Entre 300 et 400 euros : c’est ce que paient chaque mois les résidents de l’aire d’accueil des gens du voyage de Cournonterral (34), dans l’Hérault, pour un morceau de terrain dont les travaux restent inachevés malgré son ouverture en 2023. « C’est cher pour une aire aussi sommaire », déplore Joseph (1), venu s’installer il y a quelques mois. Sur l’emplacement de sa caravane, occupé par sa famille, un mur en parpaing sans revêtement délimite un très modeste coin cuisine. Les toilettes sont en panne. Et le sol est inondé, faute d’un écoulement des eaux efficace. « Le plus grave, c’est ce qu’il y a là-bas », ajoute-t-il, désignant un précipice d’une dizaine de mètres de profondeur, qui s’ouvre juste derrière la dalle de béton délimitant sa place. Il souffle :
« Il n’y a pas de barrières. Si un enfant tombe dedans, il meurt. »
La mauvaise qualité de cet équipement public est indéniable, mais ce n’est pas un cas isolé : elle est symptomatique des dysfonctionnements de la politique « d’accueil » des gens du voyage dans le département.
L’Hérault — comme 82 autres départements français — est en infraction avec la loi Besson (2), qui prévoit l’obligation de réserver des terrains aménagés pour l’accueil des gens du voyage dans toutes les communes de plus de 5.000 habitants. Ainsi, en théorie, le nombre et la localisation de ces équipements sont définis à travers des schémas départementaux — des documents relatifs à la politique d’accueil à l’échelle locale — qui doivent être renouvelés tous les six ans. Cependant, la révision du dernier plan de l’Hérault, censé couvrir la période 2018-2024, sera lancée en ce début d’année 2026. Il manque 690 places sur le territoire, et cinq des onze intercommunalités inscrites ne sont toujours pas à jour dans leurs obligations.
« Cherche la déchetterie »
William Acker est juriste et délégué général de l’Association nationale des gens du voyage citoyens (ANGVC). Dans son livre, « Où sont les gens du voyage » paru en 2021 aux éditions du Commun, il évoque un adage bien connu des « voyageurs » : « Si tu ne trouves pas l’aire d’accueil, cherche la déchetterie. » StreetPress est parti explorer les aires d’accueil de l’Hérault. Nous avons analysé les nuisances environnementales auxquelles les gens du voyage sont exposés, avec l’appui de documents exclusifs et de témoignages d’anciens fonctionnaires.
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Le schéma départemental actuel indique que « la proximité des aires avec les services urbains doit être recherchée ». StreetPress a donc calculé la distance des aires à leurs mairies de rattachement : elles sont situées en moyenne à 3,3 kilomètres en voiture et à 37 minutes à pied. Par ailleurs, la majorité des sites est aussi très proche des grands axes routiers, soit à 220 mètres en moyenne. L’aire de grand passage de Lattes par exemple, qualifiée de « catastrophique » à plusieurs reprises par nos interlocuteurs, est coincée entre les autoroutes A7 et A9. Quant à l’invariant des déchetteries, il se confirme : sur les 21 aires du département, deux d’entre elles sont accolées à des déchetteries — Agde et Marseillan —, tandis que deux autres — Castries et Pérols — s’en trouvent à moins de 400 mètres. Dans la première, les gens du voyage continuent de raconter l’histoire d’une « grosse » invasion d’asticots qui a eu lieu un été.
Des terrains de karting ou de motocross sont souvent situés à proximité directe d’aires d’accueil. L’aire de Frontignan est ainsi collée à un terrain de motocross, dont l’un des avis Google se réjouit qu’il fonctionne « sans coupure le midi ». Parmi les autres sources de nuisances repérées, l’aire de grand passage de Pérols, en plus d’être à 150 mètres d’un karting, n’est séparée de l’aéroport que par la quatre-voies.
Les équipements du département ne sont pas tous égaux en termes de qualité : « L’aire d’Agde, au bout de la départementale, c’est juste un grand parking », affirme Morgane, une adolescente vivant sur l’aire d’accueil de Marseillan. « Ici, en revanche, on est bien. Ils ont même mis des poubelles individuelles récemment. » Son ami ajoute en riant :
« À part que sur ma place, ce sont des toilettes à la turque. »
Un département en infraction
Selon la préfecture de l’Hérault, en novembre 2025, il y avait 392 places réparties sur onze aires permanentes d’accueil. L’objectif du schéma étant de 542 places, il est rempli à 72,3 % en novembre 2025. Par ailleurs, en janvier 2018, il y avait 326 places. Ce qui signifie qu’en huit ans, seules 66 nouvelles places ont été créées, soit un objectif de nouvelles réalisations rempli à seulement 30,6 %. C’est d’ailleurs sans compter la suppression de l’aire de Bionne, rasée en juin 2025 pour les besoins de la future rocade de Montpellier, qui a entraîné la suppression de 40 places supplémentaires.
