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    11 / 05 / 2011

    Carnet de bord de la révolution au Yémen - Partie 2

    Portables et remix de Shakira : la com' des révolutionnaires yéménites

    Par Cloé Vaniscotte

    Au Yemen seul 1,8 % de la population à accès à Internet. Ici les médias ce sont « les portables qui passent de main en main ». Après la révolution Facebook en Tunisie, c'est la révolution Nokia à Sanaa.

    A relire :Partie 1: Sur la place Sahat Al-Tagheer à Sanaa : des religieux, des socialistes et des battles de rap

    Sanna (Yémen), hôpital Al Maidany – Au Yémen, les paroles de Brassens « Mourons pour des idées, d’accord, mais de mort lente » semblent bien dérisoires. Depuis le début du mouvement, on dénombre quelques centaines de victimes dans tout le territoire, et particulièrement Aden et Taez où la répression se veut sans pitié. Le prix à payer pour la liberté est élevé, mais qu’importe.

    A l’hôpital Al-Maidany, un hôpital de fortune installé dans la mosquée qui se trouve à l’intérieur du campement, où les blessés reçoivent les premiers soins, les manifestants continuent de faire le signe de la victoire aux journalistes. Pour aboutir une révolution doit renverser le pouvoir et pour y parvenir elle se doit d’être visible ; les contestataires l’ont bien compris.

    1,8 % de la population a accès à Internet De nouveaux journaux voient le jour, rédigés et publiés par les manifestants au sein même des sit-in. Ils cherchent à mettre fin au contrôle binaire de l’information : médias nationaux (Yemen TV) versus médias privés (Suhail TV la chaîne affiliée au parti conservateur Al-Islah). Vidéos, photos circulent sur la toile et les profils Facebook et blogs sont alimentés chaque jour.
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    Mais nous ne sommes pas dans un contexte identique à celui de la Tunisie ou de l’Egypte, internet n’est encore utilisée que par une partie restreinte de la population : 1,8%. Le chiffre est tout de même à revoir à la hausse car il existe beaucoup de connexions sauvages, sans compter les cybercafés.
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    Il s’agit moins d’une web révolution que d’une révolution « du portable arabe ». En effet, celui-ci se révèle le moyen de diffusion le plus efficace, car il transporte la révolution là où elle n’est pas. Dans les mejliss les portables passent de main en main et les commentaires fusent ; on s’échange le tube de Shakira dont les paroles sont devenues « Erhal, erhal » « Va-t’en, va-t’en ». Direct, mais sûr également, le portable échappe à tout contrôle contrairement à internet, arme du gouvernement dans sa bataille pour la désinformation.


    Afficher Yémen sur une carte plus grande

    « Va-t’en, va-t’en »

    Les couples font chambre à part Mais le chemin à parcourir est encore long et périlleux. L’aspiration au changement est loin d’être unanime. Au bureau les collègues s’affrontent. A la maison mari et femme font parfois chambre à part pour cause d’opinion discordante. Les intérêts personnels et les considérations matérielles pèsent dans la balance, mais c’est la peur qui la fait véritablement pencher en défaveur des manifestants.

    Trente-trois ans d’habitudes peinent à être balayées et l’incertitude quant au devenir du pays n’a rien pour rassurer les plus sceptiques. On redoute la possibilité d’une guerre civile, ainsi que la montée des radicaux. A ceux-là, Inès rétorque, les yeux brillants d’espoir : « Les conservateurs ne peuvent s’emparer du pouvoir, car ce dont il est question c’est de progrès et non l’inverse ».

    Au sein même de la contestation l’union demeure fragile. Certains révolutionnaires ne voient pas d’un bon œil l’implication du parti Al-Islah. D’abord réticent, le parti du Cheikh Abdullah bin Hussein Al-Ahmar a finalement décidé de se joindre au mouvement. Le revirement du général Ali Mohsen, un proche du président, en faveur des manifestants est également sujet à polémique.

    Beaucoup n’hésitent pas à dire que la participation du militaire aux mains ensanglantées nuit au caractère pacifique de la révolution. D’autres, à l’inverse, continuent de penser que tout soutien doit être accueilli favorablement.

    C’est pourquoi Ahmed, bien que lucide, reste optimiste : « Aucune révolution n’est pure, toutes les intentions ne sont pas bonnes, mais un but commun nous a réuni». Majoritairement, dans les rangs de la révolution, on cherche à maintenir le consensus car les manifestants sont conscients que le Président ne manquera pas une occasion de les diviser de nouveau. Mais les tensions enfouies ne risquent-elle pas de resurgir quand viendra le moment d’élire de nouveaux dirigeants ?


    A la tribune, une jeune femme s’exprime

    « La gratuité de l’éducation devra être établie ».

    Dans les locaux de la rédac du Yemen Times On tente de deviner les contours du nouveau Yémen. Nadia Al-Saqaf, la rédactrice, fait des suppositions sur l’évolution du paysage politique. Elle regrette que les jeunes, premiers instigateurs du changement, ne soient pas décidés à créer leur propre parti.

    Car de fait, les vocations politiques sont rares chez les jeunes manifestants. La plupart affirment n’en avoir pas la capacité et doutent du rôle qu’ils pourraient tenir. Et puis, disent-ils, cela risquerait de créer encore de nouvelles divisions : « Non vraiment ils ne s’imaginent pas en dirigeant, mais plutôt en libres penseurs ».

    Or cela ne les empêche pas de veiller à ce qu’on ne leur vole pas leur révolution. Attentifs à la situation tunisienne et égyptienne, ils cherchent à en tirer des leçons et s’efforcent d’ores et déjà de préparer l’après-révolution. Les discours sont encore balbutiants mais une idée domine : se prémunir de toute mainmise sur le pouvoir.

    Saeed explique comment : « Il faut mettre en place un système politique où le gouvernement sera nommé par le parlement et où le premier ministre sera en charge des affaires intérieures, tandis que le président assurera la politique extérieure. Les membres du parlement devront être élus au travers d’une liste nationale. La gratuité de l’éducation devra être établie ». Lorsqu’il évoque ce dernier point il ne manque pas de souligner son caractère décisif.

    Au Yémen, le taux d’alphabétisme peine à dépasser les 50,2% : et seule une minorité poursuit ses études dans le secondaire. Mais plus que tout, les révolutionnaires condamnent la manière dont l’enseignement est dispensé. Selon eux, rien n’est fait pour encourager la jeunesse à réfléchir par elle-même, il s’agit au contraire de la conditionner.

    Eduquer, voilà sans aucun doute le défi majeur du Yémen de demain. Transmettre un enseignement de qualité, accessible à tous, et ainsi offrir une chance à chacun ; il ne s’agit pas là d’une formule à l’emporte-pièce. Quand on sait combien les classes sociales yéménites sont cloisonnées, on comprend que l’on est face à un bouleversement : l’avènement d’une certaine forme d’égalité. Cette égalité, nombreux sont ceux qui voudraient la voir s’étendre à l’ensemble de la société. Mais une telle aspiration sera-elle en mesure de rassembler le peuple yéménite autour d’une identité nationale ?

    Les révolutionnaires, en tout cas, veulent y croire.


    Place du Changement, un kiosque à journaux


    Des jeunes femmes collent des affiches

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