Parfois, à 16h30, Gabriel (1) regarde les autres enfants de son âge rentrer de l’école. Mais le petit garçon de six ans ne les rejoint jamais en classe. Il passe toutes ses journées dans le bidonville de Stains (93), où il vit avec ses parents. Comme plusieurs centaines d’enfants qui grandissent dans une extrême précarité, en squat, en hôtel social ou en bidonville, Gabriel s’est vu refuser l’accès à l’école pendant des mois, pourtant reconnu comme un droit constitutionnel. Finalement, en janvier, après quatre mois d’attente, il a pu intégrer un établissement. Sa famille a dû se battre pour que la mairie accepte son inscription. Ce n’est qu’après plusieurs rendez-vous qu’elle a obtenu cette victoire administrative.
Ils ont été aidés par Larissa Stoica, une médiatrice scolaire qui travaille au sein de l’association Askola, qui accompagne 180 enfants sur le territoire de la Seine-Saint-Denis. En 2019, la Dihal (2) estimait que 6.000 mineurs vivaient en bidonvilles et que 70% d’entre eux rencontraient des problèmes de non-scolarisation. Les refus d’inscription de ces enfants, Larissa les connaît bien. Et pour cause, elle-même s’est vu refuser l’accès à l’école pour son premier enfant, en 2014 :
« Je ne connaissais pas mes droits, mais accompagnée par une association, j’ai pu obtenir gain de cause. »
Par la suite, la jeune femme rom s’est formée sur ces questions, jusqu’à devenir médiatrice scolaire et accompagner les familles dans la même situation qu’elle. « Quand j’ai commencé en 2016, il y avait énormément de refus d’inscription, principalement parce que ces familles ne pouvaient pas fournir d’attestation de domicile. Lorsque je suis revenue de mon congé maternité en 2022, la loi avait changé et il y en avait moins. » Depuis 2020 et la loi pour une école de la confiance, une attestation sur l’honneur suffit pour justifier du domicile. Un combat mené notamment par l’association École pour tous, fondée par Anina Ciuciu.
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Anina Ciuciu, Rom née en Roumanie, a elle aussi rencontré de nombreux obstacles durant sa scolarité. Devenue avocate, elle défend aujourd’hui les familles à qui l’on refuse ce droit. « La loi et le décret de 2020 que nous avons obtenus sont une base juridique pour les associations afin de faire valoir le droit à l’école de ces enfants. Mais malgré cette avancée législative, il a fallu quand même aller en justice pour obtenir une jurisprudence qui leur est favorable. » En 2022, l’avocate et le collectif des mamans, plusieurs familles qui ont essuyé un refus d’inscription par diverses mairies de Seine-Saint-Denis, ont déposé des recours devant le tribunal administratif de Montreuil (93). Deux ans plus tard, c’est finalement le Conseil d’État qui tranche en leur faveur et reconnaît l’illégalité de ces refus de scolarisation. Depuis, ceux-ci sont minoritaires « mais ils n’ont pas disparu », alerte Larissa Stoica :
« Au contraire, alors que nous en avions peu depuis 2022, l’année 2025 a été marquée par des cas plus nombreux. »
Des refus d’inscription dans certaines mairies
Avec l’association Askola, la médiatrice scolaire suit de près le cas d’une famille vivant en squat à Montfermeil (93). « Lorsque les parents ont demandé à ce que l’enfant soit inscrit à l’école, la mairie a rétorqué que leur logement était dangereux. En ce sens, elle ne pouvait reconnaître la domiciliation et scolariser l’enfant », explique Rémi Bindefeld, coordinateur au sein d’Askola. Il continue :
« Ces refus sont discriminatoires, en raison du lieu de vie mais aussi de l’origine. On devine qu’il est question d’antitsiganisme, qui vise à exclure les personnes roms. »
Une discrimination que vit également Larissa Stoica. « Lorsque je me présente à une mairie avec la famille, il est courant qu’on nous demande de sortir. Souvent, je dois présenter mon badge de l’association pour être prise au sérieux, sinon on pense que je suis la tante. » Ainsi, pour les travailleurs d’Askola, se pose la question de l’autonomie de ces familles, « ce qui est notre objectif », souligne Rémi Bindefeld. Mais comment accéder à cette autonomie lorsque le déclenchement des démarches administratives est conditionné à la présence des associations ?