Concernant les aires de grand passage, l’objectif du schéma est quant à lui rempli à 74,3 %, avec seulement 47,2 % de nouvelles réalisations en huit ans. Selon William Acker, cette inaction pourrait donc être opposable aux collectivités en justice. « C’est ce qui vient de se passer en novembre à Marseille. La cour administrative d’appel a condamné la métropole en raison de la violation de ses obligations », souligne le juriste.
Dans l’Hérault, le pouvoir de substitution du préfet, prévu par la loi en cas de non-réalisation des équipements par une collectivité, n’a jamais été utilisé. Contacté, le département nous a renvoyés vers la préfecture, qui n’a pas donné suite à nos sollicitations.
« Une gestion de l’indésirable »
Gaëlla Loiseau est anthropologue et a été médiatrice des Gens du voyage dans l’Hérault de 2004 à 2014. Selon elle, la situation déplorable de l’offre dans le département découle d’un antitsiganisme structurel dans ses administrations. « J’ai témoigné d’une violence inouïe à l’égard des “voyageurs” pendant toute la durée de ma mission, au point qu’il m’est arrivé plusieurs fois de craquer », confie-t-elle. Elle enchérit :
« Dans l’Hérault comme ailleurs, la politique d’accueil se résume uniquement à une gestion de l’indésirable. »
Deux anciens fonctionnaires des services de la préfecture affirment avoir été témoins de propos « odieux » à l’égard des gens du voyage durant leurs missions, notamment de la part de certains élus. L’une d’entre eux raconte : « Je n’ai jamais ressenti de considération pour les gens du voyage, on s’aperçoit vite que personne n’en veut, notamment parce que c’est un sujet sensible électoralement. »
En 2005, cette dernière avait été convoquée par sa direction après s’être opposée à la création d’une aire d’accueil sur un site hautement pollué. Or, celui-ci se trouve désormais en pleine zone à risque d’un plan de prévention des risques technologiques, qui organise la cohabitation des sites industriels à risques et des zones riveraines pour protéger les vies humaines en cas d’accident.
Un cas exemplaire de racisme environnemental
La prise en compte de leur parole dans l’orientation des politiques d’accueil est pourtant censée être assurée par la présence de représentants associatifs au sein des commissions consultatives départementales. Nelly Debart, présidente de l’ANGVC, était présente lors de la dernière réunion de cette commission en septembre 2025. Elle raconte : « Nous leur avons dit que nous étions disponibles depuis des années pour les aider à construire des aires qui correspondent aux besoins des voyageurs. Il suffit de nous appeler ! On nous a répondu : “Plus il y a de gens aux réunions, moins ça va vite.“ »
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Les règlements intérieurs des équipements sont aussi de tristes témoins de la considération accordée aux gens du voyage par les collectivités. Celui des aires d’accueil de la métropole de Montpellier indique par exemple que l’entrée est conditionnée à la présentation d’un carnet de vaccination et de la carte grise des véhicules — cette dernière ne pouvant normalement être exigée que par des personnes ayant le pouvoir de police. Le document cite également le « scandale » — un motif flou — ou encore « l’ivresse », parmi une longue liste de motifs pouvant entraîner une décision d’exclusion. À ce propos, William Acker abonde :
« Les règlements intérieurs, souvent arbitraires, sont des outils utilisés pour exercer un contrôle social constant sur les voyageurs et outrepasser leurs droits. »
Le cas de l’Hérault relève d’une forme de « racisme environnemental », comme le résume le juriste : « Nous avons d’un côté une population qui, historiquement, a été appréhendée par le fait racial et qui l’est encore aujourd’hui. De l’autre, nous avons des espaces isolés et pollués, qui sont créés spécifiquement pour cette population par les pouvoirs publics. » Il conclut :
« Même si c’est une problématique difficile à aborder dans notre pays en raison de sa tradition universaliste, les faits sont là : ce racisme se voit littéralement du ciel. »
(1) Le prénom a été changé.
(2) La loi du 5 juillet 2000, (dite « loi Besson II »), relative à l’accueil et à l’habitat des gens du voyage, prévoit qu’un schéma départemental détermine les secteurs géographiques d’implantation des aires permanentes d’accueil, ainsi que les communes où celles-ci doivent être réalisées.
Contactée, la métropole de Montpellier, dont dépend l’aire de Cournonterral, avait donné son accord pour un entretien qui n’a finalement jamais eu lieu.
Illustration de Une par Caroline Varon.
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