A Détroit, entre agriculture urbaine et cours de bidouille, ils réinventent leur ville

A Détroit, entre agriculture urbaine et cours de bidouille, ils réinventent leur ville

Kezia, Achille et William, activistes du « do it ourselves »

Urban Farming | Portraits | par | 30 Juillet 2012

A Détroit, entre agriculture urbaine et cours de bidouille, ils réinventent leur ville

Faire pousser des carottes ou donner des cours de réparation de vélo peut-il changer la ville ? Pour les habitants de Détroit, où Nora et Hélène terminent leur webdocumentaire, le « do it ourserlves » va changer la ville.

Nous sommes un duo de slasheuses journalistes/documentaristes, fascinées par la question de l’utopie urbaine et du « post- » en tous genres (post-communisme, post-industriel, post-moderne).

L’aide du CNC en poche pour un webdoc sur l’agriculture urbaine, on débarque l’an dernier à Motor City. Aujourd’hui, nous sommes en plein bouclage d’une campagne de levée de fonds pour finir le webdoc. Il reste quelques heures pour nous soutenir : cliquez ici

Premiers pas à Détroit, grandes découvertes : l’histoire française de la ville ; la ségrégation passée et présente ; les réticences des Detroiters à s’ouvrir, la nécessité de devoir faire nos preuves. C’est en mettant nos mains dans le cambouis que nous gagnons la confiance et le respect des habitants. Bien vite, on réalise que le mouvement de l’agriculture urbaine existe depuis longtemps et fait partie d’un mouvement beaucoup plus large : le Do It Ourselves (le Yourself mais en communauté). L’économie du partage à l’échelle locale construit une communauté connectée et en prise avec le réel. C’est là, pour nous, la nouvelle utopie urbaine.

Vidéo Détroit je t’aime, projet de webdocumentaire plus d’infos ici et à soutenir ici.

Achille Bianchi

Bidouilleur dans le « Makerspace » Omnicorp Detroit

Pourquoi t’es-tu décidé à t’installer dans la ville la plus criminelle des Etats-Unis ?

J’ai bougé à Détroit en 2004 pour étudier à Wayne State University. Ma sœur Nina, étudiante à Détroit, habitait déjà ici, ça m’avait bien motivé. Quand j’étais au lycée, j’étais fasciné par la ville mais mes potes avaient peur d’y aller – la première fois que j’y ai mis les pieds, pour rendre visite à ma frangine, j’ai tout de suite su que c’était une ville pour moi. À l’époque il y avait très peu de jeunes de mon âge dans mon quartier, j’étais un peu tout seul au début. Bouger à Détroit ça a clairement été la chose la plus importante de ma vie. Je regrette vraiment pas. Ça fait 9 ans que j’habite ici. La ville a tellement évolué, je l’ai vu changer à la vitesse grand V. C’est vrai, Détroit est toujours surnommée la « capitale du crime » mais c’est relatif aux USA – on a des taux de criminalité très élevés ici de toute façon. Ok, j’ai eu ma dose de vols et de hold-ups à Détroit, mais ça n’a rien changé à mon opinion de la ville. J’aime Détroit, c’est chez moi ici.

Tu fais quoi à Omnicorp Detroit ? La bidouille peut-elle changer la ville ?

Omnicorp, c’est un makerspace, qui rassemble des gens qui touchent à tout : des informaticiens, des journalistes, des ingénieurs, des rêveurs. On bidouille, on construit. Les objets qu’on conçoit ne changent pas la ville. Mais ici, les participants se rendent compte que concevoir un objet et le vendre, c’est pas sorcier. Un kit de diodes luminescentes comme on en fait à Omnicorp, ça attire le regard et ça montre que la technologie est à la portée de tous, c’est ce qu’on fait aussi via des opérations comme « Discothech » (Discover technology).

A voir : le site du makerspace Omnicorp Detroit

Un kit de diodes luminescentes comme on en fait à Omnicorp, ça montre que la technologie est à la portée de tous

Kezia Curtis

Mécano et urban farmer chez Feedom Freedom

Kezia, tu fais quoi sur cette photo ?

