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    01 / 10 / 2012

    « Quand je m'approche, deux femmes serrent leur porte-monnaie contre elles »

    J'ai testé acheter des sacs Vuitton pour des Asiatiques

    Par Delphine Tayac

    Est-ce si simple d'acheter des sacs Vuitton pour des touristes asiatiques ? StreetPress a tenté de donner confiance aux riches acheteurs d'Extrême-Orient. Sauf qu'à part se faire repérer par les vigiles, on n'a rien gagné au jeu. D

    Le cliché Paraît que des touristes asiatiques qui veulent se goinfrer de Vuitton plus que de raison essaient d’alpaguer des Français pour qu’ils achètent les précieux sacs à leur place en échange de quelques billets. Oui, parce que paraît toujours que Vuitton empêche les touristes d’acheter 1000 sacs à la fois, qu’il y a des restrictions si les sommes sont trop élevées.

    Où ? Le magasin Louis Vuitton sur les Champs-Elysées, cette avenue qui réussit la prouesse d’être un temple du luxe et de la consommation de masse. On y croise un étonnant mélange de gens friqués et de touristes en tongs qui sifflotent du Joe Dassin. En vitrine du magasin Vuitton ce jour-là, des grands tubes en forme de tentacules recouverts de pois rouge et blanc (ne nous demandez pas ce que c’est). Attirés par ce spectacle coloré, de nombreux touristes défilent devant et se prennent en photo.

    Mon objectif Vous pensez bien que je ne suis pas là pour admirer la vitrine. Mon idée : arriver à convaincre des touristes asiatiques de me confier la mission d’acheter des sacs pour eux. Avec, à la clé, la possibilité d’avoir la sensation fugace de me la péter en Vuitton.

    Je m’attends à voir débouler des hordes de touristes asiatiques prêts à me confier des liasses de billets sous le manteau. Je me vois déjà m’acheter mon propre sac griffé avec les bénéfices de cette journée. J’ai d’ailleurs repéré une grande malle à 45.000 € pour ranger mes couverts en argent. Si tout va bien, quelques après-midis à rendre ces menus services devraient suffire.

    Ce qu’il se passe en vrai Les touristes passent rapidement devant moi sans me calculer puis entrent dans la boutique. Je passe donc à l’attaque et tente la technique dite graduée (que je viens d’inventer).

    L’approche discrète : je tente d’abord les regards et un large sourire pour inspirer confiance. Pas très concluant. Je passe autant inaperçue que le banc à côté duquel je me poste.

    En mode ciblé : comme ceux qui arrivent sont trop obnubilés par la vitrine, je décide de jeter mon dévolu sur les clients qui sortent du magasin. Et notamment sur ceux qui ont déjà acheté quelque chose. Qui sait, je pourrais tomber sur des clients frustrés d’avoir été soumis à une restriction d’achat.
    Un jeune couple arrive. Monsieur prend Madame en photo devant le magasin. Elle exhibe son sac en papier marron dont la taille laisse deviner qu’elle ne s’est pas contentée de s’offrir un porte-monnaie. Les deux semblent jeter leur bonheur à la figure des passants en les narguant de leurs achats. « Excuse-me do you speak english ? » Tout à coup, les deux tourtereaux ont l’air très pressés. Le jeune homme bredouille des sons incompréhensibles. Puis sans m’adresser un regard, ils sautent dans un taxi.
    Bon, encore raté.

    En mode mendiant : je repars à l’attaque. Mais après une quinzaine de « excuse me », de plus en plus insistants, je ne récolte pas la moindre réponse.

    En mode immersion : j’aurais peut-être plus de chance dans le magasin. A l’intérieur, on se croirait presque en Asie tant les touristes sont nombreux. Mais là, difficile de tenter une approche. Tous les clients sont occupés à demander (exiger, plutôt) aux vendeuses de leur descendre le sac tout là-haut pour le voir de plus près, ou tel modèle mais dans une autre couleur.
    Quand je m’approche, deux femmes serrent leur porte-monnaie contre elles. Bonne ambiance. Je tourne un peu dans le magasin à la recherche de clients désespérés. Là, je remarque que les vigiles m’ont à l’œil. J’en vois un marmonner dans son micro de cravate en me regardant.

    En mode naïve : pour brouiller les pistes, je vais me renseigner auprès d’une vendeuse. D’un air naïf, je lui demande s’il y a bien une limitation d’achat pour les étrangers. Un peu surprise et l’air pincé, elle me répond : « Oui, enfin ça dépend, je ne peux pas vous dire de quel montant. Et puis tout dépend si le client est déjà venu ou non. » Je n’en saurai pas plus. Les vigiles aux basques, je ne peux pas tenter ma chance discrètement, je décide donc de ressortir.

    En mode bonne copine : il faut la jouer plus fine. J’entends derrière moi une asiatique qui parle très bien anglais. Par chance, elle a l’air d’avoir acheté un sac. Je lui demande dans un anglais approximatif : «Est-ce que vous avez trouvé votre bonheur ? » Interloquée, elle répond : « Oui, merci ». « Et vous n’avez pas eu de problème pour acheter ce que vous vouliez ? » « Non pourquoi ? » « Il paraît que vous n’avez pas le droit d’acheter un nombre illimité d’articles… » « Ah non ce n’est pas vrai. On peut acheter ce que l’on veut ! » « Et vous n’auriez pas besoin de moi pour acheter un sac à l’intérieur ? Je peux vous rendre service si vous voulez. » Elle commence alors à m’esquiver. Là, une horde de Coréennes s’enquiert de savoir ce que je peux bien vouloir à leur copine. « What’s the problem ? What does she want ? » crient-elles. Merci pour la discrétion ! Comme à peu près tout le trottoir commence à me regarder de travers, je m’éclipse. Je fais mine d’observer la vitrine, de prendre une photo, puis je m’engouffre dans le métro.

    La note : 1/10. Alors qu’on veut juste leur rendre service, ces riches asiatiques sont vraiment trop ingrats. Etudiants qui cherchez des bons plans pour financer vos études, passez votre chemin. Votre seule chance pour vous offrir le sac de vos rêves est de vous faire repérer par un richissime touriste, qui tombant sous le charme, vous offrira peut-être cette malle à 45.000 € pour ranger vos couverts en argent. Ah et s’il pouvait offrir les couverts en argent aussi, ce serait pas mal, merci.

    Mon idée : arriver à convaincre des touristes asiatiques de me confier la mission d’acheter des sacs pour eux.
    je remarque que les vigiles m’ont à l’œil. J’en vois un marmonner dans son micro de cravate en me regardant.

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