En Russie, des sex-tapes sur le net pour décrédibiliser les journalistes

En Russie, des sex-tapes sur le net pour décrédibiliser les journalistes

Quand les services secrets russes jouent à la caméra cachée

Russie | Contre enquête | par | 26 Avril 2010

En Russie, des sex-tapes sur le net pour décrédibiliser les journalistes

Depuis le mois de mars en Russie, des vidéos compromettantes mettant en scène des journalistes indépendants circulent sur le net. Qualifiés « d'opposants immoraux » par les amis du Kremlin, les journalistes crient au coup monté des services secrets.

La semaine dernière, la blogosphère russe bourdonnait à propos d’une vidéo scabreuse . Victor Chenderovitch , écrivain, journaliste et fervent partisan des valeurs démocratiques, était filmé en train de faire l’amour dans un appartement chic avec une jeune fille. La partie de jambes en l’air tournait à l’orgie quand venaient le rejoindre Edouard Limonov, écrivain et chef du parti interdit National-Bolchevique, et Alexandre Belov-Potkine, président du Mouvement contre l’immigration clandestine.

« Pourquoi avez-vous baisé le matelas ? »

La vidéo a été uploadée le 22 avril dernier sur le site web du « Comité public de protection de la morale, de la loi et de la concorde civile ». Le fond musical de la sex-tape est une chanson qui suggère aux internautes qu’un des hardeurs serait d’origine juive.

Le lendemain de la mise en ligne de la vidéo, Victor Chenderovitch a reçu presque 5 000 commentaires insultants sur son journal en ligne, l’obligeant à le fermer. Tout nouveau billet était rapidement floodé de commentaires sarcastiques du type : “Pourquoi avez-vous baisé le matelas ?”, “Avez vous aimé ?” ou encore “Qu’en dit votre femme ?”.

Des journalistes de plus en plus piégés sur le net

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Ce n’est pas la première fois que des journalistes se retrouvent piégés par des vidéos clandestines circulant sur le web. A la mi-Mars, Michael Fichman , rédacteur en chef du magazine d’opposition Rousski Newsweek était filmé en train de corrompre des agents de la sécurité routière, en compagnie d’Ilya Yashine membre du parti d’opposition libéral Yabloko, et de Dimitri Orechkine , analyste politique.
Puis fin mars, une vidéo intitulée “La drogue et le journaliste” montrait de nouveau Michael Fichman, le rédacteur en chef de Rousski Newsweek, assis à côté d’une jeune fille à moitié nue, sniffant une poudre blanche.

Des tentatives d’intimidation

La communauté des journalistes en Russie est embarrassée. Faut-il enquêter sur l’origine de ces vidéos ? Ou se taire parce que les journalistes filmés sont bel et bien coupables ?

Jointe au téléphone, Regina von Flemming, directrice de la maison d’édition du Rousski Newsweek, parle de « tentative d’intimidation » et « recommande à Michael, excellent journaliste et rédacteur, de porter plainte à la police ». Elle ajoute : « On s’est habitués aux provocations de ce genre contre les hommes politiques mais c’est inadmissible concernant les journalistes. »

Yashine et Michael Fichman ont déposé une plainte à l’Inspection générale de la Police. Celle-ci aurait entamé une enquête pour vérifier une éventuelle complicité des agents de l’ordre public lors du tournage de l’épisode des pots de vin aux policiers routiers. Aucune piste ne semble aboutir.

Un guet-apens tendu par de fausses admiratrices

L’enquête sur l’origine des vidéos pornographiques est en revanche plus aisée. Yashine et Belov-Potkine racontent qu’ils ont été séduits par deux copines, Katia et Nastia. Elles auraient téléphoné aux deux hommes en prétendant être journalistes et puis, après les interviews, commencé à les draguer. Leur technique était frontale : “J’admire votre créativité… Vous, vous avez fait des choses dans la vie, pas comme moi… Et si on prenait un verre chez moi?”, aurait dit une des deux filles. Chez elle, de la cocaïne, du cannabis et des sex-toys attendaient les victimes du coup monté.

Les filles ont été facilement retrouvées : elles avaient contacté les deux journalistes via Vkontakte, le Facebook russe. Jointe par Internet Sans Frontières au téléphone, la mère de Katia n’a pas souhaité témoigner et a indiqué que sa fille « était partie à l’étranger pour 6 mois ». L’autre fille, Nastia est elle aussi en vacances jusqu’à la fin avril.

Les services secrets et les Nachis pointés du doigt

Ilya Yashine ne croit pas à un coup de la police mais accuse les services spéciaux. « Je suis certain que ce coup monté a été organisé par les Nachis aidés par les services spéciaux. Sinon c’est techniquement irréalisable », confesse-t-il devant le parquet général de Moscou, peu après avoir porté plainte pour atteinte à la vie privée.

Dans son blog, Yashine pointe également du doigt Vladislav Sourkov, « l’idéologue » du Kremlin, fondateur et principal soutien des Nachis

Un nouveau coup d’éclat des Nachis ?

Nachis, c’est un adjectif péjoratif pour désigner les membres des mouvements de jeunesse pro-Poutine comme les Jeune gardes de la Russie Unie ou Jeunesse Russe Unie. Habitués des techniques de déstabilisation, ils se sont faits connaître en 2004 avec des actions spectaculaires comme renverser la table de l’ambassadeur anglais dans un restaurant, bloquer l’automobile de l’ambassadrice d’Estonie ou lancer des chaussures sur le portrait du président géorgien.

L’automne dernier, les Nachis ont fait un coup d’éclat mondialement repris par la presse en manifestant devant le domicile d’Alexandre Podrabinek, correspondant de Radio France Internationale à Moscou. Ils annoncèrent ensuite des manifestations quotidiennes pour “demander à Podrabinek des excuses publiques pour son article nauséabond sur les vétérans de la Deuxième Guerre mondiale”.

Le démenti des Nachis ne lève pas les soupçons

Le lendemain de la publication des vidéos, l’association nachis Les Jeune Gardes de la Russie Unie publiait un communiqué qualifiant les journalistes piégés « d’opposant immoraux, corrompus et qui n’ont plus aucun droit de critique sur le pouvoir de Poutine ». Plus tard, ils démentiront être à l’origine des tournages.

Dans le passé, Chenderovitch, Yashine, Orechkine et Fichman ont vivement critiqué les Nachis, les qualifiant de “Petits Rats du Kremlin“. Pour eux, ils auraient pu agir par vengeance.

De toute évidence, seuls les optimistes acharnés peuvent croire qu’avec un gouvernement qui promeut “la verticale du pouvoir du Kremlin”, le parquet russe “indépendant” trouvera les metteurs en scène des vidéos. Une chose est sûre : la crédibilité des journalistes est sapée et la liberté de la presse toujours en recul.

Source: Anastasia Kirilenko | StreetPress et Internet Sans Frontières
Crédits Photos: Youri Timofeev


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