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    01 / 02 / 2013

    « J'avais cramé tous les feux et je roulais comme un malade »

    Témoignage : les livreurs de sushi doivent-ils être des super-héros ?

    Par Alban Elkaïm , Michela Cuccagna

    Vous avez peut-être déjà croisé Alban. Il vous amène, sur son scoot pas débridé, vos sushis. En détournant dans les largeurs le code de la route et en étant payé au lance-pierre. Alors m'sieurs dames, quand vous le voyez débarquer, souriez!

    Ce soir, vous avez une irrépressible envie de sushis – ça arrive. Mais vous avez la flemme de vous déplacer alors ni une ni deux, vous décrochez votre téléphone et appelez votre resto japonais préféré : « Pas de souci, nous sommes là d’ici à 45 minutes. » Seulement voilà : 45 minutes plus tard, alors que l’attente devient intenable, vos sushis ne sont toujours pas là ! Quelle honte ! Quelle arnaque ! Mais avant de vous emporter, pensez à moi et aux autres livreurs qui sommes en train de prendre une bonne dose de risques pour vos beaux yeux. Des risques que l’on prend tous les jours, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige.

    Quatre commandes en même temps Notre seul crédo : aller vite. À chaque voyage, on emporte deux, trois ou quatre commandes, qui doivent être chez le client dans les 45 minutes. Sauf que, déjà, il faut entre 15 et 30 minutes pour préparer une commande en cuisine. Sans compter les quelques minutes qui s’évaporent si nous sommes tous sur la route au moment – dans ce cas, vos sushis attendent jusqu’à ce qu’un livreur revienne au resto et reparte en trombe. Concrètement, il ne nous reste parfois qu’une vingtaine de minutes pour plusieurs commandes.

    Par curiosité, j’ai un jour chronométré mes performances. Je devais livrer deux commandes à des adresses que je savais situer sur une carte – les deux apparts étaient relativement éloignés. J’ai réussi à contenter tous les estomacs en 19 minutes. Nous étions le soir, tard, sur une route déserte ; j’avais cramé tous les feux et je roulais comme un malade. Rien à voir avec mes « performances » quand la circulation est fluide et que je roule normalement : là, la deuxième commande met 32 minutes à arriver, la troisième 44.

    Il ne nous reste parfois qu’une vingtaine de minutes pour plusieurs commandes.
    En moyenne, nous glanons entre 5 et 10 euros de pourboire par service

    Pression Mais être rapide, c’est servir plus de clients et les laisser satisfaits. Et les gérants ne se gênent pas pour nous le rappeler, surtout quand on débute. Entre les livraisons, ils te glissent sur un ton complice : « t’essaies de faire vite ? », ou, avec une moue concernée, « il va falloir accélérer là ». Tout est chronométré, et nous sommes priés de justifier tout débordement. Parfois, le supérieur prend son air le plus menaçant pour t’accueillir. Un « je comprends pas ! » accusateur, incrédule devant tes explications. Et quand, sur la route, ton téléphone vibre fiévreusement dans ta poche, c’est soit ta copine qui a oublié que tu bossais, soit un message subliminal de tes patrons. La phrase que le boss te sort quand tu décroches ? Toujours la même : « Le client râle. »

    Car les bougres savent aussi nous prendre par les sentiments en nous rappelant que plus on fait de livraisons, plus on peut se faire de pourboire. Et un client qui n’attend pas est forcément dans de meilleures dispositions. En moyenne, nous glanons entre 5 et 10 euros de pourboire par service – nous sommes payés 7,39 € de l’heure donc le pourboire n’a rien de négligeable. Surtout que pour les sprinteurs et les charmeurs, la cagnotte de fin de soirée est encore plus importante.

    Quel code de la route ? Alors on fait tout pour gagner du temps sur nos véhicules bridés à 50 km/h. Et on ne le fait pas toujours dans les règles. Feux rouges, dépassements par la droite, sens uniques à n’en plus finir qui vous forcent à faire le tour du quartier pour prendre la rue adjacente… tout ressemble à une perte de temps. Quand tu réalises qu’en prenant quelques libertés avec le code de la route, les manageurs te lâchent la grappe et les pourboires augmentent, c’est tentant. Nombre d’entre nous enfreignent donc quotidiennement le code de la route avec la bénédiction, voire les encouragements plus ou moins tacites, de leurs supérieurs.

    Pourtant, croyez-moi, coincés plusieurs heures par jour entre les bus, les poids-lourds et les abrutis, on n’en mène pas large sur nos petits deux-roues. Il fallait bien que ça m’arrive : je viens d’avoir un accident. Un taxi a pilé devant moi. Coup de frein en urgence. Mais trop tard : j’ai fini ma course au sol, mon scoot’ sur moi, et un nuage d’étincelles autour de nous. Ma première pensée ? Prier pour que ce ne soit pas un bus qui me suive. Résultat : pas de bus pour m’écraser, seul mon pouce droit qui fait la gueule et refuse de bouger. 20 jours d’arrêt… et un nouveau souci : même si je fais entre 20 et 25 heures par semaine, mon contrat en indique 16. Mes indemnités s’élèvent donc à 70 euros… par semaine.

    Portefeuille vide Oui, chez nous, les 35 heures sont aussi rares que les gagnants du loto. Les contrats oscillent entre 15 et 20 heures. Mais quand y’a du boulot, tu fais plus. C’est ça la flexibilité du travail. Oui m’sieurs dames, comme en Allemagne.

    Une flexibilité qui se ressent aussi dans la gestion des comptes. Non seulement notre salaire n’a rien de fou, mais c’est sans compter nos frais annexes : je me souviens d’une commande où un client s’était trompé en me rendant la monnaie, la différence, ça a été pour ma pomme. Les prunes aussi sont pour nos poires. Même si, avouons-le, en général, les flics sont tolérants, « mais la prochaine fois … ». Quant aux 5, 6 coups de fil aux clients à chaque service parce que les indications sont foireuses, bien sûr, c’est aussi pour nous. Par contre, les primes de gestion qui tombent quand la boutique a bien vendu, promis juré, ce n’est pas pour nous.

    Je ne vous raconte pas tout ça pour faire pleurer dans les chaumières. Mais juste, s’il vous plaît, la prochaine fois que vous commandez des sushis, pensez que votre serviteur vient peut-être de manquer trois fois en une heure de s’encastrer dans un bus de dix tonnes. Et essayez, même si la faim vous ronge, de ne pas appeler frénétiquement la boutique pour vous plaindre de 5 malheureuses minutes de retard. Et surtout, vous avez le droit de sourire à l’illustre livreur, il se pourrait même que ça vous fasse du bien.

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