hebdomadaires. Un document écrit de la main de Kip McKean, que StreetPress s’est procuré, recommande : « On a besoin d’assister à toutes les réunions de l’Église. Le culte le dimanche, les réunions de mi-semaine, les discussions bibliques, les réunions spécifiques, les conférences, et ainsi de suite. Commencer à réorganiser son emploi du temps afin de pouvoir venir à toutes les réunions de l’Église. »

    Des dîmes toujours plus gourmandes

    À chaque fin de culte dominical ayant souvent lieu dans des hôtels ou des salles de réception différentes en Île-de-France, les billets et les paiements sans contact sur l’application Lydia se succèdent. « Ils nous disaient : “Si vous pouvez vous acheter des vêtements, alors vous pouvez donner de l’argent à l’église”, pour nous faire culpabiliser », se souvient Emilie qui traversait une période de disette financière lorsqu’elle y était membre. Quant à Loris, la communauté l’a délesté en l’espace de huit mois de 2.700 euros dépensés pour l’organisation d’événements payants ou bien en dîmes ou en dons « largement encouragés si on veut accéder au paradis ».

    La Miviludes, la mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires, rappelle à StreetPress que le courant dans lequel s’inscrit cette église, le « SoldOut Discipling Movement » (« Mouvement de disciples dévoués »), se finance en partie par la dîme. « En cas de manquement, les fidèles sont interpellés. On leur demandera par exemple pourquoi ils ne font plus confiance à Dieu », précise l’organisme gouvernemental. Un document interne à la communauté accompagne les 40 premiers jours des croyants en tant que disciples, dont l’un dédié à la « grâce de donner ». Il préconise :

    « Si vous pensez que vous n’avez pas donné à chaque fois le montant prévu ou que vous n’avez pas été généreux, décidez de ce que vous allez donner et tenez votre promesse devant Dieu. »

    Jean se souvient d’un jour où il n’a pas fait d’offrande et du « pressing » de son « père spirituel » pour en comprendre les raisons. Après cela, il ne s’est plus risqué à laisser vides les « enveloppes de dons » nominatives, surtout en tant que « saint du Royaume ». Ce statut spirituel au sein de la communauté n’est atteint qu’après le baptême, parfois célébré dans la Seine ou dans des piscines en plastique si étroites que la personne doit s’agenouiller pour y être immergée. Tous les membres de l’église ont dû, un jour, se maintenir dans cette position. Même ceux déjà baptisés par d’autres courants chrétiens y sont passés, au risque, sans cette étape, d’aller « en enfer ».

    Un éloignement forcé avec ses proches

    Les relations amoureuses avec des membres d’autres religions ou églises sont proscrites. Jean en a fait les frais avec Dina (1). Les membres de l’Église chrétienne internationale de Paris ont « forcé » Jean à se séparer d’elle. Dina a finalement pu intégrer la communauté, sans y être baptisée. Si l’ECIP accepte qu’elle reste membre d’une autre église évangélique, il lui est proscrit de se rendre aux cultes, d’y chanter ou d’y participer. À la place, elle a été conviée aux événements du mercredi réservés aux femmes. Dans cette drôle d’opération séduction visant à lui faire quitter son autre paroisse, les interdits et les règles de bonne conduite se sont multipliés pour elle :

    « Avec mon copain, on devait se faire des câlins très distants pour que Dieu puisse se glisser entre nous, on m’empêchait de rentrer avec lui après les réunions organisées par la communauté. »

    Clara (1), âgée de 19 ans, a commencé à se distancer de la communauté. « On nous disait que si on se mariait, il nous faudrait respecter notre mari. Et aussi : “Pour nous les femmes, la vie est compliquée, nous sommes de petites fleurs fragiles et il nous faut nous protéger les unes les autres et rester ensemble” entre femmes de l’église. »

    Quand il ne s’agit pas d’instructions pour devenir la parfaite épouse, les discussions tournent autour de l’intime. Joseph, comme d’autres membres, se sentait forcé de confier ses péchés, son histoire et ses traumatismes. « C’est pour mieux nous manipuler mentalement et avoir des munitions pour nous contrôler », s’agace celui qui a rejoint l’Église internationale d’Édimbourg en juillet 2023. Il a raconté son addiction aux substances aux autres croyants, qui lui rappelaient régulièrement cette « faiblesse ».

    Vivement recommandé par la direction, il a également intégré une « maison des frères », une colocation avec des membres masculins de l’église. « Il s’agissait d’un appartement hideux, exigu où nous étions trois. Il n’y avait aucune vie privée et j’étais fliqué au moindre de mes déplacements », se remémore-t-il. Âgé de 19 ans à l’époque, il a dû faire des pieds et des mains pour quitter l’Écosse et visiter sa famille en France. Clara, Jean, Dina, Emilie, Loris et Clémence ont tous été incités à s’éloigner de leurs proches, amis et famille pour se « rapprocher de Dieu et de l’Église ». L’idéal étant de rester entre « saints du royaume ».

    « Risques d’emprise, de contrôle et de rupture »

    Selon nos informations, la Miviludes aurait reçu « une quinzaine de signalements dont certains ont mis en exergue les pratiques et techniques d’embrigadement de l’Église chrétienne internationale de Paris visant à enrôler et assujettir de jeunes majeurs, les amenant à quitter leur foyer, à rompre les liens familiaux et sociaux, à abandonner leurs études et leurs projets de vie afin de participer à l’expansion de l’Église en France mais aussi à l’étranger ».

    Marie Drilhon, vice-présidente de l’Union nationale des associations de défense des familles et de l’individu victimes de sectes, a repéré des « risques d’emprise, de contrôle et de rupture ». Elle fait le lien avec le mouvement du Christ international, dont « l’idéologie est voisine et partage une volonté de contrôle complet de la vie des adeptes ». En 1979, Kip McKean crée l’Église du Christ internationale de Boston avant que son autorité ne soit contestée par les membres et qu’il démissionne. En 2006, il fonde le mouvement de l’Église chrétienne internationale dont les émanations géographiques s’étendent jusqu’en Europe. En mars 2023, l’homme de 71 ans a été mis en cause pour avoir dissimulé des abus sexuels sur des mineurs au sein du mouvement qu’il a fondé, selon les informations du Guardian.

    Malgré nos demandes d’interview et de reportage, les dirigeants de l’Église chrétienne internationale de Paris n’ont pas souhaité y donner suite. Dans le document écrit par Kip McKean, l’Église réfute toute accusation : « Certains nous qualifient de secte et nous accusent de laver les cerveaux et de manipulation mentale. Bien des rumeurs et des mensonges circulent à notre sujet. Les articles de presse, les émissions de télévision, les sites Internet ont répandu des mensonges à notre sujet. »

    L’ultime argument consiste à se comparer à Jésus, « accusé de tromper et d’égarer les foules. Les enseignements de Jésus ont toujours semé la division parmi son auditoire ». Mais pour autant, ce dernier exerçait-il des pressions affectives, financières et psychologiques sur ses fidèles ?

    (1) Les prénoms ont été modifés.

    Illustration de Une par Jérémie Luciani.

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