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    10 / 08 / 2012

    Et ce n'est pas à cause de la sortie l'iPhone 5

    2012, année du blues pour les taxiphones

    Par Karen Latour

    Sur StreetPress Jacques, gérant d'un taxiphone rue Saint-Denis est inquiet : «Il y a trois ans, j'avais six cabines maintenant j'en ai plus qu'une !» Pire que la sortie de l'iPhone 5 les cartes prépayées pourraient avoir la peau des taxi

    La Courneuve (93). En sortant du métro, cinq taxiphones s’entassent sur à peine 300 mètres. La concurrence est aussi rude que la fréquentation faible. Sur le banc des accusés… Internet. « Avec Internet, tout est gratuit maintenant ! Qui va venir appeler dans les cabines téléphoniques ? » lance, fataliste (ou réaliste), M. Shaazad, gérant d’un taxiphone sur l’artère principale. Assis derrière son impressionnant comptoir d’1m50 de haut sur le double de large, il domine l’ensemble du spacieux taxiphone. En face de lui, huit ordinateurs disposés en arc de cercle, tous accessoirisés d’une webcam et d’un casque – « on me les vole souvent » précise-t-il dans un français teinté d’un accent pakistanais. À sa droite, des cabines téléphoniques… vides. Contrairement à ce que rappent Mokobe et Soprano (écouter ci-contre), personne n’attend son tour.

    Le vide des cabines téléphoniques Avec Internet et les cartes prépayées à prix cassé, rares sont ceux qui viennent encore utiliser les cabines. « Les gens sont pauvres ici. S’ils ont 5 €, ils vont préférer acheter une carte qui va leur durer une semaine plutôt que téléphoner pendant trente minutes pour le même prix », avoue M. Shaazad. Un récalcitrant de 32 ans, Olivier, sort tout de même de l’une des cabines. « Je viens appeler trois ou quatre fois par semaine, au moins. Mais j’y reste pas plus de dix minutes, ça coûte trop cher ! »

    Même constat dans un taxiphone de Paris, situé rue du Faubourg Saint-Denis, dans le 10e arrondissement. « Quand j’ai commencé il y a trois ans, j’avais six cabines, maintenant j’en ai plus qu’une. Et celle-ci on va certainement l’enlever dans trois mois », raconte Jacques, le gérant.

    Les cartes prépayées toujours très vendues « Je suis obligé de vendre des cartes [prépayées] : si vous ne faites pas les cartes, vous n’avez pas de travail ! » poursuit M. Shaazad, en s’agitant sur sa chaise à roulettes. Les cartes téléphoniques seraient-elles devenues le nouveau gagne-pain des taxiphones ? Au vu du nombre d’affiches Lycamobile (un opérateur téléphonique international à 0,01 ct la minute) qui fleurissent sur les murs de la boutique, on pourrait même croire que l’opérateur est un véritable partenaire du taxiphone.

    C’est pourtant loin d’être le cas : « les cartes prépayées, c’est pas beaucoup de bénéfices : 20 cts, 30 cts par carte. J’en vends pas comme avant, et j’ai dû baisser [mes marges] », constate M. Shaazad. Mais il est bien obligé de continuer à en proposer. En deux heures, la moitié des clients – armés de portables ressemblant davantage au Nokia 3410 qu’au dernier iPhone – entrent dans la boutique pour se procurer le fameux Graal des appels pas chers. Comme ce jeune Malien qui appelle sa famille restée au pays « uniquement avec des recharges. »


    Mokobe feat Soprano – Taxiphone


    En plus, tu peux essayer de draguer dans un taxiphone

    Et Internet dans tout ça ? Les cabines téléphoniques font donc office de déco d’intérieur. Qu’en est-il de l’autre facette des taxiphones, Internet ?

    Olivier est assis au poste 6, à côté du jeune Malien. Habitant dans les environs, il passe une à deux heures sur l’ordinateur, une fois tous les deux jours environ, quand il sort du taf. « Je vais sur Facebook et je télécharge de la musique. » Il vient ici par « manque de thunes pour acheter un ordinateur et tout ». Le jeune Malien travaille à La Courneuve et habite de l’autre côté de Paris, à Évry (Essonne).

    « Comme je passais, je me suis dit « je vais voir », mais je ne vais pas souvent sur Internet. Et j’y reste pas longtemps, le temps de regarder deux ou trois choses et d’écouter de la musique. »

    Ni ordinateurs, ni smartphones, les deux hommes seraient l’archétype des utilisateurs d’Internet dans les taxiphones de banlieue. Mais d’autres, comme Prisca, ont accès au web à leur domicile. Alors pourquoi venir ici ? « Je suis en train de mettre en forme mon site Internet, un site pro de maquillage. Je ne viens pas tous les jours car j’ai Internet chez moi mais mon ordi est lent. Comme je travaille sur une plate-forme lourde, c’est plus facile ici », explique la jeune femme de 29 ans, habitante de Drancy, à 10 minutes de là. « J’ai Internet chez moi mais là je dois imprimer un document important », répond un autre utilisateur, un jeune homme pressé (et stressé) par le temps.

    Crise économique Cet après-midi-là, seulement la moitié des postes sont pris. Essentiellement par des jeunes du quartier qui ont entre 20 et 30 ans, qui chatent sur Facebook ou lisent des blogs dans leur langue natale. Juste histoire de surfer sur le net, d’ailleurs ils ne restent pas très longtemps, une heure le plus souvent. Le soir, changement de décor : la clientèle jeune laisse place aux travailleurs, l’affluence est plus abondante. Mais ce n’est toujours pas assez pour maintenir les taxiphones à flot. Alors, pour séduire le client, ils doivent brader les prix. « Quand j’ai commencé, ça marchait bien, maintenant c’est mauvais. Les gens savent qu’Internet coûte moins cher avec le pack tv + internet », souligne Jacques, qui connaît la même situation que ses collègues de banlieue, même si lui, à proximité des gares du Nord et de l’Est, bénéficie des touristes de passage.

    Et Skype ? Oui, les utilisateurs de taxiphones s’en servent régulièrement. Mais ils se connectent rarement à l’intérieur de ces open-space, où l’intimité est limitée – ou alors, c’est seulement pour « chater ». C’est vrai que pas un bruit n’émane du taxiphone. Ou peut-être le rire, un peu jaune, de M. Shaazad qui retentit quand il constate une nouvelle fois que les cabines restent désespérément inoccupées.


    Comme les journées sont longues…


    Des pubs pour partir en vacances ? Non, juste des cartes prépayées

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