Je prépare l’impression de tee-shirts pour Fender Bender, mon club de mécano-cyclistes. Je donne un coup de main durant la semaine et j’enseigne la mécanique du vélo dans les écoles publiques de Détroit. Fender Bender est un collectif de femmes, queer et trans. C’est un endroit où on se rassemble et où on se procure les moyens d’agir.

Détroit Bike city, c’est pas un peu utopique ?

Je crois que c’est parfaitement possible, le moment est venu de vivre autrement. Plutôt que de baser notre économie sur la lutte ou la destruction de notre environnement, il nous faut ré-imaginer un nouveau vivre ensemble. Le vélo en fait partie.

Toi et ton père, vous êtes dans l’urban farming ? En quoi planter des carottes peut changer la ville ?

L’agriculture urbaine, c’est le fait de cultiver dans les limites de la ville. Ça veut dire pouvoir manger ce que je fais pousser moi-même, savoir d’où vient ce que je mange. Ça veut dire aussi que les gens de ma communauté ont un espace à eux, ils peuvent venir planter ici, quel que soit leur âge. Et c’est l’occasion de réfléchir à ce que signifie le terme “justice alimentaire”, comment on peut le mettre en place. Le simple fait de planter dans la terre ne change pas la ville, c’est tout ce qui se développe autour, comme les conversations que cela suscite sur notre système actuel, qui le font.

Détroit est une ville où le chômage atteint des sommets, tu le vois comment l’avenir ?

C’est là que j’ai grandi, j’adore ma ville, je ne me vois vivre nulle part ailleurs. Si on veut améliorer les conditions de vie à Détroit, il faut qu’on y reste, personne ne va le faire pour nous !

A voir : le site de Fender Bender et le site de Feedom Freedom

Le simple fait de planter dans la terre ne change pas la ville, c’est tout ce qui se développe autour

William Copeland

Activiste dans une ONG environnementale

Activiste à Détroit, ça veut dire quoi ?

J’ai démarré dans les mouvements pacifistes, suite à la violence que les personnes du Moyen-orient et les Américains d’origine asiatique ont connu après le 11 septembre. Ça m’a fait réfléchir sur la violence qu’avaient connue nos ancêtres, les Noirs Américains des plantations lors de l’esclavage. J’ai rejoint Grace Lee Boggs (la philosophe activiste de Détroit, ndlr), j’ai autrefois fait partie du comité de décision du Boggs center. J’ai aussi co-organisé le forum social américain en 2010 à Détroit. Je suis le coordinateur du programme jeunesse d’Emeac (East Michigan Environmental Action Council – ONG environnementale, ndlr).

Ségregation vs. gentrification… Détroit risque-t-elle de reproduire les mêmes schémas ?

C’est bien de faire en sorte que les gens s’enrichissent mais si on reproduit les mêmes schémas paternalistes, on est foutus. Le changement doit venir des communautés de couleur. A Détroit, on voit s’opérer un renversement dans le discours. Des crackhouses et du ghetto, on est passé à la ville de l’espoir. On voit plein de jeunes blancs, des créa, qui débarquent. Et ils n’ont aucun mal à faire financer leurs projets ici… C’est important qu’ils comprennent qu’ils ne sont pas tous seuls, qu’ils doivent construire avec ceux qui n’ont jamais quitté la ville. Détroit est une ville qui a été beaucoup influencée par le nationalisme black, par les rituels africains.

Mais la gentrification, ça te fait peur ?

Notre association Emeac a dû déménager à cause de ça. C’est la gentrification qui nous a jetés à la rue. Le loyer avait augmenté… Et puis, faut s’imaginer que juste à côté de chez nous, c’est Whole Foods [une épicerie bio, ndlr] qui va s’installer… Pas besoin de faire un dessin. C’est pour ça que je crois beaucoup au futur des « commons » à Détroit, ces espaces qui appartiennent à personne et à tous. Notre asso Emeac fait partie d’un common.

A voir : le site d’Emeac