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Lorsque les freins administratifs sont trop importants, il reste le recours juridique. Et là, les familles peuvent se tourner vers Anina Ciuciu. L’avocate estime avoir eu à saisir la justice « à quatre reprises » depuis la décision du Conseil d’État. Fin 2025, c’est le cas de Samir (1), 9 ans, qui lui est parvenu. Le jeune enfant a été confié à sa grand-mère par l’ASE, ce qui a entraîné un changement de domicile et d’école pendant l’été. « La grand-mère, qui habite chez une tierce personne, a commencé les démarches d’inscription dès l’été. Mais à chaque fois, on lui a demandé d’autres documents », relate l’avocate. Elle détaille la procédure :
« D’abord le certificat de radiation de l’ancienne école, puis le carnet de vaccination et un avis d’imposition. Autant de documents qui ne sont pas nécessaires pour l’inscription et doivent être fournis après que l’enfant a été scolarisé. Car aux yeux de la loi, c’est la priorité. »
Face à la situation, l’avocate Anina Ciuciu a saisi l’académie car la loi prévoit désormais qu’en cas de refus d’inscription « de la part du maire sans motif légitime, le directeur académique des services de l’éducation nationale procède à cette inscription ». Elle a également mis en demeure la mairie, menaçant de porter plainte si l’enfant n’était pas inscrit sous trois jours. L’édile, qui se savait en faute, a cédé.
Expulsion, harcèlement… Des obstacles structurels à la scolarisation
L’inscription n’est toutefois qu’un obstacle à la scolarisation de ces jeunes parmi tant d’autres. Il suffit d’une expulsion pour que tout soit à refaire, soupirent Sarah Mamèche et Nicolas Bonnaire, tous deux médiateurs au sein de l’École enchantiée, qui suit 230 enfants à Montreuil. Selon l’association, une expulsion fait perdre en moyenne six mois de scolarité à l’élève car la plupart du temps, les familles sont relogées ou s’installent loin de l’établissement, le but étant de les éloigner du terrain où elles vivaient. Lorsque leur situation s’est stabilisée, il leur faut recommencer les démarches pour rejoindre une autre école et donc refaire les demandes à la mairie et au rectorat.
Sarah suit Liam (1), un jeune adolescent désormais scolarisé en CAP à Aubervilliers (93) qui vit dans le bidonville de Villepinte (93). Depuis son entrée en sixième en septembre 2022, il a connu quatre expulsions et cinq collèges. « Difficile de suivre les cours dans ces conditions », regrette Sarah. Elle enchaîne :
« À chaque fois, il a fallu prendre plusieurs mois pour demander et obtenir une nouvelle attestation, faire les démarches et remplir le dossier d’inscription. »
Son collègue Nicolas souligne le manque de places dans les dispositifs qui peuvent aider à la scolarisation de ces jeunes. À Montreuil (93), un seul collège propose par exemple des classes « Non scolarisés antérieurement » – un dispositif à destination des jeunes arrivants en France n’ayant jamais, ou très peu, été scolarisés. La ville manque également « par rapport à la demande » de places en UPE2A, une unité pédagogique qui accompagne des élèves allophones inclus dans des classes. « Souvent, les jeunes se retrouvent à attendre une place pendant plusieurs mois », conclut Nicolas.
À Montpellier (34), ville régulièrement citée comme exemple pour sa stratégie de résorption des bidonvilles, il n’y a pas d’expulsion. « C’est un contexte beaucoup plus favorable à la scolarisation des enfants et des jeunes », soulignent Camille Couturier et Slavka Radenez, coordinatrice et médiatrice scolaire à l’association d’accompagnement aux exilés, la Cimade. Durant l’année 2025, l’association a suivi 97 enfants âgés de 3 à 16 ans. Mais là encore, des obstacles se dressent et poussent les jeunes au décrochage scolaire. Slavka se souvient notamment de Samuel, harcelé par ses camarades au collège :
« Il a répondu par la violence et eux aussi. Puis des menaces ont été proférées sur les réseaux sociaux. Finalement, malgré nos discussions avec lui et ses parents, il n’a plus voulu revenir à l’école. »
Depuis 2020, date du lancement du programme « Toutes et tous à l’école » initié par la Dihal, la scolarisation des enfants en bidonville progresse, souligne Jean-Paul Bachelot, conseiller éducation et droits de l’enfant dans l’institution. « Alors qu’en moyenne, 20% des enfants vivant en bidonvilles sont scolarisés, ce taux monte à 80% dans les territoires où le programme est déployé. » Ces progrès s’expliquent aussi, et surtout, par la mise en place de médiateurs et médiatrices scolaires. « Notre travail, c’est de faire le lien entre l’élève, sa famille et l’école », explique Larissa Stoica, avant d’ajouter :
« Nous sommes là pour les suivre au plus près, afin qu’ils s’adaptent à l’école mais aussi pour que l’école prenne en compte les particularités de ces élèves. »
(1) Les prénoms ont été modifiés.
(2) La Dihal est la Délégation interministérielle à l’hébergement et à l’accès au logement.
Illustration de Une de Yann Bastard
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